Scène de ménage en deux actes

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Je me défoule dans les mots ou écris à l'instinct. L'idée c'est de vibrer, de se mettre en fête. "Avancer sur le chemin de la genèse de ses prétentions" Pierre Michon "Aut inveniam viam  [+]

Elle gueule encore. « T’es pas assez ceci », « t’es trop cela », « tu m’écoutes pas » et patati... Un embrouillamini articulé par toujours les mêmes récriminations qui, pour l’avoir vécu un millier de fois, finirait par tourner en rond. Un déballage en cadence sur le rythme de ses jets de vêtement dans la valise. Je suis pas sûr, mais je crois pas qu’il faille autant de temps pour plier bagage. La menace « je te quitte » a marché au début, mais maintenant je suis coutumier du fait.
J’ai lâché un rictus sardonique, en l’imaginant replier ses affaires une fois qu’elle se serait calmée. Ouais, c’est vrai que parfois je l’écoute pas, enfin, moins quand elle est dans cet état, et encore moins depuis que je n’arrive plus à faire écran aux chocs par des phrases barricade.
Quand ça a commencé, j’ai cru que c’était ma faute, puis une fois que j’ai arrêté de me remettre en question, je me suis rendu compte que c’était à cause de la monotonie, c’est le pire tue-l’amour. L’engouement des débuts disparaît derrière une paresse pour les petits riens qui faisait tout. Donc j’ai essayé de l’occuper. Je nous planifiais des promenades en forêt, sur la plage ou dans des villages, toujours en cherchant l’originalité et l’accessibilité. J’ai découvert que je reculais seulement le problème de quelques heures, et au mieux d’un ou deux jours. En plus du fait qu’on n’en profitait pas (on se tenait les bras sans se parler, ou on s’embrasser sans conviction) ça nous agaçait tous les deux. Elle me disait « merci mon amour, c’était chouette », accompagné d’un de ses bisous dans le cou qui avant m’électrisait. Mais derrière ça, elle me faisait toujours sa scène. Elle connaissait ses répliques, et à force moi aussi. Une petite rixe tous les samedis, parfois le dimanche, pour le plus grand bonheur des voisins !
Allez ! Ça y est, maintenant elle me balance ses fringues à la figure, en faisant la lippe. Vraie gamine ! Garde tes soutifs, ils sont mieux sur toi !
Alors là, on est au moment de la guerre froide. C’est-à-dire que l’un et l’autre on va faire les cent pas dans la maison en s’évitant, jusqu’à ce qu’elle décide qu’un nouveau truc l’emmerde. Y’a deux semaines, comprenant la logique, je me suis enfermé dans le bureau pour mimer le turbin. Dans ce genre de moment, on ne peut pas se concentrer, on est sur le qui-vive, mais je voulais faire illusion. Elle a déboulé comme une furie pour me blâmer de ne pas avoir lavé le sol. Je lui ai dit « je bosse » en atténuant la gravité de ma fausse occupation par un aigu excessif pour ne pas énerver madame, sans pour autant me laisser démonter. Elle a lâché un trait d’air et m’a regardé avec l’envie claire de me tuer. Je me suis levé pour jouer un peu du corps afin de lui faire comprendre que je n’étais pas intimidé, puis j’ai mis mes mains en porte-voix pour dire « Je le ferais après, là je bosse », accentuant mes graves pour lui rappeler que je pouvais gueuler plus fort qu’elle. Elle est sortie en claquant la porte si fort qu’un livre est tombé du bureau. J’ai pas fait le fiérot sur le coup, une femme en furie ça peut te retourner la maison plus vite qu’une tornade.
Là, j’ai décidé de rester planté sur place contre le mur, les bras croisés, déjà pour me calmer, et pour montrer que je voulais en finir pour aujourd’hui. Et elle a commençait à partir dans un délire, pire qu’un jeu de rôle. Elle parlait toute seule, enfin à moi, mais un moi imaginaire, en faisant mes réponses par truchement. Je dois admettre que toute ma concentration a convergé vers elle, trop curieux de la suivre dans sa scénette. Elle a repris certain de mes traits d’esprit, presque mot pour mot, avec l’attitude, bien qu’elle faisait un effort pour toujours m’interpréter avec une voix peu flatteuse, de manière timorée et indécise, comme si j’étais ce genre de gars qui ne sait pas ce qu’il veut et qui s’en justifiait constamment. Y’a deux trois trucs qui m’ont bien fait marrer, je m’en suis pas caché, et j’ai vu qu’elle aussi ça l’amusé à la façon dont elle retenait ses sourires. Sa petite logomachie attentatoire l’a occupé le temps qu’aurait encore duré la dispute. Certaines parties de sa mise en scène m’ont fait prendre conscience plus clairement de ce qu’elle me reprochait. Trop souvent, je cherche à avoir raison, je peux être étouffant ou manquer d’écoute. C’était le message essentiel de sa satire. Je l’avais pas vu comme ça.
Quand la fatigue de sa performance a laissé place à un peu plus de sérénité dans la maison, je me suis senti trouvé par un sentiment d’amour que je n’avais plus éprouvé pour elle depuis longtemps. Sans rencontrer de résistance, je l’ai prise dans mes bras, donnant le change à une révélation qui accompagna mon émoi. J’ai savouré le moment. Profitant de chaque caresse, chaque petit baiser, et de l’odeur de ses cheveux en sachant que ce serait la dernière fois. Car j’avais compris qu’on s’était trop épuisés l’un l’autre. Moi encore ça allait, mais ses crises de colère voulaient dire plus que ce que je croyais. Par égard pour elle, je m’occuperais de faire ce qu’il faut pour le divorce.

