Sculptures

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À la découverte d'un monde cérébro-nodal, ou comment se faire – ou défaire – des nœuds au cerveau  [+]

Image de Hiver 2017
Franck démarra dans un nuage de poussières. Impassible, Marie-Anne, son épouse, le regarda s'éloigner définitivement, en songeant à Maëlys, leur fille disparue. La sculptrice se rappelait très bien quand elle avait tenu le corps sans vie de la petite chérie dans le bain d'alginate, afin de créer le premier moule, plus d'un an auparavant. Les longs cheveux tressés de la fillette faisaient des cordes idéales pour la suspendre à la potence métallique au‑dessus de la cuve.

Mais le tirage en plâtre s'avéra décevant : la statue affichait une expression crispée, douloureuse même. Les traits du visage s'étiraient jusqu'au cuir chevelu, les yeux clos paraissaient bridés... L'artiste n'était pas satisfaite, alors elle avait décapité la sculpture, en cassant le cou délicat à coups de burin, et recommencé.

Cette fois, elle avait utilisé un moulage traditionnel de plâtre, en combinant des moules à creux perdu, afin de réaliser la tête qu'elle avait ensuite assemblée au reste du corps. Il ne restait plus qu'à fixer des ailes pour ajouter la touche finale au petit ange.
L'artiste avait eu une révélation, elle avait enfin trouvé sa muse.

Le corps nu de Maëlys posé sur la paillasse, Marie-Anne avait refait des moules d'alginate de la tête, avec plusieurs expressions du visage, et des membres, dans différentes positions. Enfin, elle avait vidé puis démembré sa fille avec soin avant de faire bouillir les morceaux pour détacher la chair. Il lui fallait une structure propre, un vrai squelette humain. Elle ne pouvait se permettre de laisser pourrir son enfant si précieuse ; les sucs gastriques et les bactéries des intestins avaient peut-être déjà commencé à digérer le corps de l'intérieur.

Noël approchant, elle avait mélangé la chair avec du bœuf pour la sauce des lasagnes proposées à la fête de charité de la ville. Après tout, les industriels ajoutaient bien de la viande de cheval, du tofu, ou même des protéines issues d'insectes ! Le plat avait remporté un franc succès, apportant chaleur et joie aux nécessiteux. Son cœur de mère était fier de la dernière « bonne action » de Maëlys.

Après avoir nettoyé les os, l'artiste avait patiemment reconstitué le squelette qu'elle avait ensuite habillé d'argile pour réaliser un diablotin. Ses cornes et ses traits volontairement grossiers offraient un contraste saisissant avec le visage angélique du chérubin, aux détails si fins qu'on pouvait voir les cils de l'enfant. À travers ce diptyque, sa fille resterait à jamais auprès d'elle.

* Te garder près de moi... *

Passant la grille après le départ de Franck, Marie-Anne traversa le jardin jusqu'au hangar à bateaux, réaménagé en atelier de sculpture. Le soleil d'hiver filtrait à travers les fenêtres du bâtiment. Elle aurait voulu en ajouter encore, mais elle ne bénéficiait plus du salaire d'ingénieur de son conjoint pour payer cette dépense.

Elle alluma quelques lampes et posa la main sur la tête du chérubin, placé près de la porte.
Marie-Anne caressa doucement les cheveux de plâtre. Franck l'avait quittée, mais elle n'était pas seule : elle avait ses sculptures, ses souvenirs et, surtout, sa précieuse merveille avec elle.
Elle passa sa main de l'angelot, image parfaite de Maëlys, au diablotin qui renfermait ses restes. Si seulement la petite chérie ne s'était pas levée cette nuit-là à cause d'un pipi‑au‑lit !

C'était une nuit comme les autres. Franck passait la soirée à boire avec ses amis. Entre les cours de sculpture donnés par Marie-Anne et les activités de Franck, ils ne vivaient plus vraiment ensemble mais à côté. Un peu comme une garde partagée, les parents avaient leurs propres vies, mais ne manquaient jamais de gâter leur enfant.

