Sauvez-moi ! (deuxième partie)

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J'aime les gens. Je hais l'humanité et pas mal de ses représentants En particulier les toreros, les admirateurs des toreros, les gens du cirque, les dresseurs de dauphins, les chasseurs, les  [+]

Robert se précipita vers la caméra.

— Et nous voici revenus dans ce jeu palpitant. Le jeu qui vous guérit du...

— CANCER !

— N'oubliez pas chers amis d'appeler le standard sur le 8000. Vous n'avez plus que 60 minutes après il sera trop tard pour rattraper votre erreur. Imaginez un instant qu'une seule voix manque à l'un de nos candidats, ce pourrait être la vôtre. Réalisez ainsi l'immense responsabilité qui pèserait alors sur vos épaules. 9,55 euros par appel, dont 1 euro, oui je dis bien 1 euro sera reversé aux orphelins de la terrible grippe lunaire.

Le discours avait fait mouche et, dans la salle, certains avaient sorti leur mouchoir.

— Mais place au bilan de ces deux premières épreuves. Gilbert vous avez fini dernier du Quiz et vous en restez à un total de 10 points. Arsène vous vous êtes glissé en troisième position avec un total de 50 points. La délicieuse Sandrine n'a pu faire mieux que deuxième du Quiz et totalise maintenant un score de 150 points laissant ainsi la tête à Jérôme, fantastique dans cette deuxième épreuve et qui possède maintenant un capital de 230 points. On les applaudit tous bien fort.

La foule s'exécuta et, tout à coup, Washington prit un air beaucoup plus sérieux et encore plus théâtral.

— Voici venue maintenant l'épreuve qui est classiquement la plus redoutée par les candidats à la vie de ceux que nous ne pouvons que nommer des héros. Voici venu le temps des épreuves physiques. Pour vous prouver leur volonté de s'en sortir, ces trois hommes et cette femme ont accepté de repousser leurs limites en participant à des exercices qu'ils ne connaissent pas à l'avance et pour lesquels ils n'ont donc pas pu s'entraîner.

Sa voix redevint plus forte.

— Chers amis voici venu le temps du...

— BOUGE–TOI !

— Et la première épreuve sera ce soir de surmonter la terrible épreuve du tourniquet.

Pendant qu'il parlait, une équipe amenait un gigantesque plateau monté sur roulettes et sur lequel étaient fichés 4 poteaux. Arrivées au centre de la scène, les roues furent escamotées. Robert se tourna vers nous.

— Je vais demander à chacun d'entre vous de se tenir à l'une de ces barres. Quand tout le monde sera prêt, nous ferons tourner le disque. Celui qui tombera sera éliminé. Ceux qui seront encore debout devront regagner leur place le plus vite possible. Le premier arrivé marque 100 points, le deuxième 50 et le troisième 25. Le dernier sera privé de points.

J'étais nauséeux rien qu'à l'idée d'imaginer ce qui allait se passer. La morphine n'arrangeait rien. Je suivis les autres à contrecœur, et choisis un des poteaux auquel je m'accrochai.

— Sandrine, Jérôme, Gilbert et Arsène, êtes–vous prêts ?

— Oui ! fîmes–nous à l'unisson.

— Et c'est parti !

L'envie de rendre mon maigre repas me transperça. Je luttai de toutes mes forces pour ne pas m'humilier de la sorte. J'essayai de m'accrocher à une pensée, n'importe laquelle pour ne pas m'épandre devant des millions de gens. Le visage de ma maquilleuse fut celui qui s'imposa. Et ça m'aida... un peu. Tout du moins jusqu'à ce que cette fichue roue infernale s'arrête. Quand enfin tout fut stabilisé, le décor tournait tellement autour de moi que je fus incapable de lâcher la barre. Les trois autres s'étaient lancés et titubaient pour rejoindre leur place. Le public hurlait de rire, et se gondola encore plus quand Gilbert décida de continuer son chemin à quatre pattes. Moi, je savais que si je tombais, ma vertèbre pourrie par le cancer n'y résisterait pas. Je me revoyais remplissant le questionnaire. Celui sur mes goûts en matière de distractions, de pôle d'intérêt. J'avais mis la case people en dernier. Je me revoyais remplissant le questionnaire médical et décrivant mes fréquentes nausées, l'état de ma vertèbre. Et c'est ainsi que je compris.

