6
min

Sbire

Image de D.B

D.B

19 lectures

3

Recueil de nœud de pelles

C’était l’histoire d’un enfant,
Qui avait la tête de travers
Et qui disait des mots à l’envers
Parfois avec des vers.
Des mots tordus, mixés
Avalés, broyés.

L’enfant se prénommait Boris
Son nom se transforma en Sbire.


Sbire décrit sa pile (sa ville).
Le champ de pleurs (fleurs) éclate de couleurs
le miel (ciel) pleut.
Les poireaux (oiseaux) chantent
la pluie tombe
Et la dune (lune) brille
Au milieu des toiles (étoiles).

La pile (ville) endormie
Les rabat joies (les villageois) aussi,
Aucune ture (voiture) ne circule,
Les poneys (les volets) des maisons sont fermés.

Boris est à la fenêtre
De la maison de son grand-père
Il aime son grand-père
Car il collectionne les râleries
Envers et contre tous.
Et à l’étage, un œil de verre
Regarde les maisons sur roues.


Le monde de Boris était bien différent du nôtre.
Mais n’était-il finalement pas plus beau, plus poétique et plus simple ?
Boris était mal-né. Lui, il pensait « mal-nez ». Sa naissance secoua le monde médical de sa région. Dès son arrivée au monde, sa mère s’éteignit. Nul ne sut qui entraîna l’autre mais Boris resta longtemps plus proche de sa mère que son père en matière de santé. De ce terrible drame familial naquit finalement un petit être différent.
Aujourd’hui, Boris avait 8 ans, l’âge de raison. Il était un enfant calme et ingénieux. Il vivait avec son père qui changeait souvent de femme. Son père adorait « les jolies poupées ». Sbire préférait les jeux de construction. Des demoiselles passaient à la maison, conservaient leurs distances avec Boris. Il ressemblait trop à un étrange animal, difficile à apprivoiser.
Sbire passait de longues journées chez son grand-père car l’école ne l’acceptait que par intermittence et aussi à cause « d’un arrêté ministériel » disait son père en colère.
Boris devait un vrai Sbire, naïf mais perspicace.
Ce fut donc chez son grand-père que Sbire vécut une incroyable histoire.

Note de l’auteur :
Sbire est un emprunt à l’italien Sbirro ou Policier. Le mot a désigné un agent de police en parlant de l’Italie puis un policier en France. La valeur négative attachée à la fonction explique que le mot ait désigné le forçat qui rivait la manille de pied de ses compagnons. Par extension, sbire équivaut à « homme de main ».




Sbire adorait les journées passées chez le grand-père, Augustin Philippon car elles étaient des découvertes extraordinaires. Sbire ne savait ni lire, ni écrire. Il palliait cet handicap par une grande débrouillardise qui surprenait son entourage.
Lorsque son grand-père faisait la sieste, Sbire partait seul à la découverte de la maison qui cachait mille trésors.
Sbire comprenait mal les mots des autres. Son grand-père était souvent silencieux.
Sbire ressentait les émotions. C’est pourquoi, il comprit immédiatement que la jeune fille d’en face qu’il voyait à travers sa lorgnette, était en danger. Elle n’évoluait pas comme les autres, son attitude et sa tenue ne ressemblaient pas à celles de ses proches. Elle était frappée, tantôt par un homme, tantôt par une femme.
Sbire réveilla son grand-père pour lui en parler.
« Champ (méchant), Prape (frappe), Pate (tape) ».
Augustin comprit rapidement car il vit la scène se reproduire dans la lorgnette. Augustin était gêné. Il expliqua à Sbire : « on ne peut pas intervenir comme ça, on ne sait rien, on ne connaît pas cette femme, ni les gens en sa compagnie. Comprends-tu ? »
Sbire secouait la tête, non, il ne comprenait pas.