Ils l'avaient tellement désirée, cette fillette. Les longues années à espérer un miracle avaient usé et malmené leur couple. Mais la cause de leurs difficultés à concevoir restait un mystère. À peine avait-on suggéré qu'un environnement pollué aurait pu affaiblir la fertilité de Franck. Juste un soupçon invérifiable, il n'en fallait pas plus pour détruire l'harmonie qui unissait les époux.

Les reproches de Marie‑Anne, rongée par une aigreur grandissante, étaient blessants, sans pitié. Il suffisait d'un regard ou de sanglots de frustration et de déception pour envenimer leur relation. Sans un mot, Franck encaissait la tyrannie de son épouse, mois après mois.

Écrasé par ce sentiment de culpabilité, il s'était consolé et rassuré auprès d'autres amantes. De son côté, Marie‑Anne papillonnait pour retrouver la tendresse ou la passion qu'ils ne partageaient plus.
La naissance de Maëlys, ce bonheur inespéré, n'avait pas rapproché ce couple à la dérive. Ils avaient continué leurs aventures extra-conjugales.

La première fois que Marie-Anne était tombée enceinte naturellement, elle avait été victime d'un déni de grossesse. Maëlys venait d'avoir tout juste un an.
Cela s'était reproduit, une deuxième puis une troisième fois. Ces enfants n'étaient pas de Franck, ils n'avaient pas leur place dans la famille, ils n'existaient pas.

La troisième naissance fâcheuse s'était produite ce soir fatidique et avait causé la mort de Maëlys.
Les contractions avaient été violentes et le travail avait paru beaucoup plus rapide que les précédents. Marie‑Anne avait accouché de nuit, dans les toilettes. Franck ne rentrait pas avant une heure du matin et leur petite princesse dormait sagement dans sa chambre.

La future mère avait attendu, immobile, la délivrance du placenta en regardant fixement devant elle. Elle détestait voir la forme inerte, flasque et gluante, qui baignait, la tête la première, dans l'eau des toilettes. La peau, couverte de sang et d'un voile blanchâtre et visqueux, prenait une teinte livide, presque bleutée. Son petit se noyait ; elle laissait faire, sans remord. Il lui paraissait plus laid qu'un gnome monstrueux, le toucher la dégoûtait à vomir.

Ignorant les désagréments de la situation, elle pensait déjà à prendre les gants de vaisselle et le film plastique pour retirer cette chose qui bouchait les toilettes. Ils étaient restés dans la cuisine. Ensuite, il faudrait rassembler ces déchets et emmailloter placenta, cordon et corps du bébé dans le film plastique. Cela ressemblait à un gros gigot qu'elle stockait ensuite dans le congélateur du sous-sol.

Quelques mois plus tôt, par curiosité, elle avait essayé de faire cuire un des deux bâtards‑gigots, le plus gros. Mais il avait fini à la poubelle, le résultat de la recette était désastreux.

Après ce nouvel accouchement, Marie-Anne avait pris soin de se nettoyer, en utilisant le lave-main. Elle ne voulait pas salir sa maison avec les substances innommables qui s'échappaient de son utérus. Se tenant à la rampe, elle descendit les escaliers et entra dans la cuisine, d'où elle entendit l'appel de Maëlys.

Elle se précipita aussi vite que le lui permettait sa condition de parturiente. La fillette, le bas de son pyjama trempé d'urine, se tenait immobile sur le palier. Maëlys, d'ordinaire si vive, était tétanisée devant un spectacle si traumatisant et son silence laissait présager un cataclysme à la hauteur du choc.

Marie-Anne monta les escaliers avec précaution, évitant les gestes brusques. De sa voix la plus douce, elle entreprit maladroitement de rassurer l'enfant, mais que dire dans ce genre de circonstances ?

