Scrabblinfinés

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J'adore qu'on me raconte des histoires et j'essaie d'en raconter aussi. Les mots sont une patrie, les mots sont un voyage, les mots sont mon armure. D'autres récits plus longs sont à découvri  [+]

— César ! Tu fais quoi ? Tu joues ou tu hibernes ?
Je n'aurais jamais dû accepter cette partie de Scrabble en ligne avec César. Déjà qu'en temps normal, la rapidité, c'est pas son fort, mais là, présentement, les qualificatifs manquent. Pénurie. Je mate, déprimé, le plateau affiché sur mon écran. Des plombes qu'il réfléchit, l'énergumène. Mon Mac ronronne comme un chat asthmatique. Je zieute, encore plus désespéré qu'un ours polaire face à la fonte des glaciers, mon 20 m2 qui me paraît encore plus étriqué qu'avant. Avant ! Marqueur temporel inutile, désuet, préhistorique. Si le moindre grain de poussière s'avisait à se déplacer, je le verrai.
Sans grande illusion, je décide d'installer près de moi, la version physique de ce jeu machiavélique. Pendant quelques secondes, je disparais du champ visuel de César. Je déplie avec une certaine gourmandise le plateau qui s'ouvre telles les corolles d'une marguerite. C'est quand même mieux de pouvoir faire tintinnabuler les jetons que je brasse avec volupté, gourmandise. Emprisonnés dans leur sac de toile verte, je les tourne, les retourne, histoire d'avoir un contact charnel. Je mets même un jeton sur mon nez puis imite le cri d'une otarie. Tout à fait d'accord, je suis mûr pour la confrérie des fols dingos.

Depuis de semaines, je suis tout seul dans mon studio, no visites, no potos et cette partie qui s'éternise. Je vais bientôt disserter avec mon évier, engager une dispute avec mon luminaire, me pacser avec ma fougère si César ne place pas son mot. Coup d'œil en biais à mon écran. Pas beau à voir. César est encore plus concentré que jamais. Son front plisse, il ressemble à une méduse qui se serait accouplée avec un pangolin. Dire qu'il y a un mois, j'ignorai l'existence de cet insectivore. Les minutes s'étirent, se momifient, se nécrosent. Les neurones de César aussi se sont nécrosés. C'était déjà pas joli joli avant. Avant ! Ah! Dégage vilain mot !
— César, je crie, t'accélère le mouvement !
— J'ai que des consonnes, se lamente-t-il.
— Passe ton tour.
— Pas question ! Tu m'a déjà mis un mot "compte triple" dans les dents tout à l'heure. C'est une question d'honneur !
Si l'honneur vient s'en mêler ! Et dire que je devrais être à Naples, le Vésuve dans le collimateur, au lieu d'attendre que cet empaffé trouve une inspiration qui puisse s'accrocher à une des six lettres du mot savons que j'ai glissé sur la grille.
— Invente un mot ! On s'en fout !
— C'est pas dans les règles !
A cheval sur l'honneur et le doigt sur la couture du pantalon. On va jamais s'en sortir.
— Ecoute, on arrête. On ne peut pas dire que tu fais beaucoup d'efforts. Je déconnecte et à demain.
— Non.
— Et bien, prends une consonne. T'as quoi comme consonne ?
— Un "t", un 'b", deux "m", trois "f".
— Change tes lettres.
— Pas question car je devrai passer mon tour.
J'en peux plus. C'est moi qui vais y passer. J'ai le ciboulot en ébullition.
— Crétin ! j'éructe.
J'adore ce mot. Rugueux à souhait avec ses deux consonnes initiales qui crissent sous les molaires.
— Merci César, je tempête. La distanciation sociale, tout bien considéré, ça a du bon. Je vais te faire la grande scène de l'aveu, moins implicite que celle de la Princesse de Clèves face à son époux. Je te le dis tout net : tu as le QI d'un oursin et le vocabulaire d'un grizzli après huit mois d'hibernation. Une partie de scrabble avec toi, c'est la fusion entre une émission d'Arte sur la sexualité d'une limace, une visite chez le dentiste et un discours de Fidel Castro. Je me tire !
J'attrape la bourse verte, je l'ouvre, l'écartèle. Une pluie de jetons dégouline. Le sol en est jonché. Au diable le plateau, sa grille, ses lettres "compte double", ses mots "compte triple", ses règles. J'invente une partie de moi à moi. Spéciale insultes, jurons et tutti quanti. Je pioche les lettres que je veux et à même le sol, j'écris, je décline, je relie, je synonyme mon mot favori : crétin à qui je joins, idiot, imbécile, abruti, busé, cornichon, poire.

