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En compétition

Une pluie de fines aiguilles continuait à tomber sur le crépuscule blafard. Un de ces moments dont personne ne veut.
Je commence ma tournée somnifères. Je suis infirmière dans un hôpital psychiatrique. Je fais ce métier depuis quinze ans. Oui, je sais !!!
Je ne me prédestinais pas à ce genre de carrière, la couture, la mode m’intéressaient beaucoup. Mais une grossesse imprévue m’a forcée à mettre de côté mes rêves.
Étrangement, malgré ce que l’on peut croire, travailler dans un asile n’a rien de pénible, et côtoyer quotidiennement des personnes dites psychologiquement dérangées, vous donne avec le temps l’impression d’être normal.

Il y a un mois environ, un nouveau patient a été admis à l’hôpital. Un ancien flic d’après les rumeurs. Fort charmant, charismatique. J’ai pu échanger quelques mots avec lui pendant les médications journalières. Il n’est pas très bavard. Un grand gabarit, brun, le regard doux. Et bien flic d’après ses dires. Il n’a pas l’air fou. Mon intuition me le dit. Cet homme en a bavé. Scofi, c’est son nom. Ce nouveau pensionnaire habite pacifiquement mes pensées et donne un peu de piment à mes journées trop longues et maussades. Je suis curieuse de savoir pourquoi il est là. Son dossier n’est pas accessible pour les simples employées comme moi : d’une, c’est un flic, et de deux, officiellement, je n’ai pas les compétences requises. Donnez des compétences aux infirmiers et la race des docteurs deviendra inutile. Cependant, les vraies raisons qui poussent un homme à la folie ou à l’exil ne figureront jamais dans un dossier. Dans un dossier, il y a le raisonnement d’un simple homme, un docteur, face à une chose qui le dépasse complètement.

Me voici devant la porte de M. Scofi. Je respire un bon coup, arrange ma blouse, me recoiffe à l’aveuglette et toque : « Toc toc toc. »

— Bonjour M. Scofi !
— Bonjour !
— Comment allez-vous aujourd’hui ?
— Très bien, je vous remercie.
— Voici vos petits cachets pour bien dormir.

M. Scofi prend ses médicaments sans faire d’histoires.

— Ça fait combien de temps que vous travaillez ici ? me demande-t-il.
— Quinze ans que je suis ici ! Et vous, monsieur Scofi ? Hier, vous m’avez dit que vous étiez flic avant ? Combien d’années ?
— Oui ! J’étais lieutenant à la criminelle. Trente ans de fidèles et loyaux services à la République.
— Lieutenant ! Waouh ! Impressionnant !
— Ha ha, je vous remercie. Et vous, pourquoi travaillez-vous ici ? Il y a bien mieux comme métier et vous semblez plutôt dégourdie comme femme !

M. Scofi est plutôt bavard aujourd’hui…

— Je m’intéressais à la mode. Mais je suis tombée enceinte et…
— Je comprends. C’est une bénédiction.
— … ?
— Ce qui vous arrache à vos rêves est une bénédiction.
— Ah bon ?
— Vous verrez. Un jour, on comprend.

Je sens une ouverture, j’ose :
— Et vous, monsieur Scofi ? Je me permets de vous poser la question : pourquoi vous êtes-vous fait interner ? Je vois bien que vous êtes sain d’esprit, et ça me turlupine, j’aimerais savoir ce qui vous est arrivé.
— Ce n’est pas une histoire très drôle, vous savez !
— Qu’est-ce qui peut être drôle ici ?
— Et les autres patients ? Vous leur portez pas leurs bonbons pour dodo ?
— Un peu de répit pour eux avant la collation du soir ne leur fera pas de mal.

M. Scofi esquisse un sourire. Sur la fenêtre condamnée de la chambre, la pluie continuait de taper. Un toit de nuages obèses et grisâtres nous compresse sans compromis. Il me reste de nombreuses chambres à visiter, mais Scofi me donne l’impression d’être ailleurs, sa quiétude, son être me transportent au-delà des murs de l’hôpital.

— Prenez place, me dit M. Scofi.