Je dois admettre que quand le confinement a été annoncé, j’ai pris peur. La perspective d’être enfermé avec ma future meurtrière pendant plusieurs semaines a animé en moi une tolérance réticente. J’ai, vite fait bien fait, rangé les papiers du divorce au fond de ma poubelle, après avoir minutieusement déchiré les pages et brûlé quelques morceaux de sorte qu’on puisse ne rien retrouver. C’est un classique du genre, la femme furibonde qui découvre le pot aux roses par accident et bizarrement au pire moment.
Je me suis vite senti désœuvré quand on m’a mis en chômage partiel. On s’est engueulé et pour une fois c’était de mon fait. N’avoir rien à faire et être seul face à mes pensées m’a rendu dingue. Pour elle, tout ce temps libre lui allait parfaitement au teint. Elle a commencé à lire, peindre et faire du yoga, chose que je lui avais promis qu’on ferait un jour ensemble. Les matins, je la voyais devant l’écran de son PC à se tordre dans tous les sens, tandis que je sirotais coup sur coup plus de café que d’habitude. Alors de mon côté, j’ai décidé de ressortir des haltères et une barre de musculation qui s’empoussiéraient dans l’angle de mon armoire.
Profitant de ce surplus de temps libre, j’ai commencé à cuisiner plus souvent et m’occuper des tâches ménagères. C'est pas qu’elle faisait toujours tout, mais je dois admettre que quand je le pouvais, je lui laissais. Puis au bout d’un moment, on s'y mettait tous les deux. Ça faisait très fine équipe entre deux bagarres d’eau savonneuse, car même en s’amusant, les corvées allaient vite. Et forcément, ça dégénérait à coup de pinceau et de peinture.
Moins encrassé par la routine et la fatigue, je me suis senti plus à l’écoute et moins agacé d’elle. Le matin, durant sa gymnastique, je la reluquais avec insistance et désir, comme un ado en pleine puberté. On se parlait de plus en plus. On se disputait encore, mais ça finissait toujours en rigolade, le sérieux du reproche disparaissant derrière la simplicité de la pique facile. On se taquinait, on chahutait, on s’amusait. J’ai retrouvé une seconde jeunesse en même temps qu’un nouvel élan du cœur.
Un soir, on a décidé de discuter pour mettre à plat notre mariage. J’étais prêt à tout assumer, à écouter tous ses reproches, à tout avouer, même mon projet de divorce, mais à tout faire pour la garder auprès de moi. Au fil de la nuit, je la découvris aussi bien disposé que moi. C’était ce genre de conversation qui commence debout, les mains moites et le cœur serré, et qui finissent sur le canapé allongé, les jambes enchâssées les unes sur les autres à se caresser et se dire des mots doux. On s’était admis toutes nos erreurs, tous nos manquements, on se comprenait tout simplement. C’était comme si ce qui avait été complexe et source de problèmes coulait maintenant sans entrave dans la rivière de la futilité. En cet instant, rien n’était assez grave pour nous détacher de l’émulation retrouvée. Une fois tous nos sentiments déclarés et soupesés, rien ne me parut plus important qu’elle. On a peu dormi cette nuit-là... et pourtant je me sentais reposé, une certaine fatigue m'avait quitté pour laisser place à la sérénité et une sensation de complétude.
J’ai bien vite oublié l’idée du divorce, même quand la vie a repris à peu près son cours. Cependant, j’ai décidé de faire perdurer ce que le confinement m’avait permis de retrouver. J’ai demandé à mon patron si je pouvais faire plus d’heures de télétravail, ce qu’il accepta. Je compte bien utiliser ce temps pour le partager avec ma femme. D’autant qu’un enfant est en route, et on devra être deux pour lui.
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Safia Salam · il y a
Je vous (ou leur) souhaite bonne chance !
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Kolgard Sino · il y a
C'est eux. C'est moi. C'est autre chose. Qui peut vraiment savoir ? Merci pour votre lecture ^^
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J.M. Raynaud · il y a
j'ai bien aimé cette chronique
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Kolgard Sino · il y a
Merci beaucoup