Lorsqu’Augustin retourna à sa sieste, Sbire quitta la maison discrètement. Ce n’était pas la première fois mais jamais il ne s ‘était rendu en face, au camp. Comme il était menu, il parvint à se faufiler entre les planches qui obstruaient l’accès. Il put atteindre la jeune femme, elle était seule maintenant et portait un bébé dans ses bras.
Sbire hésita, il s’approcha.
« Dame punir (venir) avec toi (moi), les champs (méchants) font mal. »
Claire fut surprise par cet enfant qui sortait de nul part et qui parlait un drôle de langage. Elle s’approcha de lui, voulut le toucher, histoire de s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Mais Boris ne le supportait pas. Il s’enfuit en criant cette réaction réveilla le bébé dans les bras qui hurla.
Lorsqu’il rentra chez son grand-père, il vit de sa lorgnette à nouveau des coups qui pleuvaient sur Claire. Il retourna la voir et Claire comprit qu’elle pouvait compter sur cet étrange enfant. Les mains endolories, le corps secoué de sanglots, elle écrivit un petit mot pour demande de l’aide.
« Donne à quelqu’un, donne ! »
Sbire comprit et prit le papier.
Claire pleurait, son sort dépendait de cet enfant. Allait-il transmettre le papier ?
Sbire avait conscience malgré son handicap qu’il transportait un document capital, qu’il ne fallait pas le perdre. Il parvint sans difficulté à rentrer.
Il voulut partager ce papier avec Augustin, toujours endormi dans son fauteuil. Sbire le pinça, le secoua, il ne se réveillait pas. Augustin ne bougeait plus, son corps était froid, il était mort.
Sbire attendit à côté, silencieusement, jusqu’au soir qui tardait à venir. La nuit enveloppa toute la maison, Sbire n’alluma aucune lumière. Il ne savait pas si elles pouvaient déranger Augustin qui n’était pas comme d’habitude.
Enfin, son père, tel un sauveur arriva. Mais ils ne rentrèrent pas immédiatement, il téléphona à différentes personnes que Sbire ne connaissait pas, qui vinrent à la maison. Ils emportèrent son grand-père dans un grand sac.

Sbire n’avait pas perdu son papier. Il était chiffonné, l’encre bavait. Des mots commençaient à s’effacer. Sbire tenta de communiquer avec son père, mais il répondait invariablement « plus tard, plus tard ». Il paraissait triste.

Le lendemain, son père ne partit pas au travail, les coups de téléphone ne cessèrent pas de la journée. Sbire avait dormi avec le papier. Le soir enfin, son père prit le temps de lui expliquer des choses. lorsqu’il termina son monologue, Sbire retint une seule information « tu n’iras jamais plus chez Augustin ».
Sbire, d’habitude, si calme, se roula par terre en hurlant.
Son père surpris, le supplia de cesser et finit par appeler le médecin.
Sbire faisait une toupie sur lui-même, la scène était inquiétante et inhabituelle.
Le médecin lui administra un calmant, et l’enfant lâcha le papier. Intrigués, le médecin et le père lurent le papier : « SOS, aidez-moi, je suis.... Claire ».
Une partie était devenue illisible.
Qui lui avait donné ?
Le père se grattait la tête, « s’il n’était pas signé par Claire, j’aurai pu penser que le grand-père avait demandé de l’aide ».
« Je ne vois pas, je ne comprends pas », dit le père.
« Et si ce n’était pas une blague, mais un véritable appel aux secours? «  demanda le médecin.
« Quand Boris va t-il se réveiller? »
« Pas avant demain matin » affirma le médecin. « A votre avis, qui a pu lui donner ? »
« Je ne sais pas » répondit le père découragé.
« Avez-vous rencontré de nouvelles personnes aujourd’hui ? » questionna le praticien. 
Le père s’efforça de sourire : « Heu oui, un médecin, des agents funéraires...mon père est décédé. »
« Parmi eux, quelqu’un est en danger et aurait transmis le papier à Boris? »
«  ça n’a pas de sens, je ne compterai pas sur lui pour me sauver la vie, enfin, cet enfant est un peu...débile ! » finit par dire le père exaspéré.
« Sauf si vous n’aviez pas le choix. Je vous propose de vous envoyer une psychologue qui a l’habitude des enfants et qui parlera avec lui demain matin » conclut, le médecin en rangeant sa trousse médicale.