— Oh ! fit Robert, il semble que Jérôme, notre petit génie, soit une fois de plus celui qui s'en sort le mieux. Bien mieux que Gilbert en tout cas qui rase le sol et qu'Arsène qui se refuse encore à quitter le tourniquet.

Rires.

École spatiale, les centrifugeuses. Les dés étaient pipés. Je m'étais fait piéger, moi et les deux autres. Tout était prévu pour que le môme gagne. Je sentis immédiatement une immense colère. De la colère contre cette ordure de présentateur, contre ce gosse qui pourtant n'y était probablement pour rien. Pas sûr qu'il fût au courant. De la haine pour cette populace qui riait de notre humiliation. De la haine pour cette maladie qui m'obligeait à m'avilir, à... vendre mon âme.

Le vertige avait cessé et les trois autres étaient déjà à leur pupitre quand je lâchai la barre pour regagner le mien, droit comme un i, sans vaciller. Surtout, ne pas leur laisser ce plaisir. Tout à coup, tout devint plus simple. Et je réalisai ce que les nouvelles règles impliquaient réellement.

— Eh bien, cher Arsène. Il semble que le courage de vous lancer vous ait fait défaut. Vous finissez dernier. Gilbert votre expédition très proche de la gente canine ne vous vaut que 25 points, la plus belle d’entre vous finit deuxième et gagne 50 points tandis que Jérôme, encore lui est premier et engrange une nouvelle fois 100 points. Nous revenons après une page de publicité.

Le dernier regard que me jeta Washington mélangeait autosatisfaction et mépris. Sa vision fut rapidement masquée par une serviette qui me tamponnait le front. Ma maquilleuse était revenue.

— Mais qu’est–ce que vous fichez ? chuchota–t–elle agacée.

— C’est quoi votre prénom ?

— Hein ?

— On ne dit pas "hein" on dit "comment". C’est quoi votre prénom ?

— Euh... Géraldine.

— Géraldine, je récupère mon âme. On peut se voir après ?

— Vous êtes dingue !

— Non, je suis amoureux.

Elle me regarda rouge de confusion.

— C’est bien ce que je dis : vous êtes dingue !

— Alors, disons que je suis dingue de vous.

— Arrêtez ! dit–elle en passant le pinceau. Vous êtes un mort en sursis, vous vous rappelez ? Et vu votre parcours dans cette saleté de jeu, ce n’est pas près de s’arranger !

— Ne vous inquiétez pas. Le temps de gagner et je suis tout à vous.

Pour une fois, je lui avais cloué le bec. Je la sentis désarçonnée et j’aimai ça.

— Antenne dans 20 secondes fit la voix off.

— Allez, filez derrière votre rideau. J’aurais droit à un petit bisou après ?

Elle haussa les épaules.

— Vous avez complètement pété les plombs !

Elle s’en alla la tête un peu basse, et me jeta un dernier coup d’œil avant de disparaître de ma vue.
YES !!!

— Et nous revoici pour la deuxième épreuve du...

— BOUGE–TOI !
Quels cons ! Non, mais quels cons !

— Cette fois, c’est une question d’adresse qui va vous départager. Pendant la pause publicitaire, notre équipe a installé un panneau de basketball. Vous lancerez chacun cinq fois le ballon et nous ferons les comptes.

Bah voyons ! Ma tête à couper que ce sport devait faire partie des passe–temps de notre jeune prodige. Je n’en avais plus rien à faire. Sandrine ne marqua qu’un seul panier, Gilbert trois et, comme prévu, le fameux Jérôme n’en rata pas un seul.
Puis, ce fut mon tour. Je balançai le premier jet sans me soucier où il atterrirait, et il rata bien sûr son but. Au deuxième, je visai mieux, mais sans succès. Les troisième et quatrième furent tout aussi peu concluants. Ce ne fut qu’au cinquième lancer que le ballon arriva pile où je voulais : en plein sur la caméra qui me filmait. Le caméraman était totalement furax, mais tout le public riait aux éclats.
Washington me lança des regards de haine pure, et je lui fis un petit clin d’œil pour bien lui montrer que je l’avais fait exprès. Je le vis blêmir légèrement, mais son professionnalisme reprit bien vite le dessus.

