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Sayno

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Renz Hellogirls

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I.

C’est un temps étrange et claudicant. Un temps où ceux du Nord et ceux du Sud ont dressé un mur de serpents et de scolopendres entre la Terre des Leurs et la Terre des Autres.

Un mur au pied duquel les Multitudes, dont les peaux brulantes d’asphalte et de sang s’écornent et ploient sous les spasmes gluants de ceux d’en bas, se disloquent les membres afin de barrer l’accès à la Terre qui leur appartient.

C’est un temps où la Reine qui règne sur la Terre du Nord s’appelle Sayno.
De toutes les Déesses et les Reines, parmi les femmes aux corps les plus complexes, les plus lumineux et les plus mouvants, au sein des temples les plus pléthoriques ou les corps s’embrasent et se consument, on ne peut trouver plus glorieuse, plus magnifique et plus sanguinaire que Sayno.
Les paysages en feu, les fleuves de boue, les cris et les souffles décorent les chemins qu’elle emprunte.
Les hommes honnis, les enfants abâtardis et les femmes avilies jonchent les laies qu’elle parcours, qu’elle incendie et emporte sous ses pas.

Mais aujourd’hui Sayno sait que le Jour qui perce la croûte de Sol, là-bas au bout de la Terre, n’est pas le même que les Autres.
Ce Jour est teinté de Rouge et de Bleu. Le cercle de Feu qui dévore doucement le Ciel porte des Couleurs qu’il n’a jamais eues auparavant.
Sayno nue et tiédie par la Nuit qui s’efface maintenant s’approche des grandes baies percées dans l’enceinte de sa Tour et observe la Terre du Nord.

Elle pleure.

Et les larmes qui ruissèlent le long de son cou sont épaisses et fumantes.
Les iris de ses Yeux se sont élargis, les deux disques qu’Ils dessinent se parent de Pourpre et d’Indigo.
Sous ses ongles, durcit le sang de ses Ennemis.

Le long de ses bras, dont la peau iridescente se pare sous la torpeur de ce jour Nouveau de la lumière des matins de Naples, se dessinent les sillons causés par les glaives et les rapières de ses Frères et de ses Ennemis lors de leurs luttes.
A la lisière de son regard, les impacts et les fragments de Métal sculptent des paysages meurtris.

Pourtant, ce matin, Elle a Peur.

Cette sensation indéfinissable de ne plus être capable de demander, telle une supplique, à ses membres de répondre à l’écho de notre propre Songe.
Ce tison, enrubanné de cendres et de fumée, qui perce le crâne, embue les yeux et agite les Démons tapis aux frontières de notre cerveau.
Ce désir inextricable de tout détruire d’un seul mouvement de main et de s’embraser au milieu des ruines fraichement nées.
Elle sait que pour ce combat qu’elle doit livrer aujourd’hui, il n’est besoin d’arme ni de cuirasse.
Elle ira seule et n’aura besoin de rien.
Elle n’emportera ni vivres ni onguents, ni Kohl ni fards. Il n’y aura besoin de rien d’autre que sa Chair et son Esprit.
La nuit se répand dans les commissures des chênes.
Les rochers et les falaises se fardent de noir.

Cette nuit sera opaque.
Elle sera froide.

II.

Il lui faudra arpenter seule cette route. Le long de la falaise. Elle avance sur la lèvre déchirée des rochers.
Ses tempes lui font mal.

Pourtant ce n’est pas la douleur qui l’effraie, cent mille luttes l’on aguerrie, cent mille agonies l’on renforcée. Les mains suppliantes qui lui on demandé de les laisser en vie n’ont rencontré aucune pitié.
Les corps qui ont succombé sous sa lame, les os qui se sont brisés sous les coups, les regards qui se sont vidés à ses pieds, ne l’ont jamais fait frémir.
L’appel sourd qui bourdonne dans son esprit aujourd’hui, envahi son corps, déchiquette sa chair et renvoie l’écho de sa propre souffrance, qui sommeille tapie derrière elle. A sa gauche.

La voix qui résonne en elle n’est peut-être pas celle d’un autre, c’est peut-être juste la sienne.
La complainte qui se tisse, monotone, fibreuse et claire la renvoie sur les routes qu’elle a empruntée.

Comme un appel. Comme un nuage qui protège de la lumière bleue du ciel.
Comme un rayon qui traverse l’éther.
Aujourd’hui cette solitude qu’elle a toujours recherchée lui semble si lourde à porter.
Ce sentiment de plénitude lié a sa capacité de feindre, en toute circonstance, la force de sa singularité l’invite maintenant à se découvrir autre.
A se sentir abandonnée dans la torpeur du jour qui se lève.