Maëlys se retourna, les yeux écarquillés d'incompréhension, puis se mit à trembler, à hurler et à pleurer. Dans un élan maternel, Marie-Anne la prit dans ses bras pour la consoler, mais la petite la repoussa de toutes ses forces. Désemparée par ce rejet, la mère recula, perdit l'équilibre et se cogna la tête au bas des marches.

Blessée, elle se releva, écumant de rage. Elle passa la main sur son front, puis regarda ses doigts ensanglantés. Sa colère monta d'un cran. Cette petite peste avait failli la tuer. Comment osait-elle s'en prendre à sa mère qui lui avait tant donné ?

Le sang, d'un rouge écarlate, coulait sans interruption dans ses yeux et sa bouche. Essuyant son visage d'un revers de manche, elle se rapprocha, d'un air menaçant, tandis que Maëlys braillait de plus belle.

Saisissant sa fille par les épaules, elle se mit à la secouer en criant pour faire taire la petite. La tête de Maëlys ballottait d'avant en arrière, sa voix s'était éteinte et des marques d'ecchymoses apparaissaient déjà sous sa peau diaphane. Elle ne résistait plus, mais la hargne de sa mère n'était pas apaisée.

Dans un dernier accès de fureur, Marie-Anne porta l'enfant à bout de bras à l'intérieur des toilettes et lui fracassa l'arrière du crâne sur la céramique de la cuvette, à une dizaine de centimètres du pied de son petit frère, ce cadavre âgé d'à peine quelques minutes.

Le bruit sourd pétrifia un instant la meurtrière. Sa première pensée fut que Maëlys avait mis du sang partout et qu'il faudrait tout nettoyer avant l'arrivée de Franck.

La réalité s'abattit sur elle comme un couperet. Hystérique, elle pleura et cria, se noyant dans sa détresse comme dans un océan sans fond, alors qu'elle serrait contre son cœur son merveilleux trésor qui ne respirait plus. Sa princesse ne rirait plus, finis les chatouilles et les parties de cache‑cache.

Passant la main sur les fins cheveux, poisseux et sanglants, elle suppliait, cajolait, embrassait, demandait pardon à sa fille ou à Dieu. Il était trop tard. Maëlys était morte et Franck serait là dans moins d'une heure...

Refusant qu'on la sépare de son ange adoré, la prunelle de ses yeux, elle l'emporta en hâte dans son atelier. Elle devait tout cacher, ce serait leur secret à toutes les deux.

Séchant ses larmes, elle se promit d'immortaliser sa fille adorée. Il lui suffisait de faire des statues, des croquis, des œuvres artistiques. Ainsi, elle penserait à sa petite chaque jour.

Marie-Anne avait tenu parole. Tous les personnages qu'elle créait depuis cette nuit-là empruntaient un trait de Maëlys.
Pour l'anniversaire de la princesse, au lieu de modeler des fleurs ou des animaux, elle avait confectionné une mini-statue, en pâte d'amande, représentant la fillette vêtue d'un tutu de danseuse.

Franck avait craqué. Manger la main, l'oreille ou tout autre partie de sa fille disparue le révulsait, même s'il s'agissait d'une confiserie. Il avait toujours trouvé Marie-Anne étrange, mais cette nouvelle obsession virait au cauchemar. Épuisé par une succession de combats inutiles, il avait renoncé à vivre à ses côtés. Un jour, il s'en était allé au volant de son 4x4.

* Après sa disparition... *

Maëlys n'avait jamais été retrouvée. Bien sûr, ses parents avaient été interrogés, leurs vies étalées sur la place publique.
Depuis qu'il avait quitté Marie-Anne, un an après la disparition de leur fille, il ne comptait plus les lynchages médiatiques, sur les réseaux ou autres. Le mari infidèle et absent, stérile aussi. Comment une chose aussi intime pouvait-elle entrer en ligne de compte ? Il aimait sa fille. Il avait toujours été un bon père.