— Eh bien, dites–moi Arsène : seriez–vous totalement myope en plus d’être malade ? J’espère que nos téléspectateurs n’ont pas eu de haut–le–cœur en voyant l’image bouger. Mais que voulez–vous, ce sont les aléas du direct. Arsène, votre petite performance vous classe quatrième, Sandrine troisième, Gilbert deuxième et enfin, nous commençons à y être habitué, Jérôme est encore, une fois de plus, premier. Ce qui nous donne : Jérôme qui caracole en tête avec 430 points, Sandrine qui est en embuscade avec 225 points, Gilbert qui s’accroche avec 85 points et enfin Arsène qui stagne avec 50 petits points. Mais, après la prochaine pause publicitaire, les choses se compliquent grâce à l’épreuve suivante. Attention, à partir de maintenant, c’est le public du studio 102 qui vote pour déterminer qui est...

— QUELQU’UN DE BIEN !

— À tout de suite, fit–il en accompagnant son invitation d’un clin d’œil.

Je guettai Géraldine qui semblait tarder à venir. Elle me manquait. Washington écarta d’un geste impatient les maquilleuses et fonça vers moi.

— Vous avez abimé du matériel d’une très haute valeur. Vous l’avez fait exprès ?

— Devinez !

— Vous savez que la chaîne peut vous attaquer pour ça.

— Et comment croyez–vous qu’un mort puisse rembourser quelque chose ?

Je soutins son regard animal, et il finit par se rendre compte que les autres candidats le regardaient un peu gênés. Il prit sur lui et me quitta avec l’air de celui qui vient de se rendre compte qu’il a marché dans une crotte de chien.

Quand je détournai mes yeux de sa silhouette élancée, j’aperçus Géraldine à côté de moi qui s’apprêtait à me tamponner le front.

— Ils m’ont demandé d’attendre que Robert ait fini de vous parler. Ils se demandent à quoi vous jouez. Moi aussi d’ailleurs.

— C’est un jeu. Je m’amuse.

— Vous jouez votre vie.

— Je sais. Et vous, vous saviez que ce jeu était truqué ?

Elle me regarda, surprise, et mit quelques secondes à me répondre.

— Il y a des rumeurs. Pas de preuves.

— Bien sûr !

— Que voulez–vous faire ?

— Si je vous le disais, ils risqueraient de le savoir.

— Je ne suis pas une balance !

— Non, mais vous portez quelque chose que vous n’aviez pas tout à l’heure. La petite broche sur votre poitrine. Ils viennent de vous la mettre ?

J’attrapai sa main qui tenait le pinceau et me penchai vers le bijou bon marché.

— Robert ? Vous êtes là ? C’est pas très joli d’espionner les gens !

Je levai aussitôt les yeux vers le présentateur qui, au loin, s’était tourné vers moi en se touchant l’oreille. Il fit vite semblant de se concentrer sur ses fiches.

— Je suis désolée dit Géraldine. Je n’ai pas eu le choix.

— Je ne vous en veux pas. Vous êtes toujours aussi craquante, répondis–je en souriant. Mais c’est vous–même qui m’avez rappelé qu’il faut savoir garder son âme.

Elle s’en alla tête basse tandis que la voix off nous rappelait à l’ordre. Robert touchait toujours son oreille en scrutant ses fiches. Il devait recevoir des consignes.

Une marionnette qui faisait bouger des marionnettes.

Jingle et retour de Robert à la vraie vie du plateau.

— Le moment que vous attendez tous est arrivé. Vous allez pouvoir vous faire votre opinion sur nos quatre candidats. Je vais leur poser les trois mêmes questions et ils devront y répondre en toute sincérité. Nous commençons par Jérôme. Êtes–vous prêt ?

Le jeune homme hocha la tête.

— Bien, je voudrais que vous me parliez de ce que vous pensez de la fidélité en amour, et avez–vous déjà été infidèle ?