Le vent chaud qui balaye la cime des arbres, s’enroule autour des hautes herbes et s’éteint en bas de la grève, lui semble glacial.
Ses pieds nus, pourtant habitués à la rudesse des pierres, sont engourdis par ce contact pourtant si précieux.
Il lui semble ne plus pouvoir accomplir un seul pas de plus, et ce sentiment de fragilité extrême lui est inconnu.

Elle découvre avec violence la métamorphose qui s’opère en elle.
Plus jamais elle ne pourra être la même, plus jamais elle ne pourra regarder les agonies avec les mêmes yeux.
Jamais elle n’a cherché le moindre réconfort dans les bras d’aucun dieu. Jamais ses prières ne se sont tournées vers le ciel.
Ce ciel désespérément désert qui renvoie nonchalamment l'écho des hurlements de ses fils.
Ce ciel si vide de sens, que seul les prophètes et les fous, avides de rédemption, scrutent à la recherche de la justification plénière de leurs erreurs passées.
Sayno n’a jamais voulu trouver un sens à ses actes. Seule juge de ses agissements, elle accepte et se résigne à ne jamais savoir ou se trouve le bien et le mal. Par delà le bien ou le mal.

La faiblesse qui occupe les autres, ceux du sud, à comprendre leurs actes, et à vouloir par dessus tout que les pires actes posés soient ceux qui sont commis par les frères et les soeurs de Sayno, ne l’a jamais traversée.

Aucune faiblesse ne la ceint.
Aucune faiblesse ne la ceignait.

Jusqu’aujourd’hui.

Avec le matin qui nait dans la souffrance, maintenant, Sayno découvre la Peur. La Faiblesse des corps et le désir de fuir le lieu ou on l’attend.
Le sang qui parcours son être bat la pulsation de la plaine aride qui s’étend ici.
Le long de ses veines, perle la sueur et la rage de ce combat vain dont personne ne sort victorieux.
Sayno est de toutes les victoires.
Sayno était de toutes les victoires.

Jusqu’aujourd’hui.

III.

Seule. Maintenant elle est vraiment seule.

Autour s'étend l’espace et le vide. La-bas au loin on aperçoit encore une ombre, sans doute un coyote errant à la recherche d’une proie.

Quelques scarabées roulent à ses pieds. Les petites pattes foulent le sable, patinent un peu puis reprennent prise sur un caillou minuscule, se dérobent à nouveau, et reprennent le chemin qu’elles se sont fixées afin de gagner avant la nuit leur gîte quelques dizaines de centimètres plus loin.
Sayno trace, à l’aveugle, un sillon avec le doigt dans la poussière. Le trait se précise, se découpe et forme un grand cercle. A l’intérieur duquel elle est assise.
La première ombre qui s’approche n’est pas complètement animale. D’abord distante et hésitante, elle avance lentement, se ravise et s’éloigne un peu.

Puis reviens sur ses pas et s’approche doucement. Lorsqu’un rayon de lumière léger croise la silhouette il semble lui dessiner un corps.
Ensuite tout s’efface.

Une deuxième ombre s’avance derrière elle. A la gauche de la première.
Les deux personnages, à distance, semblent s’enlacer.
Puis se séparent.
Un peu comme si l’ombre unique possédait deux corps. A moins qu’il ne s’agisse d’animaux dressés.
Dans la nuit il est difficile de discerner clairement la nature des êtres.

Le ciel est noir d’Encre. On n’y trouve aucune étoile. Pourtant il est bien dégagé. Il n’y a ni nuage ni lumière ni comète.

Il n’y a que Sayno.
Et les ombres.

Les ombres sont trois à présent. Elles glissent les unes près des autres, se frôlent, se penchent, hésitent et restent à bonne distance.
Il semble à Sayno qu’il s’agit bien d’humains. Mais leur sexe est indéterminé.
La nuit protège leur mystère. Parfois elle croit avoir mal vu, elles ne sont que deux.
Non, elles sont bien trois.
Les yeux, habitués maintenant à l’obscurité on pourtant du mal à distinguer les êtres. Comme si ils étaient de la couleur de la nuit.

Une sorte de gris bleuté. Mais sourd.
Et muet.
Un gris de Payne. Ou bien peut-être un bleu de Prusse mêlé de noir.

Un noir épais.
Un noir de fumée.

Une des ombres furtives, qui depuis déjà un moment observe Sayno, se détache plus distinctement du groupe.
Elle est se trouve à la lisière du cercle qui la sépare de Sayno.