Ceux qui n'ont pas affronté les mêmes épreuves ne peuvent pas comprendre, ils se contentent de juger sans savoir. Et plus Franck se murait dans son indignation, plus l'hostilité se répandait. Il était une victime, mais la vindicte populaire n'a aucun discernement ni aucune modération. Peut‑être avait-il voulu, inconsciemment, préserver sa famille de la cruauté qui s'abattait sur lui...

Pendant ce temps, la sculptrice prolifique continuait sa production de statues. Cette affaire avait jeté un coup de projecteur sur son travail, avec un côté sulfureux qui plaisait dans le milieu, et on appréciait désormais ses œuvres. La mort de Maëlys lui avait décidément facilité sa vie d'artiste. Elle n'avait jamais été aussi épanouie.

Franck l'inquiétait pourtant, le savoir si malheureux gâchait un peu son plaisir. Même après leur séparation, elle lui téléphonait parfois.
Ce soir de mai, il sanglotait en disant qu'il était à bout. Aussi Marie‑Anne l'invita-t-elle à revenir à la maison pour la soirée, une simple marque de sympathie qui sembla le toucher beaucoup.
Peut-être pensait-il qu'elle se suiciderait avec lui ?

* Ma femme, ce monstre ? *

Franck arriva vers 21h. Rien n'avait changé depuis son départ. Il ressentit néanmoins un pincement au cœur à l'idée que Maëlys n'était pas là, ne serait plus jamais là, pour l'accueillir, sauter dans ses bras et lui donner le bisou de bienvenue.

Le parc, ou plutôt le « jardin » de Marie‑Anne, était plongé dans l'obscurité. Il avait un air lugubre, immobile, déplaisant. Les bruits de la nuit semblaient assourdis, comme si une chape invisible étouffait les sons et la vie.

Franck ouvrit la porte de la maison principale. Il avait gardé ses clefs, la propriété lui appartenait encore pour moitié. Il alluma dans quelques pièces et trouva la lampe de poche, une Maglite, dans la cuisine. Il s'apprêtait à rejoindre Marie-Anne dans son atelier, elle s'y trouvait toujours à cette heure.

Il s'attarda un instant à contempler les objets du quotidien. Il avait tellement de souvenirs dans cette grande cuisine chaleureuse. Les yeux embués de larmes, il revoyait Maëlys, les joues enfarinées et le sourire aux lèvres, essuyant ses mains dans son tablier rose, pendant les activités de pâtisserie. Elle adorait préparer la pâte à crêpes.

Un courant d'air traversa la pièce. Il n'avait jamais cru aux fantômes ; néanmoins, un frisson parcourut son dos, jusqu'à hérisser le fin duvet de sa nuque.
Il tourna la tête et s'aperçut que la porte de l'escalier de service était ouverte. Celui-ci descendait vers le sous-sol et ce qu'on appelait le cellier, un local voûté, servant de garde-manger et de cave à vins.

Franck alluma l'ampoule hors d'âge à l'aide du cordon ad hoc et descendit les marches jusqu'à arriver au sol de terre battue. Ce lieu aussi, comme l'atelier, était le domaine réservé de Marie-Anne. La présence de Franck était tout juste tolérée.

Cette pièce sombre, en sous-sol, lui faisait immanquablement penser à un tombeau, même quand le soleil s'immisçait à travers le soupirail.
La lumière vacillante de l'ampoule peinait à atteindre le sol et les recoins du cellier, projetant des ombres mouvantes sur les murs. Franck réprima un nouveau frisson, le froid sans doute, et alluma sa lampe torche. Le faisceau lumineux balaya lentement chaque étagère, les murs, le plafond et le sol. Un soupir, involontaire, de soulagement franchit ses lèvres. La terre n'avait pas été creusée.

Son rire ironique, empli d'autodérision, résonna dans le silence du cellier. Il lisait trop de thrillers et son imagination avait dramatisé la situation, créant des tombes dans la terre battue, dure comme le roc après des décennies de piétinement.