Je m’installe à l’autre extrémité du lit. Lui est couché, les trois quarts du corps recouverts par la couverture.

— Je vous écoute.
— Il y a deux ans de cela, j’étais loin d’imaginer que je finirais étiqueté fou. J’étais dans la fleur de l’âge. Accro à l’action, j’adorais mon travail. Mon père était flic, mon arrière-grand-père était flic, j’étais flic avant de naître. Sans mentir, le bien ne m’intéressait pas, c’est le mal qui me fascinait. Vous savez, avoir entre ses mains un violeur psychopathe multirécidiviste et pouvoir lui poser des questions, c’est tout de même enrichissant.
— Ah…
— Je comprends votre réaction. Enfin… Je continue. Je faisais là un petit préambule pour vous garder un peu plus longtemps à mes côtés.

M. Scofi esquisse de nouveau un sourire, mais je perçois bien qu’il ne ment pas. Il ne souhaite pas être seul.

— J’étais en planque depuis deux mois sur la piste d’un braquage de bijouterie, et depuis le début de l’opération, mis à part l’observation, il ne se passait rien. Sûrement une fausse piste. Pour un homme d’action, rester aussi longtemps inactif, c’était une vraie torture. La radio était en permanence branchée sur le canal homicide, en cas d’interventions dans les environs. Mais tous les malheurs du monde semblaient se passer loin, très loin de moi.
— Eh bien, monsieur Scofi, je n’imaginais pas qu’un policier puisse avoir ce genre de… besoins.
— Je comprends votre étonnement. Alors, au milieu du troisième mois de planque, qui ne donnait pas grand-chose, on annonça sur la fréquence radio qu’une femme voulait se jeter depuis le toit d’un bâtiment en ville. Ça se passait tout près de là où j’étais. Je ne pus me retenir, et me rendis à toute vitesse sur le lieu de l’incident. J’adore les cas psychologiques. Ironique non ? J’aime le contact direct.
— Et qu’est-ce qui s’est passé ?

M. Scofi boit une gorgée de son verre d’eau. Le long de la vitre coulent lentement des traînées de gouttes de pluie éclatées. C’est gris dehors.

— Je suis arrivé le premier sur le toit. La femme était bien là. J’avais déjà eu affaire à de pauvres gens au bord du suicide, sur les toits ou ailleurs. Pour diverses raisons : chagrin d’amour, faillite, maladie… Je m’étais confectionné, à force, une compilation de répliques efficaces, pour dissuader les âmes qui voulaient en finir avec la vie.
— C’est amusant et morbide à la fois. Pouvez-vous me dire quelques-unes de ces répliques ?
— Bien sûr ! Alors, par exemple : « Pensez un peu à ceux que vous allez rendre tristes par votre mort. » Ou encore : « Pensez à ceux qui ont encore besoin de vous, vous ne pouvez pas faire ça. » Il y a aussi : « Pensez un peu à tous ceux que vous allez perdre. Et le ciel bleu, la caresse des rayons du soleil, la surprise d’une goutte de pluie qui vous tombe sur la joue, l’océan… » Et encore bien d’autres.
— J’avoue que c’est plutôt bien trouvé.
— Je vous remercie. Cette fois-ci, c’était une femme. Une immigrée. Enceinte et séropositive. Elle penchait bien sur le vide. Elle n’avait pas peur. Je me suis approché d’elle doucement et je lui ai demandé de me rejoindre, en attendant qu’elle me demande pourquoi, et qu’ensuite je puisse balancer mes répliques. À ce moment-là, mon but était de sauver un être humain. Simplement pour me sentir utile, vivant, réel.
— Je vous comprends, monsieur Scofi.
— Mais je ne savais pas que je faisais ce métier pour cette raison avant d’atterrir ici et d’être confronté à moi-même. Je n’avais que les notions basiques du bien, de ce qu’il faut faire, de la justice. Je ne me rendais pas compte que je me nourrissais allègrement de la misère des autres. Cette femme, sans foyer, enceinte de sept mois et séropositive, quand j’ai tendu les bras pour lui dire de ne pas sauter, s’est retournée et m’a regardé droit dans les yeux et m’a demandé : « À quoi bon s’emmerder à vivre ? Hein ? À quoi bon ? Donnez-moi une seule raison de vivre, et je viendrais vers vous. »

L’orage gronde, la pluie se fracasse contre la fenêtre, la nuit tombe doucement. Le visage de monsieur Scofi plongé dans les ténèbres rampantes, il continue son récit.