— C’est primordial pour moi. Bien sûr, je suis jeune et je ne suis fiancé que depuis peu, mais je sais que mon amour est définitif et exclusif. Jamais je n’ai trompé ni ne tromperai celle qui sera ma femme, si vous me donnez la vie, ajouta–t–il en fixant la caméra.

— Croyez–vous en Dieu, et êtes–vous pratiquant ?

— Ma foi est profonde. Je suis catholique et je sais que ma croyance est ma sauvegarde. Rien n’est plus important que la certitude que quoi qu’il arrive, Dieu veille sur moi. Je vais souvent à l’église.

Je vis Washington hésiter légèrement avant de lancer la troisième question. Finalement, il se lança.

— Pouvez–vous me dire ce que vous pensez de moi ?

Le jeune Jérôme haussa un sourcil. Cette question, visiblement, le surprenait. Il prit quelques instants avant de donner sa réponse.

— Je vous admire. J’avais douze ans quand l’émission a commencé. Jamais je n’ai raté un seul de vos rendez–vous mensuels. Pour moi, vous symbolisez toute ma jeunesse.

Tandis qu’il continuait de lui cirer les chaussures, je constatai avec consternation que l’absence de bruit de klaxon prouvait que ce type était convaincu de ce qu’il disait. Comment pouvait–on être aussi intelligent et bête à la fois ?

— Merci pour votre franchise Jérôme. C’était très émouvant et je suis rouge de confusion.

Déchainement d’applaudissements.

— Maintenant, Sandrine va nous dire ce qu’elle pense de la fidélité.

La jeune femme famélique se redressa immédiatement et gonfla une poitrine qui devait avoir bien fondu depuis quelques mois.

— C’est très important. Jamais je n’ai trompé mon mari. Mais, je sais aussi que la chair des hommes est faible et qu’il faut savoir pardonner. Mon mari, un jour, m’a avoué sa faute. J’ai fini par accepter et depuis, nous sommes plus heureux que le premier jour de notre mariage.

— Bien, et que pensez–vous de la foi ?

— Je suis croyante, mais non pratiquante. Je suis très prise par ma famille. Je pense que l’on peut prier n’importe où. Par contre, tous mes enfants vont au catéchisme. J’estime que donner à ses enfants une éducation religieuse est un devoir.

— Dernière question : que pensez–vous de moi ?

Elle répondit sans hésiter.

— Je suis une de vos plus ferventes admiratrices. Et je trouve que vous faites un travail formidable.

Applaudissements.

— Merci pour ces compliments Sandrine. Et maintenant, je me tourne vers Gilbert à qui je pose la première question. Gilbert que pensez–vous de la fidélité et êtes–vous fidèle ?

Je sentis que mon voisin était stressé. Non, bien plus que stressé : complètement terrifié. Finalement, il prit la parole.

— Je... Je crois qu’être fidèle est la chose la plus importante qui soit. Moi–même je suis...

Le bruit de klaxon le fit sursauter.

— Mon Dieu ! fit Washington comme s’il était réellement catastrophé. Pourquoi donc avez–vous menti Gilbert ?

— Mais, je n’ai pas menti, je...

— Tss, tss... le bracelet de sincérité, Gilbert. Lui, contrairement à vous, ne ment jamais. Je suis désolé, mais vous êtes éliminé.

Toutes les caméras fixaient le visage de cet homme hébété et catastrophé. Et tout à coup, il fondit en larmes. De vraies larmes de désespoir absolu. Des larmes de condamné à mort.

— Pitié, laissez–moi une seconde chance, parvint–il à articuler entre deux sanglots. Je ne l’ai trompée qu’une seule fois. S’il vous plait !

— Non ! répondit Robert l’air contrit. Désolé, mais il n’y a pas d’exception à une règle pour laquelle vous aviez parfaitement été mis au courant. Allons mon ami, relevez la tête et restez digne. Vous vous êtes bien battu et vous n’avez pas démérité. Mais le jeu est le jeu et il faut un gagnant. Malheureusement, ce ne sera pas vous ce soir. Cependant, vous n’avez pas tout perdu puisque vous gagnez 15 jours d’hospitalisation dans l’unité de soins palliatifs de la clinique "Au bout du chemin" à Neuilly !

