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Sauvez-nous

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Antoine Mci

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Il fait lourd, très lourd comme toujours en ces pays d’Afrique de l’ouest. Le ciel est très gris, très bas. Les gouttes de sueur tracent de longs sillons rouges sur mon visage couvert de latérite.
La chaleur... Ou la peur...
La route. Ruban rouge au milieu de la brousse, sur laquelle nous roulons à toute vitesse, il faut rentrer au camp avant la tombée de la nuit. Vite.
L’odeur des corps en putréfaction, le parfum de la mort... Je serre mon FAMAS contre ma poitrine, il est prêt au cas où, j’ai vérifié cent fois, le chargeur est bien engagé, la sécurité retirée, mon doigt le long du pontet, je suis prêt. J’espère ne pas avoir à m’en servir mais il me rassure, mon assurance vie, peut-être. Je suis prêt.
La radio grésille, rien pour nous pas d’espoir qu’ils viennent à notre rencontre, trop risqué, trop dangereux, trop de pertes éventuelles.
Les longues files de femmes, d’enfants et de vieillards qui fuient, chargés comme des mules. Des pleurs, des cris, certains sont épuisés, d’autre sont déjà morts, libérés de la guerre, des tueries des viols et autres atrocités.
Il y a ceux en arme, des gamins pour la plupart qui portent des fusils plus grands et plus lourds qu’eux. Ils sont « armés comme des porte-avions » comme on dit, grenades, lance-roquettes. Un seul de ces enfants peut décider de nous laisser vivre ou nous retirer la vie, en un clin d’œil, par haine, par folie ou par jeu. Leur innocence est morte depuis longtemps, en même temps que leurs parents, frères et sœurs.
Ils regardent notre véhicule, ils nous dévisagent, trois militaires français, quel beau trophée ! Je me crispe, mon index descend de lui-même sur la détente, comme un réflexe, je suis prêt, à riposter, à supprimer une vie ou qu’on enlève la mienne, je suis prêt.
Je me suis fait à cette idée, on ne peut rien contre elle, la mort vous prend quand elle veut, elle décide seule du moment, de l’endroit, des circonstances, je suis prêt.
Coup de frein. Assis à l’arrière je suis projeté vers l’avant, le sergent crie des ordres que je n’entends pas, je dois sortir de véhicule, rester à couvert. Mon arme... Elle est prête, je suis prêt...
Je retrouve mes esprits, mes camarades ont mis pied à terre, le chef de bord braque son pistolet, mon cœur bat, fort, il m’explose la poitrine. Je pousse la portière, effort surhumain. La lumière m’éblouit, je ne comprends pas ce qui se passe mais je sais ce que je dois faire, j’y suis préparé, je suis prêt. Je crois... Je balaye autour de moi avec mon arme, la crosse bien contre mon épaule, les âmes en peine s’écartent devant nous, je pose mon genou au sol, je suis prêt à faire feu.
Elle est là, il ne reste plus quelle au milieu de la route, elle est plantée là, les yeux rouges, de chagrin, de haine et de désespoir. Dans son boubou imprimé en rouge et jaune, sur lequel il est écrit « Dieu est notre sauveur », qu’Il me sauve, qu’Il la sauve...
Je n’entends plus rien, je ne vois plus quelle, qu’Il nous sauve...
Elle est là, à quelques mètres de nous, les bras en croix. Dans sa main droite, elle tient, rougie de rouille et de sang, une machette. Elle a dû s’en servir pour couper les cabosses de cacao ou les noix de coco, elle a dû s’en servir pour se défendre ou pour attaquer, pour un peu de nourriture ou de sécurité.
Il y a quelque chose dans son autre main, un tissu rouge dans lequel je distingue une forme, le sang en coule, goutte à goutte.
Nous sommes figés, je ne respire plus, que Dieu nous sauve...
Je sors de ma torpeur et lui crie « Drop your machete ! », on parle anglais dans ce beau pays de liberté, celui qui a accueilli les esclaves venus des Etats-Unis après l’abolition, censé être exemple de démocratie. Les esclavagistes blancs ont laissé la place à des dictateurs africains, les loups sont des hyènes maintenant, les esclaves sont toujours des esclaves.
Elle ne répond pas, elle est comme ailleurs, les larmes coulent sur ses joues, le sang coule sur sa main gauche, sur son avant-bras. Elle semble perdue, nous aussi, que Dieu la sauve...
Des pieds. C’est ça qu’elle tient, ceux de son bébé, de l’enfant qu’elle a porté, peut-être le seul qu’il lui reste, qu’il lui restait. Petit corps martyrisé, torturé, massacré. Mais Dieu ? Tu ne l’as pas sauvé...
Elle est pleine de douleur, pleine d’envie de mourir, elle n’en peut plus, elle ne veut plus vivre. Pour qui ? Pour quoi ? Elle n’a plus rien, elle n’est plus rien.
Elle voudrait nous tuer, nous qui n’avons rien fait pour le sauver, nous qui n’avons rien fait pour la sauver, nous qui n’avons rien fait pour les sauver, nous qui n’avons rien fait. Moi qui n’ai rien pu faire.
Elle voudrait que nous la tuions, pour que tout s’arrête, pour ne plus souffrir, ne plus pleurer, pour rejoindre son enfant, Dieu est notre Sauveur...
Tout à coup sont regard revient du néant, elle nous fixe et s’avance, les bras toujours grands ouverts. Je vise, la tête pour que ça aille vite, pour qu’elle ne souffre pas, pour qu’elle ne souffre plus. Je suis prêt, j’en suis sûr.
J’attends l’ordre fatal du sergent, tous mes sens sont en surchauffe, je suffoque, je suis trempé, j’halète, ma gorge est en feu, mon cœur frappe jusque dans mes tempes, je prie, intérieurement, pour qu’Il nous sauve, tous.
Je me concentre, je contrôle à nouveau ma respiration, mon arme est parfaitement alignée, je suis prêt, je suis froid.
J’ai l’impression que son regard fixe le mien, nous savons tous les deux ce qui se joue à cet instant, elle ne veut pas lâcher, moi non plus, elle voudrait être ailleurs, moi aussi. Elle voudrait qu’Il la sauve, moi aussi. Dieu est notre sauveur.
Elle se met à marcher vers nous, mon doigt se crispe, elle lève sa machette vers le ciel, mon index caresse la détente. Elle est prête, je suis prêt aussi.
Je coupe mon souffle, tout ça doit finir, vite. Elle meurt ou je meurs, je suis prêt, elle aussi, je le vois dans son regard. Elle continue à s’avancer, elle pleure, elle hurle, elle secoue ce petit corps décharné.
Un pas de plus et je dois le faire, un seul pas de plus... Quelques centimètres qui vont déterminer ce que sera notre vie, ou notre mort.

Sauvez-nous...
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