Le temps qui a précédé son approche semble totalement indéfini. Depuis qu’elle est assise en ce lieu, Sayno est incapable de dire combien de temps s’écoule ici. Une minute, une semaine ? Elle n’en sais rien. Une solution est aussi vraisemblable que l’autre.
L’ombre a franchi le cercle. Simplement. Comme si cela fût naturel. Comme on retrouve ses proches, ou un ami.

Ce n’est plus une ombre a présent. C’est une femme.
Elle possède un visage. un visage clair. Ses yeux sont pâles. Il n’ont pas vraiment de couleur. Ses cheveux non plus n’ont pas de couleur. Elle semble d’albâtre. Elle regarde Sayno. Elle lui parle. Enfin pas vraiment. Ses lèvres se sont entrouvertes et elle semble moduler des sons mais il n’y a pas de voix. Sayno l’entend résonner en elle.

Elle semble se parler à elle même. Et Sayno à l’impression de penser les choses. Si elle tourne la tête peut-être qui le songe va être balayé, peut-être que lorsque son regard pointera à nouveau dans cette direction tout aura disparu.

Sayno ouvre les yeux. La jeune femme est toujours là. Nue et claire. Le cercle. Les ombres. Le corps dressé devant elle. Les collines. Le vent qui glisse au dessus des paysages. Sa trace, dans la peau de verdure coupée à vif dans la douceur de son contact, est encore vive.

Ils sont tous indemnes.
Dans ce combat d’un genre nouveau, il n’y a pas de corps démembrés, il n’y a pas de sang tiède qui s’infiltre parmi les herbes jaunes.

On ne tue pas une ombre.
En se battant contre une ombre, on fini par ne plus combattre que soi-même.
Sayno, elle, tue des Hommes.
C’est dans des ventres que sa lame trace un chemin, dans des orbites énucléées que son pied s’enfonce avec rage.

Cette nuit est née la Peur. Cette nuit est né le Doute. Cette nuit Sayno n’est plus la même.
Elle n’a pas d’arme, et ne livre aucun combat.
Le fantôme de chair blanche lui parle toujours. Et la regarde. Son regard est profond. Il est insistant. Que veut-elle de Sayno? Elle esquisse un sourire et sort du cercle. Sa démarche souple semble flotter quelque part un ou deux centimètres au dessus de la terre et du sable. Mais au contact de la nuit elle se dissous à l’intérieur de l’écran d’obscurité.

Elle est redevenue une ombre. Elle est redevenue trois ombres. A l’intérieur de la nuit.
Sayno vient de découvrir que sa réalité est fuyante, sa réalité coule comme les ombres.
Elle se rend compte maintenant que si elle cligne des yeux, même un bref instant, de ceux qui durent entre une seconde et une vie entière, tout aura sans doute disparu autour d’elle. Si elle le décide tout peut s’arrêter. Net.

Ce n’est que lorsque qu’elle donne à la réalité une forme tangible, une forme faite de chair et d’électricité, que celle-ci l’emporte. Que cette réalité devient la seule possible.
Si au contraire elle veut ne plus rien voir, si elle en a assez des cris et des pleurs qui s’échappent de l’amas tiédi, il lui suffit de cligner des yeux, Même un bref instant.
Une seule fois.

Tout autour d’elle est redevenu paisible.
Tout autour d’elle la regarde d’un air distrait. L’odeur du lieu rappelle les corps. Mais pas ceux qui s’éteignent, les corps pantelant qui s’enlacent.
Les corps qui sont de la même essence que le corps de Sayno.

Au moment d’effacer le cercle, et de reprendre la route qui la ramène dans sa Tour du Nord, De regarder le paysage du Nord, elle se demande si en clignant des yeux Tout peut n’avoir jamais existé.

Ni ses luttes, ni son regard qui croise celui qui se vide, ni son corps tâché de rouge, celui qui souligne la beauté d’Erzsébet, ni ses mains brûlantes aux soupirs qu’elles étreignent, ni cette marche dans la nuit, ni les ombres mouvantes qui décident de leur corps à l’envi, ni la voix qui résonne au fond d’elle, ni les secondes qui s’égrennent, ni les vies qui passent, ni le besoin impérieux de tracer dans le sol des cercles et des maisons, Ni les Fils d’Alan-Qo’a, qu’on appelle Garance la Belle, qui sont nés d’un esprit, ni ceux d’autres Belles qui purent n’avoir qu’un Fils,

Sayno est dans la Tour du Nord. Sayno est dans le désert de poussière à l’intérieur d’un cercle. Sayno est au centre d’un combat ceinte d’êtres et d’Hommes.

Cela n’a duré qu’un bref instant.
Sayno a fermé les yeux.
Puis les a ouverts.
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