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Colette Frère

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Les mots se sont terrés au fond du dictionnaire. Les mots sont comme les chats : ils craignent l’orage, ils se cachent.
Mes mots d’avant, d’avant l’orage, c’était ses mots à lui ; je les volais chaque matin sur ses lèvres. Je les cueillais par centaines, caramels tendres et rieurs. Je m’asseyais pour les laisser rouler sur le papier. Pour la petite, j’ai dérobé : « amande ». Amande et amant, c’était une même musique.
De Lui je ne parlais qu’avec pudeur. « Nous dormons encastrés l’un dans l’autre, sa virilité au creux de ma main. » Une main pour écrire notre amour, l’autre toute entière pour son plaisir à lui. Dire et redire cet amour, c’est pour cela que j’écrivais, pour l’empêcher de fuir. L’amour n’est jamais tout à fait excavé.

Des mots caramels et une vie rose bonbon. Et pour que ça ne finisse jamais, je nouais une écharpe autour de ma bouche. Pour retenir les mots. Pour les faire miens à jamais. Pour interdire l’avant Lui.
Mais un matin j’ai cueilli sur ses lèvres un mot que je ne connaissais pas : « Insaveur ». J’ai tout de suite senti le danger, les mots absents du dictionnaire cachent des abîmes. Ils sont incontrôlables, ils partent en roue libre. Il n’avait encore rien dit mais je savais déjà. D’ailleurs il n’exigeait plus que je dorme nue, sa main ne s’encastrait plus entre mes jambes. Il avait même renoncé à célébrer le jour qui pointe. A fouiller le corps que je lui offrais. Trop généreusement sans doute. Je prenais sa main et la glissais lentement vers ma fissure. Il souriait, il caressait mes cheveux...Il ne me regardait plus. S’était-il épris de la cassure d’une autre?

Il est parti. Comme ça. Peu de mots qui griffent. Juste quelques mots qui tuent, « Je hais l’amour avec toi. Tes mots doucereux. Tes « je t’aime » sirupeux. Et tes « tu m’aimes ? » qui me font débander... » Il m’a écartée d’un geste. Poussée. Je n’ai pas crié, pas désarmé : «  C’est une autre ? ». « Une autre ? L’amour n’a pas de prénom. Rien que des corps qui grognent, qui glapissent, qui hurlent au loup...L’amour c’est chaque soir conquérir le bout du monde et toi tu es d’ici...».
Je ne pleurais pas, droite près du lit. Peut-être essayais-je de mémoriser la scène pour une prochaine « nouvelle »...Je l’y glisserai c’est sûr! Après ça ferait moins mal. La porte avait claqué. Sans un geste pour le retenir. La petite dormait. Et puis les mots n’étaient pas venus, les mots ne m’avaient pas sauvée. Couler à pic. Rien que du chaos dans ma tête. J’aurais pourtant aimé faire comme au cinéma : me traîner à ses pieds, l’implorer...puis nous aurions pleuré jusqu’à l’aube et fait lentement, peut-être un peu tristement, l’amour... Mais mon corps empesé m’en a empêchée.

J’ai trouvé quelques mots pour raconter, « Je ne sais pas choisir les hommes. Les Pères n’en parlons pas. Je ne reconnais pas leur odeur parce que je ne la connais pas. Ou si peu ». J’ai fouillé le tiroir de la cuisine de fond en comble. J’en ai sorti une plaquette de somnifères. Demain je trouverai des mots-pansements. Un verre de rouge. Je me suis endormie. Toute cette histoire de père me bousillait la tête...
J’ai dormi à ma place habituelle dans le lit, à droite. Je n’ai pas osé occuper le centre. Peut-être allait-il regretter, peut-être que demain matin il serait là. Ou dans le living, sur le canapé. Quand nous nous disputions, il s’endormait là parfois...Peut-être que nous déjeunerons ensemble...Sur la terrasse, au soleil, comme il aime.
Au matin je n’avais toujours pas trouvé les mots. Les mots qui amortissent. Les mots qui déboutonnent. Ceux qui détricotent. A la petite j’ai simplement dit : Papa est parti se reposer. Je crois qu’il est très fatigué. Après j’aviserai. Je trouverai les mots qui colmatent. Juste besoin d’un peu de temps. D’oublier la phrase de ma mère : Papa est parti avec Liliane... Je devais avoir 13 ans et je n’étais donc pas assez belle pour le retenir, juste comme ma mère, pas assez belle elle non plus. Mon père et Liliane, je savais depuis longtemps. Mais je veillais au grain. Je le retiendrais. Il resterait pour me regarder grandir, devenir femme. N’en déplaise à Monsieur Freud. Et puis non, il nous a quittées toutes les deux. J’ai, ce jour là, rejoint le camp des « pas assez beaux », des « pas assez bien ». Mon père a fait de moi une « sans mot ». Une rose bonbon.