Le public acclama le désespéré que deux hôtesses aidaient à rejoindre les coulisses. Il tenait à peine debout.

Et c’est alors que je compris la raison de ces questions. Ils voulaient me forcer à mentir. Ils savaient que j’avais le choix entre ça et dire une vérité qui de toute façon me ferait passer pour un salaud.

— Un instant d’émotion magnifique. C’est cela, la beauté de...

— SAUVEZ–MOI !

— Et maintenant, revenons au jeu ! C’est au tour d’Arsène de nous parler en toute sincérité. Alors, Arsène, que pensez–vous de la fidélité ?

Je pris un instant de réflexion. Je les sentais lui, et les autres, suspendus à mes lèvres. Finalement, je me lançai.

— Bof !

— Comment cela, bof ?

— La fidélité, c’est important pour celui qui veut la pratiquer, les promesses de fidélités n’engagent que ceux qui les croient. Quant à savoir si j’ai été infidèle, mon divorce le prouve et je n’en ai aucun remord, Robert.

Le bougre était surpris.

— Deuxième question, mon ami ?

La foule murmurait. Je me foutais de les choquer. C’était devenu une affaire entre lui et moi. Une joute dont l’un de nous ne sortirait pas indemne et son expression me confirmait qu’il venait de le comprendre. Sauf que moi, je n’avais plus rien à perdre. J’étais déjà un mort en sursis. La peur que j’éprouvais au début du jeu m’avait quitté, et j’étais au contraire traversé par le désir sauvage de foutre un bordel monstre.

— Bon, et bien question suivante : Que pensez–vous de la foi, et êtes–vous croyant ?

— Si je l’étais, Robert, je ne serais pas là.

— Je ne comprends pas très bien.

— Je vous explique Robert, fis–je ironique comme si je parlais à un enfant de 8 ans : quand on a la foi, on croit en une vie après la mort et en un monde meilleur. Dans ces conditions, pourquoi venir s’humilier et venir faire le guignol sur un tourniquet devant une assemblée de gens aussi débiles qu’inhumains.

— Je vous prierais de respecter le public Arsène !

— Je suis désolé Robert, fis-je en levant le bras pour montrer mon bracelet. Mais, je dois dire la vérité sinon je suis éliminé. Cette réponse est la mienne.

J’entendais les murmures croissant dans la foule. Certains sifflaient, huaient. Je crus entendre quelques vilains adjectifs criés à mon encontre. J’adorais.

— Voulez–vous connaître ma réponse à la troisième question ? Voulez–vous savoir ce que je pense de vous, Robert ?

— J’aimerais beaucoup, répondit–il les dents serrées.

— Je pense que vous êtes un des plus grands professionnels de l’audiovisuel.

Je laissai passer un blanc.

— Et un des plus grands salopards que j’aie jamais rencontré.

La foule émit un « Ooohhhh ! » unanime. Le salopard en question avait la teinte d’une mare au printemps.

— Continuez sur ce ton, grinça–t–il, et nous vous disqualifions !

Je levai une nouvelle fois mon bras.

— C’est le jeu, Robert ! Allez–vous me disqualifier pour avoir dit une vérité que vous m’obligez à dire sous peine de disqualification ?

— Vous insultez cette chaîne qui vous donne une chance de sauver votre vie, vous insultez les téléspectateurs venus ici pour vous soutenir, vous m’insultez moi !

— Je parle d’une chaîne qui m’exhibe comme un phénomène de foire, je parle d’un ramassis d’abrutis (clin d’œil à la foule) qui viennent voir quatre cancéreux aux portes de l’agonie, et je parle de vous qui faites des blagues à deux balles avec des personnes qui risquent leur vie.

— Qui êtes–vous pour oser vous ériger en juge ?

— Personne, Robert. Un type insignifiant que vous obligez à dire ce qu’il pense pour obtenir un traitement et sauver sa peau.

— Bon, et bien nous vous remercions pour votre franchise, Arsène. Je suis certain que le public aura apprécié d’être traité de débiles inhumains et d’abrutis. Une longue page de publicité et ensuite, les résultats du vote du public.

Dès le signal, il fonça vers moi.