Ras-le-bol des jetons. Y me donnent faim. J'alpague un feutre noir. A moi les murs blancs de mon studio. Côté cuisine, au-dessus de l'évier, j'opte pour les insultes en "b" qui s'imbriquent à la perfection : balourd, butor, bougre, bernique (c'est sûrement le souvenir de la tronche de mollusque de César qui m'inspire). J'ouvre la porte du frigo, m'enquille un fond de vodka. Stimulant. Et hop ! Sur la porte du petit frigidaire, j'étale en lettres capitales POMPONNETTE. J'aime bien ce mot qui sonne comme un grelot, qui me rappelle l'oncle Marcel, un vieux picard à la main un peu lourde sur la bière quand il la mélangeait à la limonade.
Maintenant, haro sur le salon-chambre. Sur les oreillers du canapé, déplié, je gribouille en compactant les lettres et en diagonale, ça rentre mieux: arsouille, andouille. Génial ! Ils forment une croix. Puis sur l'angle du drap housse, j'ajoute niquedouille (souvenir d'un Disney de mon enfance).
— Il est une heure et tout va bien, je tonitrue.
— Qu'est-ce que tu dis ?
Mince ! César est toujours en ligne.
— Niente pendard ! A tout jamais !
Je vocifère, utilisant le peu d'italien que je possède et m'éloigne vers le riquiqui et unique couloir. Chouette ! Devant moi, la porte des toilettes. J'ouvre les hostilités en y placardant, en plein milieu, un superbe connard, - c'est pour toi César -, à pendard, cadeau de la maison pour le voisin du quatrième, adepte des haltères qu'il pratique avec une assiduité suicidaire. Un de ces quatre, je vais me hisser jusqu'à son deux pièces et l'inviter à un bowling haltérophilique. Je n'ai plus que l'embarras du choix: cafard, braillard, pochard spécial dédicace pour le voisin du dessous. Pas de jaloux. Quittant mon appartement pour mon heure de promenade autorisée, j'avais eu la malencontreuse opportunité, hier de le croiser. Son sourire aviné avait fait le vide autour de lui dans la cage d'escalier: ni mouche, ni araignée, ni locataire, ni virus non plus ne rodait dans les environs. J'avais profité d'un instant de distraction de sa part pour m'éclipser.
Je suis chaud patate friterie graisse de boeuf. Le feutre noir en main que je brandis tel un étendard, j'inspecte le palier, puis à pas de sioux, me dirige près de l'ascenseur. A sa droite, une porte. Sur cette porte, sous le 12, un judas derrière lequel est tapi M. Armand Levitreux. Une main sur le téléphone, un globe oculaire collé au judas, telle est la vie trépidante de Levitreux. Dans la famille Collabo, je demande Armand l'arrière-petit-fils. Chez Levitreux, la délation est élevée au rang de sacerdoce, de mission, de nirvana. Callia, l'étudiante en cinquième ou sixième année de médecine a failli en faire les frais pas plus tard que ce matin.
Histoire de me dégourdir les guiboles, j'arpentais en solitaire le couloir. Pas besoin d'attestation dérogatoire de déplacement. Avec une motivation digne d'un marathonien et l'équipement adéquat, j'entamais ma dixième traversée quand Callia était apparue. Des cernes mangeaient son visage, le violet des cernes jurait, la pâleur des pommettes était inouïe. En d'autres temps, l'étudiante aurait pu servir de modèle à un artiste décadent. Son visage, creusé par une fatigue exponentielle, presque beau m'avait serré le cœur. J'arrêtai ma course. Alors qu'elle introduisait sa clé dans la serrure de son appartement, Levitreux avait surgi, et, tout en gardant ses distances, lui avait tempêté :
— D'où vous venez ?
Pendant quelques secondes, la demoiselle en était restée coite. Elle avait posé son front contre la porte. Pétrifié dans mon coin, je l'entendais respirer. Il ne fallait pas être grand druide pour comprendre qu'elle luttait pour garder son calme.
— Qu'est-ce que cela peut vous faire ?
Ses yeux verts flamboyaient.
— Cela fait plus d'une heure que vous êtes sortie, avait raclé Levitreux.
— Espèce de salmonella adipeuse ! avait rugi Callia.
— Cela ne veut rien dire !
— Vous non plus, vous ne voulez rien dire, avait éructé Callia tout en appuyant sur la poignée de sa porte. Il est vrai que vous préférez épier vos voisins. Bonne nuit.
— Comment ça bonne nuit ?
— Cela fait quarante huit heures que je n'ai pas dormi. J'ai enchaîné les gardes pendant que vous preniez pour L.B Jeffries, mais en moins sexy que Cary Grant. Allez vous faire foutre, avait conclu l'étudiante en franchissant le seuil de son appartement.
— Qu'est-ce qui prouve ce que vous affirmez ?
Un ploc sonore avait servi de réponse et de preuve. Un vieux Dictionnaire Vidal avait jailli dans les airs puis s'était écrasé sur le museau de Levitreux.
— Pas pu m'en empêcher m'avait susurré Callia. Salut.