— Quand elle m’a demandé une raison, une seule, pour laquelle il valait la peine de vivre, elle m’a pénétré du regard, me scrutant, à la recherche d’un espoir, d’une lumière. L’espace d’une seconde, elle m’a offert une chance.

Monsieur Scofi se tait un long moment. Seul le clapotis incessant de la pluie se fait entendre. Moi, je suis en suspens. J’attends.

— J’ai douté.
— Comment ? Vous ? Quoi ?
— J’ai douté. Elle a vu…
— Vous avez douté ?
— Oui. L’espace d’un instant. Aucune raison valable ne m’est venue à l’esprit. Au moment où elle m’a confié sa vie, je n’ai pas su quoi lui dire. À cet instant, j’ai ressenti son vide, elle me l’a communiqué pour que je comprenne. Un désespoir infini m’a pris, m’a englouti, et je suis resté bouche bée, les bras grands ouverts. Elle, tranquillement confortée, s’est tournée et a sauté. Moi, je suis resté un long moment figé, les bras déployés telle une stupide statue de piaf, vide. Les collègues m’ont redescendu et tout a changé. Ma perception a changé.
— Qu’est-ce qui avait changé ?
— Le bien et le mal se sont dissous.
— Je ne comprends pas très bien ce que cela signifie. Mais j’ai une question.
— Je vous en prie.
— Si ce fameux jour, vous aviez sauvé cette pauvre femme, qu’est-ce qu’il se serait passé ?
— Eh bien, je serais toujours un suicidaire, courant de partout à travers la ville, suppliant que la mort me fauche.
— Ah oui ?!

Je me demandais, gênée, de plus en plus, si monsieur Scofi, bien que très charmant, n’était tout de même pas un peu atteint.

— Madame, sur ce toit, la personne en détresse, perdue et face au vide, c’était moi.

PRIX

Image de Hiver 2020

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Patrick Gibon · il y a
originalité, fausse douceur vertigineuse, une chute polysémique bref quel talent!
le premier texte que je lis de vous sur les conseils de El bathoul, pas déçu du voyage dans l'enfer de la vie, aussi, dans le côté obscur du yin-yang en mouvement.

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Mohamed Rezkallah · il y a
Bonjour Patrick,
Merci pour votre lecture, et votre ressenti. Si vous êtes ami avec El bathoul, vous ne pouvez être qu'une belle âme, et en tant que lecteur vous n'avez que ce que vous mérité ;) À bientôt.

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Moniroje · il y a
Une belle écriture, qui tient en haleine et qui de surcroît fait réfléchir !!!
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Mohamed Rezkallah · il y a
Un grand merci Moni, toujour un plaisir de te lire.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Une chute originale pour le moins !😊
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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci merci :)
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Zouzou · il y a
Des questions substantielles inhérentes à chacun à un moment donné...
en lice, Antarctique, si vous aimez...

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Audrey Tulipe · il y a
Je comprends le ressenti des deux personnages, récit subtile et réaliste qui m'a tenu en haleine. Merci
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Mohamed Rezkallah · il y a
Un grand merci Audrey :)
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Marie Guzman · il y a
vous lire ! toujours un tel bonheur
bravo pour le prix d'automne également

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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci Marie, c'est un bonheur partagé :)
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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour cette chute si inattendue ... exactement ce que j'aime .
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Mohamed Rezkallah · il y a
Quel plaisir de te retrouver ici Elisabeth :)
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Agah MONTEIL · il y a
Il y a le récit factuel et les réflexions du narrateur qui crédibilisent les deux personnages. C'est très prometteur. J'ai bien aimé votre texte. Merci
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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci Agah
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