Le lendemain matin, la sonnette de l’entrée retentit. Sur le palier, se tenait une très belle femme, aux cheveux noirs et frisés tenus par un bandeau qui ne demandait qu’à se sauver pour libérer une magnifique chevelure. Ses yeux étaient bleus et son sourire engageant. Le père de Boris était sous le charme. Elle lui serra la main, entra rapidement et se dirigea vers Boris qui prenait son petit déjeuner encore abruti par les calmants.

« Bonjour Boris, tu ne connais pas, je viens parler avec toi... »
Sbire resta silencieux, des poupées qui essayaient de lui parler, il en avait vu !
« Je viens pour toi, pour parler du papier ! »
Sbire s’agita sur la chaise et finit par dire « aider, aider Dame ».
« D’accord Boris, mais qui ? Où? »
« Au champ »
« Quel champ ?»
« Maison »
« Ici? »
« Chez Pompon »
« Tu peux m’emmener? »
« Oui »
« C’est loin? »
« Sais pas » dit Sbire.
Le père s’approcha. « Pompon, c’est son grand-père »
« Pouvons-nous y aller? » demanda la jeune femme. 
« J’ai donné les clés à une entreprise qui vide la maison. » répondit le père.
« S’il vous plaît » implora t-elle.
« Allons-y » finit-il par dire.

Les compagnons d’Emmaüs triaient la vie d’Augustin Philippon. Il n’était pas encore au grenier. La psychologue prit Boris par la main et demanda à être guidée. C’était la première fois qu’il tendait la main d’une étrangère. Il se laissa faire.

« Où joues-tu d’habitude? » lui demanda t-elle.
« Pot »
« En haut » traduisit le père.
« On y va? »
« Je ne suis pas monté depuis longtemps, je vais passer devant, je ne sais pas ce que l’on va trouver ! » dit le père inquiet.

Le grenier n’était pas en bazar, la pièce était grande, une longue vue trônait au centre.
Boris indique la longue vue à la psychologue. Le père découvrit également les cahiers d’écoliers de Philippon qui retraçaient les faits et gestes des marginaux qui habitaient le squat en face. L’arrivée de Claire était mentionnée, la violence des autres à son égard était décrite. Les réticences et les questions du grand-père étaient écrites. Il ne savait pas si la jeune femme voulait de l’aide.

« J’appelle la police », finit par dire le père.
Elle ne fit aucune difficulté pour intervenir. Les marginaux étaient déjà sous surveillance car ils étaient impliqués dans d’autres affaires. Claire était séquestrée contre son gré.

L’histoire fut relatée dans les journaux et la conférence de presse marqua les esprits.

Claire, fatiguée, décrivait sa captivité et remercia l’enfant – au physique étrange - à ses côtés de l’avoir sauvée. Les flashs des photographes crépitaient et les questions fusaient.
Le père de Boris intervint à la tribune pour répondre. Il raconta brièvement l’histoire du papier chiffonné.
Il conclut en serrant très fort son fils dans ses bras. Boris dit le Sbire, comprit que son père était fier de lui et rit aux éclats, un rire de bonheur, innocent et communicatif.

Dans le tohu-bohu général, le clin d’œil échangeait entre la psychologie et le père n’échappa à Sbire.

Mais il aimait bien la nouvelle, future « poupée » de son père.

FIN

3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un texte bien écrit qui aborde avec lucidité les problèmes
inhérents à la communication entre les gens ! Un grand bravo !
Grâce à vos votes, “Didi et Titi” est maintenant en FINALE pour
le Prix Faites sourire Catégorie Jeunesse 2018. Je vous invite à
renouveler votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance
et bonne journée !

·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Je partage le point de vue de Miraje, il y a beaucoup de douceur dans ce texte, qui met bien en exergue les difficultés de comprendre autrui par ce décalage de référentiel de langage. C'est à la fois original, intriguant, et très efficace !
Merci et bravo pour ce texte, D. B. :)
Egalement, mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

·
Image de D.B
D.B · il y a
Merci pour l'analyse de Sbire. Je suis allée renouveller mon vote. Bien sur
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Etonné que ce texte soit sans voix. Une approche pourtant tout en tendresse de la différence, et de la difficulté de communication
·
Image de D.B
D.B · il y a
Merci pour le compliment.
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
J'avais juste oublié de poser mon vote ...
·
Image de D.B
D.B · il y a
Merci. Je n'avais rien vu.
·