Des mots pansements. J’ai avancé « espérer-prier-attendre ». Je les ai rejetés. Ce sont des mots-demain, pas des mots pansements. J’ai préféré un peu de Porto. La peur. La peur d’ « insaveur », peur d’autres mots qui pourraient me sauter au visage. Les mots qui éborgnent. Je ne veux plus que des mots coquillages. Tétanisée, peur de voir surgir le quatuor : Désamour, Départ, Désespoir, Déshonneur : C’est eux ma bombe à moi.
Dis maman quand est-ce qu’il rentre papa ? Peut-être demain chérie, je ne sais pas. Demain est-ce un mot-pansement ? Un mot qui raccommode ? La petite avait-elle, elle aussi, déjà sombré dans le camp des « pas assez bien » ?

Les mots se sont taris. Lentement. Je ne pouvais plus boire à ses lèvres. Privée de mots, j’ai cessé d’écrire ou presque. Je m’asseyais. Recommençais cent fois la même phrase. Jetais la feuille à la poubelle. Immobile, j’attendais 4 heures, le retour de la petite. Une vie rythmée par les goûters. J’inventais des titres de roman, les oubliait aussitôt, en créait d’autres. Ecrire, je ne pouvais plus. Mes mots étaient exsangues. Comme moi.
Ma chance ? Les mots m’aimaient. Les mots aiment les fragiles, les humbles, les « pas assez ». J’errais dans la maison. Jetais des « je t’aime ». Je répétais, plus fort, mais c’était toujours le silence. J’ai griffonné sur un papier : « Je ne sais pas où les mots s’envolent. Peut-être qu’ils migrent. Qu’ils ont froid. J’ai peur qu’ils disparaissent, qu’ils s’enfuient du dictionnaire ». En panique, j’ai jeté « je t’aime » sur un papier. Je l’ai glissé sous une pile de vêtements.
La petite n’a plus réclamé son père. Comme si elle l’avait oublié. Jusqu’au jour où elle a parlé du père d’Edouard, «  Il est beau ». Peut-être qu’elle n’avait pas d’autres mots pour les Pères : ils étaient beaux ou pas. Dis, je peux inviter Edouard à la maison ? Comme ça tu verras son père !

Le père d’Edouard était beau. Et son regard m’a réchauffée. Après son départ j’ai écrit: Quelque chose s’est serré dans mon ventre. J’aurais voulu qu’il ne dise rien. Qu’il s’avance vers moi et me déshabille brutalement. Je l’aurais embrassé goulûment, comme Je n’ai jamais osé le faire avant, je me serais calée dans sa bouche. Je n’ai pas bougé car je n’avais que ma violence à offrir, que mon corps affamé à rassasier. Le père d’Edouard, je n’ai pas compris son prénom. Mais je ne pensais qu’à lui, à sa main, une main pour la nuit j’en étais convaincue. Et à ce regard généreux qu’il m’avait offert.
Ma soif des mots s’est réveillée. Je chantonnais dans la cuisine, les dictionnaires sur la table. Je passais ma main sur le papier glacé, puis sur mes seins. Les mots caressaient ma paume, s’agrippaient à ma main, faisaient battre le sang entre mes jambes. J’ai pris une poignée de mots, mille peut-être, j’ai ouvert leur coquille et y ai glissé ici un peu de sel de Guérande, là du thym citronné, ou encore du laurier noble et même parfois du citron vert ou de l’anis. Je les ai cuits à four chaud. Une odeur d’enfance a envahi mes navires.
600.000 mots à réchauffer. 600.000 mots à aimer. J’en ai abandonné quelques-uns comme « Urgence », ou « Envier ». Désespoir-Désamour-Déshonneur, mes compagnons de route, je les ai longtemps caressés. Je les voulais goûteux et charnus pour n’en avoir plus peur. Pour les aimer aussi. Pour les saisir à bras le corps.
Chaque fournée apportait des mots novices, brillants comme des sous neufs. Des mots qui attendaient d’être pris, aimés, cajolés, prononcés. Ils se battaient pour être dits, pour prendre sens. Des mots qui renaissaient. Comme moi. Même la petite voulait son mot, « Celui-là c’est pour moi ». Elle avait pris « Amie ». Je le lui ai cédé à regret, lui ai fait promettre d’en trouver l’exacte saveur. J’ai ajouté, « N’oublie pas de jouer avec désamour, apprivoise-le. Tu n’auras plus jamais peur.  »