Salmonella, Sani broyeur, satrape. Je délie ces mots sur la porte de Levitreux transformé en Leborgne depuis sa défaite face au Vidal. L'inspiration m'est revenue. Les sonorités sifflantes me galvanisent. Je me jette dans la cage d'escalier qui colimaçonne. Tout en descendant les deux étages, je calligraphie, je serpente à ma manière, les parois couleur ciment. Salami, sacripant, sapajou, saucisse, soudard. Je déroule cette guirlande d'allitération mais mon feutre commence à donner de déplaisants signes d'épuisement. Je ne vais quand même pas m'arrêter en si bon chemin. Je m'assois sur l'avant-dernière marche. Que vois-je à quelques centimètres de mes pieds ? Un bout de craie rouge. Un oubli heureux de l'institutrice logeant au rez-de-chaussée. Merci Mélanie. Je m'en empare. Et c'est reparti ! Les insultes du capitaine Haddock jaillissent, scolopendre, ça c'est pour le miroir rectangulaire qui orne l'entrée de l'immeuble. J'atteins la porte du local à poubelle que je baptise de squelette de pantoufle, simili martien, scorpion. Ah ah ! Je repense à Levitreux et à sa tête en forme de fer à repasser. Y ferait la paire avec celle de César qui, sans nul doute doit, là-haut, encore mouliner. La méduse et le cyclope.
Je m'emporte, je tague les boites aux lettres d'un cyclamen hiéroglyphique. Pourquoi cyclamen ? Pour rien. Pour tout. Sans raison. Enfin pas vraiment.
J'avais une tante chez qui, enfant, je passais mes vacances scolaires. Sur les coteaux du Lauragais, elle vivait dans une ferme aussi vieille qu'elle. Sans progéniture, Marie-Louise et François, son cheminot de mari, m'accueillaient avec un plaisir évident. J'y étais leur petit prince. Du cellier où s'étalaient les conserves, les pâtés, les saucissons, les confits chatoyants, de la cour où je pourchassais la bande de chats qui me jetaient des regards hautains, de la cuisine où j'enfournais les délicieuses tartines de confiture, j'y régnais en empereur absolu.
En temps qu'empereur, j'y aurais néanmoins annihiler deux endroits. Marie-Louise avait un rituel. Après le petit déjeuner avec les admirables tartines, le chocolat chaud épais à souhait, elle me trainait vers son jardinet. De ses longs doigts graciles, elle me désignait ses fleurs : géranium, hortensia, pétunia, oeillet d'Inde qui dans mes oreilles de petit garçon devenaient oeil dinde. En vain, elle tentait de me transmettre sa passion chlorophylle alors que je prenais un malin plaisir à ratiboiser les tiges des plantouses qui me tombaient sous la main. Maintenant que j'y pense, insulter avec des noms de fleurs a peu de chance de froisser l'ego du moindre quidam. Espèce de zinnia, tronche de zantesdeschia ou trou de physalis, échec certain.
Il y avait un autre endroit que j'aurais rayé de la carte. Pour être plus exact, il s'agissait d'un objet qui, pour moi, le citadin habitué à vivre dans une barre HLM, était des plus effrayants. Tous les soirs, l'hiver sous une couette en plumes de canard, moelleuse, grassouillette, l'été, contre des draps frais, le tic tac des aiguilles de l'horloge comtoise résonnant dans le silence de la nuit me terrifiait. J'étais persuadé que si, bravant la peur qui me faisait frissonner, je glissai hors de mon lit, à coup sûr, un monstre surgirait du plafond, car les craquements qui s'en échappaient ne pouvaient être que les feulements d'une chose horrible.

Dehors. Je suis dehors. J'ai machinalement composé le code, la grille a coulissé. Je suis dehors, planté sur le trottoir, des traces de craies rouges sur les mains. Je frémis. L'avenue Jules Julien est d'un mutisme à pleurer. Sur les pare brises des voitures, une fine couche de poussière forme une coque incongrue. Le monde est à l'arrêt et pendant ce temps des pigeons caracoulent avec effronterie, fientent avec bonheur sur les toits de ces véhiculent immobiles. Ils auraient tort de s'en priver. Je cherche du bout du nez le crépitement de la rôtissoire d'Ahmed. A deux pas de mon immeuble, ses poulets tournoyants, dégageant un fumet alléchant m'avaient plus d'une fois sauvé la mise. Plus d'Ahmed. Disparu. Je plonge la main dans la poche de mon pantalon. Je ne sais même pas ce que je peux y trouver. Rien comme cette avenue vide de vie.
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François B. · il y a
Un pétage de plomb culturel et amusant. Un lecture très plaisante
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Eric diokel Ngom · il y a
Un plaisir de découvrir ta page .. beaucoup de bonnes choses..j'ai apprécié ces textes structuré et original. Je suis un débutant Admiratif.vos impressions blé permettront sûrement de progresser voici le lien pour soutenir mon œuvre en lice au prix jeune écriturehttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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M. Iraje · il y a
Pierre Palmade dépoussiéré. Le confinement fait bien les choses.
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Norsk · il y a
C'est très drôle ce pétage de plomb du Scrabbleur ! Mais qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? Pourquoi il peut pas sortir ? ;-)
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Pauline · il y a
Très drôle, truculeusement carthatique ! Avec beaucoup de talent !
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lucile latour · il y a
ah quel jeu, j' ai appris tintinnabuler, l' avenue mutique bien joliment dit. bonne suite..

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