Tout semblait normal, même le ronronnement du congélateur lui paraissait rassurant. Machinalement, il souleva le couvercle. Il ne cherchait rien en particulier, mais, en bon ingénieur, il aimait le travail rigoureux, même pour fouiller la maison. Ou peut-être était-ce de la simple curiosité : comment Marie-Anne se débrouillait-elle sans lui ?

Les compartiments du congélateur étaient minutieusement agencés et classés. Chaque denrée portait une étiquette avec le nom du produit et la date de congélation.
Deux gigots attendaient sur un côté, attirant son attention. Sur les étiquettes, il y avait seulement la date écrite d'une main mal assurée, ce qui semblait incongru dans le bel arrangement de l'armoire réfrigérée. En découvrant la date la plus récente, la tristesse l'envahit : Maëlys avait disparu à cette époque.

Désormais, fouiller ne l'intéressait plus, il était temps de refermer le congélateur. De sa main libre, il plaça la Maglite entre ses lèvres pour changer de côté et soulager son bras engourdi par le froid et le poids du couvercle. Le faisceau s'immobilisa sur l'un des gigots. L'extrémité semblait se découper comme de minuscules orteils. Cette idée le glaça d'effroi encore plus sûrement que l'air réfrigéré.

D'une main tremblante, il sortit le gigot et referma le congélateur. Avait-il trouvé Maëlys ? Impossible, ce pied était trop petit. La Maglite toujours dans la bouche, il déballa la viande.
Quand le plastique fut déroulé, Franck posa le contenu sur le couvercle du congélateur. Il était sidéré, incapable de comprendre ce qui se trouvait sous ses yeux.

Il reprit la lampe en main et essuya ses lèvres dans sa manche. Un filet de bave avait commencé à couler le long de la Maglite et il le trouva dégoûtant. Son esprit restait bloqué sur des détails ridicules, muet à expliquer l'horreur qu'il avait découverte. Et quel était ce sentiment malsain de soulagement ?

Très lentement, luttant contre la nausée, l'épouvante et la folie, Franck recula jusqu'à l'escalier. Il ne parvenait pas à quitter du regard le cadavre gelé du bébé sur la surface blanche du congélateur. Cette vision l'hypnotisait, le fascinait, tant elle lui paraissait atroce.

L'enfant reposait sur le ventre, sa peau présentait des marbrures visibles même à distance. Son cordon ombilical s'enroulait autour de sa taille et de la poche placentaire qui recouvrait sa poitrine.
Si ce n'était la couleur et la rigidité, il aurait pu naître ce jour. Il semblait si fragile, tout être humain aurait voulu le protéger. Au lieu de cela, Marie‑Anne l'avait tué. Qui d'autre avait accès à cet endroit ? Qui donc utilisait ce congélateur ?

Les larmes aux yeux, Franck se retourna et s'enfuit. Il avait vécu dans cette maison pendant tout ce temps : son ignorance et son aveuglement le dégoûtaient.
Montant l'escalier en hâte, il était décidé à confronter Marie‑Anne. Si elle avait tué ces nourrissons, avait-elle aussi fait du mal à Maëlys ?

Serrant la lampe à s'en briser les os, il sortit de la maison. Il ne voyait plus que la lueur éclairant l'atelier de sculpture. Les obstacles, tapis dans l'ombre, le faisaient trébucher et il tomba lourdement, se blessant le poignet.

Sa mère choisit ce moment pour lui téléphoner.
Ses parents le soutenaient avec une foi inconditionnelle, incapables d'imaginer, à raison, qu'il ait pu faire du mal à leur petite‑fille.