Il était 20heures30 ce soir là quand quelqu’un a sonné. J’ai hésité un instant. Qui donc pouvait venir à cette heure ? Le père d’Edouard ? J’ai ouvert la porte, il était là devant moi.
Ce n’était pas le père d’Edouard. Sur le pas de porte, c’était le père de la petite.
- J’ai appris que tu habitais par ici. Tu te souviens d’Edith, c’est elle qui me l’a dit. Je rentre des Etats-Unis et je compte me réinstaller dans le quartier. Je voulais juste reprendre contact. Je suis encore très fatigué... Je n’ai pas écrit c’est vrai... Et la petite ?
Je me suis retournée et j’ai appelé la petite qui n’a pas reconnu l’étranger sur le seuil. Cinq années s’étaient écoulées. Le temps d’une guerre. « C’est papa, Chérie ».
- Entre. Tu as un instant ? On ne t’attend pas ?
Il a éludé la question. « Bon, je suppose que ça se fête ! ». Je me voulais légère, je m’espérais sémillante. J’ai sorti une bouteille d’Anvichar, un Côtes de Castillon convivial et classieux. J’en avais pour lui—l’homme qui viendrait chambouler ma vie, commandé douze bouteilles l’été dernier. Je l’ai débouchée : Fruits noirs, son bouquet explosait... Les mots eux ne se pavanaient pas. A peine sortis du four, pas encore tout à fait familiers, ils sortaient plic ploc, un rien pare-feu, pas forcément comme j’aurais voulu.

Lui, assis sur le bord du canapé rouge, comme en visite, ne paradait pas non plus. Le regard barré d’orages, je le sentais pressé de boire, d’en finir avec sa tempête.
- Mais toi dis-moi... Un homme dans ta vie ?
Je n’ai pas répondu. D’ailleurs je n’étais pas certaine de la réponse.
Embarrassé il a parlé de l’Amérique : du Maryland, le pays de la Vierge...Je l’ai interrompu, « Mais l’Amérique n’existe pas...N’est-ce pas ? »
Tancée par mon corps en manque je me suis approchée de lui, j’ai saisi sa main et je l’ai entraîné dans ma chambre. Je me suis installée, comme avant, sur le côté droit du lit. Dans ma tête il y avait cette phrase que ma grand-mère avait tant de fois répétée : « Quand ton grand-père est parti pour la guerre, je lui ai murmuré au creux de l’oreille : Je suis ta seule patrie. »

Il s’est endormi sa main dans ma cassure.

PRIX

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Lammari Hafida · il y a
Je découvre une belle plume , Si cela vous tente je vous invite à lire mes poèmes en lice < Feuille d'automne > et < Dans les songes >
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Hortense Remington · il y a
J'aime tout et votre écriture et ce texte !
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
une voix, un style, un thème... déjà une œuvre ??... en tout cas un tempérament...
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Claire Doré · il y a
Bouleversant! Pas un instant je n'ai pensé à de la soumission mais à l'envie de l'amour et à ses affres.
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Sophie Dolleans · il y a
J'ai pris un petit truc à grignoter en vous lisant, j'ai mordu dedans et sur une vieille molaire malade. Alors la douleur ne s'est pas fait attendre, pendant que je vous lisais. Mais elle a pris patience et je ne l'ai plus entendue, car je vous lisais... Chapeau bas !
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Frederique Panassac · il y a
Quel talent! Je suis cueillie! Je regrette de ne pas vous avoir lue plus tôt.
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Veronique Geenens · il y a
Très émouvant. Une histoire qui nous rappelle notre faiblesse intérieure. Les sentiments remportent bien souvent la bataille contre la raison...
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Fournier Jean-Claude · il y a
Très belle nouvelle également. Ecriture féminine, sensuelle, tout comme doit l'être l'auteur. On pense à l'autre "Colette" du blé en herbe et d'autres romans délicieux,. On pense aussi au livre de Mauvignier, "Apprendre à finir", dans lequel une narratrice abandonnée par son mari se culpabilise pour sonb départ. Un texte à hérisser certaines féministes qui ne verront pas qu'il n'y a pas forcément soumission au mâle dans cette attitude qui peut sembler passive ou masochiste si onlit trop vite ou superficiellement. J'y vois moi, au contraire, un plaidoyer pour la façon féminine d'aimer de jouir et de désirer. Votre autre texte, "Le regard", m'avait rappelé les critiques (injustes" que l'on avait faites à l'époque au film "Portier de nuit". Votre écriture sert bien plus la cause féminine que tous les pamphlets politiquement corrects.
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Sacha Biekelitsky · il y a
Savoureux..
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Justine Coffin · il y a
Un moment de pure émotion. Une très belle écriture, simple mais qui touche au plus profond. Merci.
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Colette Frere · il y a
Merci...

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