Essoufflé, Franck se força à s'asseoir avant de décrocher. Il ferma les yeux et chassa toute émotion de sa voix. L'appareil à l'oreille, il attendit que s'apaise le flot de paroles de sa mère. Pour s'immiscer dans ce soliloque, il devait guetter le moment propice, la courte pause nécessaire pour que la bavarde reprenne son souffle : « Maman, je suis à la propriété. Marie-Anne a fait quelque chose d'horrible. Il faut appeler la police. »
Et il ajouta : « Je t'aime », avant de raccrocher.

Ouvrant les yeux, Franck se rendit compte qu'il était de nouveau conscient de son environnement. Entendre la voix de sa mère l'avait calmé.
Il se releva et avança vers l'atelier, l'air pensif. Qu'avait-il l'intention de faire ? Il ne savait plus. Avec son poignet blessé, sa main était hors d'usage et la douleur augmentait rapidement. S'il voulait agir, il devait se décider maintenant. Mais, même si les doutes devenaient certitudes, il ne fallait pas tirer de conclusions hâtives.

Que s'était-il passé, qu'avait-il fait de mal, pour que sa tendre épouse commette des actes aussi effroyables ? Il ne comprenait pas. Pourtant, la culpabilité le minait : il était loin d'être le mari idéal et avait peut-être sa part de responsabilités dans ces événements tragiques.

Voilà, il allait parler avec Marie-Anne, lui montrer qu'elle pouvait avoir confiance. Ensuite, il l'amènerait à avouer si elle avait menti et si elle connaissait le sort de Maëlys.
Franck avait perdu tout espoir de la retrouver vivante. Il était épuisé et ne tenait qu'en se raccrochant à son besoin de savoir. Où, comment, qui, pourquoi ?

Sa main valide s'attarda sur la poignée de la porte. Il pouvait entendre Marie-Anne qui fredonnait. Pouvait-elle ressentir de la joie après la perte de Maëlys ?

* Parents maudis *

Marie-Anne se retourna et aperçut Franck. Il se tenait entre les deux statues de Maëlys, le chérubin et le diablotin. Elle lui sourit ; le pauvre avait mauvaise mine ; ses vêtements en désordre et sa main en sang.
Heureusement, elle avait préparé une bouteille de vin, en prévision de sa visite. Il avait toujours l'air un peu perdu quand il venait dans son atelier. Son regard étonné passait d'une statue à l'autre, mais revenait sans cesse vers l'entrée, vers Maëlys. Comme s'il sentait que l'âme de son enfant se trouvait dans le diptyque.

Le cœur de Marie-Anne se gonflait de fierté et d'orgueil : c'était bien la preuve de son génie, elle avait su capter l'essence de leur fille, la réaction de Franck en était la meilleure preuve.
Elle s'approcha, un verre à la main : « Tiens, bois. Ça te fera du bien. Tu avais l'air un peu déprimé au téléphone. »

Sans un mot, Franck vida le verre d'un trait. Marie-Anne était d'excellente humeur, elle trouvait rarement un admirateur capable d'apprécier son art jusqu'à en être bouleversé. Mais aucun compliment ne sortit de la bouche de son époux quand celui-ci prit la parole :
« Qu'est-ce-que c'est que ce délire ? Toutes ces statues de Maëlys... c'est pire qu'avant mon départ ! »

Terminant son propre verre, Marie-Anne préféra ignorer ces mots blessants. Franck haussait le ton, mais elle n'écoutait pas. Elle ne craignait rien, il était faible, incapable de violence. Peut-être avait-elle eu tort d'ajouter des amphétamines – un speed ultra-rapide – dans le vin, mais c'était si agréable de se sentir invincible !

Franck se trouvait maintenant au milieu d'un cercle de nymphes. Il ressemblait à un dieu grec. La sculptrice jugea qu'il complétait merveilleusement la scène.
Oubliant la pluie de reproches qu'il déversait encore, elle lui demanda de poser pour elle. D'un bond, elle s'approcha, essayant de lui expliquer la position à prendre tout en le déshabillant.

Elle était très enthousiaste, et s'amusa de la mine choquée de son mari. Il ne s'agissait pourtant que de gestes innocents, elle ne s'attendait pas à une réaction aussi brutale...
Il la poussa violemment et en tombant, elle bouscula la console où s'alignaient ses outils. Stupéfaite, elle regarda son époux avec une attention toute neuve.

Il avait beaucoup vieilli, cheveux gris et traits marqués. Sa ride du lion semblait vibrer de colère. Ce dieu grec n'était pas Apollon, mais Zeus brandissant sa foudre.
Ébahie, elle assistait à un déchaînement de violence. Une vengeance quasi-divine s'abattait sur elle pour la punir de ses fautes, de la mesquinerie la plus insignifiante jusqu'à ses crimes les plus impardonnables. Figée par l'émotion, elle se trouvait incapable de bouger, alors qu'il brisait une à une toutes les nymphes.

Quand Marie-Anne reprit ses esprits, elle se rendit compte, avec horreur, que Franck avait la main sur la tête du diablotin.
Son sang de mère ne fit qu'un tour, Maëlys était en danger !

Elle se crispa, prête à bondir, et sentit sous ses doigts le manche d'un outil, une gouge. En un éclair, elle fendit le nuage de poussière de plâtre et accourut auprès de son cher diptyque. Déjà l'urne renfermant les restes de Maëlys tombait sur le sol avec fracas et le chérubin, sa statue mortuaire, allait subir le même sort.

Sacrilège ! Franck venait de détruire le chef-d'œuvre de Marie-Anne, d'anéantir l'âme de leur fille en profanant sa sépulture et de piétiner le lien qui unissait, par‑delà la mort, une mère et son enfant. Il devait être châtié.
Après avoir ravagé l'atelier, son mari s'était interrompu ; il regardait, hagard, les os blancs qui émergeaient du diablotin brisé.

Serrant la gouge dans sa main, Marie-Anne frappa son mari à de nombreuses reprises. L'outil s'enfonçait dans les chairs avec une facilité déconcertante. Quand elle s'arrêta enfin, elle constata, avec dépit, que le corps en charpie serait inutilisable pour créer la statue de Zeus. L'atelier n'était plus qu'un champ de bataille, mais tout n'était pas perdu : les moules d'alginate étaient intacts. Elle pouvait encore réparer ses œuvres.

Décidée, Marie-Anne retroussa ses manches et commença à ranger. Elle plaça le cadavre de Franck sur une bâche pour le traîner jusqu'à l'ancien ponton du hangar à bateaux. De là, elle pouvait le faire basculer dans le lac. Il n'y avait aucun mal, un corps en décomposition faisait partie du cycle de la vie.

Auparavant, elle voulait garder un souvenir de Franck : ses beaux yeux d'un bleu limpide, les mêmes que Maëlys. L'opération d'énucléation s'avéra difficile : le premier globe oculaire, percé par la gouge, se vidait de son humeur vitrée, et la substance transparente et gélatineuse se teintait de sang.

Contrariée, Marie-Anne s'attaqua à l'autre œil. Elle souhaitait les inclure dans un buste de sa fille chérie, pour une toute nouvelle création. Mais elle devrait peut-être se contenter d'acheter des yeux de verre.

Elle poussa un cri de joie quand elle parvint à extraire le second œil sans dommage. Brandissant son trophée, elle aperçut des hommes armés qui se rapprochaient, aboyant des ordres et des menaces incompréhensibles. On la força à se relever et ses mains poisseuses lâchèrent la jolie sphère si difficile à obtenir.
Des larmes roulèrent sur ses joues en entendant le craquement de l'œil au point d'impact sur le sol.
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Solange Gouault · il y a
Merci pour ces encouragements et à bientôt.
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Robert Gouault · il y a
Cette histoire courte est haletante et donne froid dans le dos. Je suis prêt à me lancer dans la lecture d'une oeuvre plus importante. Bravo Solange il faut continuer.