— Votre comportement est inqualifiable. Vous me le paierez cher !

— Ah ! Et comment ? Vous allez me tuer deux fois ?

Je me tournai vers les deux candidats qui restaient encore en lice. Ils avaient l’air extrêmement gêné sans qu’il me fût possible de dire si c’était moi ou bien les réactions véhémentes de mon ami Robert qui étaient la cause de leur trouble.

— Et c’est ce truc–là que vous admirez ? leur dis–je.

Ils baissèrent les yeux.

Le guignol abandonna temporairement la partie et se dirigea vers les maquilleuses en portant la main à son oreille. La vue de Géraldine acheva de me combler. Un rapide coup d’œil sur sa chemise me confirma que sa broche n’était plus là.

— Alors, plus de mouchards ? Rien ailleurs ?

— Non, fit–elle en me fixant d’un regard étrange. Vous avez foutu un sacré bordel. Ils sont surexcités parce que l’émission a explosé tous les records d’audience. Mais ils sont super inquiets parce qu’ils ne savent pas jusqu’où vous pouvez aller.

— À vrai dire, je ne le sais pas moi–même.

— Je suis envoyée pour vous proposer un compromis.

— Tiens, ça bouge on dirait. Et pourquoi vous envoient–t–ils, vous, la maquilleuse ?

— Parce qu’ils ne peuvent pas interrompre l’émission et qu’ils ne peuvent pas venir eux–mêmes sur le plateau. Ça paraîtrait louche aux yeux des autres candidats et du public.

— Et qu’ont–ils à me proposer ?

— Le vaccin. Ils sont prêts à vous l’offrir, si vous terminez le jeu sans faire d’histoire. Ils sont en train de rédiger un contrat. Vous pourrez le signer à la prochaine plage de pub.

— Je leur fais si peur que ça ?

— Disons que c’est mauvais pour l’image de l’émission qu’un mort en sursis se permette ce genre de fantaisie. Ils préfèrent de loin quand le type s’effondre en pleurant parce qu’il a perdu ou gagné. Votre réaction n’était absolument pas prévue au programme.

Elle parlait tout en continuant de me remaquiller. Personne ne semblait s’apercevoir de notre conversation à voix basse, mais j’étais certain que, de loin, nous étions très observés.

— Que feriez–vous à ma place ?

— J’accepterais. Après tout, vous êtes là pour ça, non ? Pour ce fichu vaccin ? Et vous qui vouliez que nous nous voyions après, vous aurez toute la vie devant vous pour en profiter.

— Dois–je prendre cela pour une invitation ?

Elle ne me répondit pas et me renvoya son sourire qui m’avait déjà fait fondre une fois, celui qui m’avait fait basculer en deux secondes. La voix off, cet empêcheur de flirter en rond, nous dispensa son refrain habituel. Géraldine me tendit la main.

— Bonne chance.

Je la saisis pour me rendre compte qu’un papier était plié dans sa paume. Elle fit descendre nos deux mains en dessous du pupitre de sorte qu’elles furent à l’abri des caméras, et referma mes doigts sur le message. Puis elle partit sans se retourner.

Il ne me restait que quelques secondes pour en prendre connaissance. Elle avait voulu être discrète, je devais l’être aussi. Il fallait que je trouve un moyen. Je pris dans la poche de ma veste un agenda comme si j’avais voulu y marquer un rendez–vous que la belle m’aurait fixé, et le laissai tomber par terre. Je m’accroupis pour le ramasser et en profitai pour déplier le bout de papier. En le lisant, j’eus l’impression que mon cœur allait s’arrêter de battre.
« Un Micro mieux caché. Désolée. La famille de Jérôme est très riche. Surtout ne leur faites pas confiance. Les accidents, ça arrive. »

Je sentis une sueur, froide cette fois–ci, me dégouliner entre les omoplates. Je m’étais bêtement imaginé que je pouvais les asticoter un peu et les mettre à leur tour sur le gril, mais ces gens–là n’étaient pas des plaisantins. En tout cas, leur sens de l’humour était peu développé. Si je perdais, j’étais mort, signature de contrat ou pas. Ma seule chance, c’était de gagner en leur rentrant dedans jusqu’à devenir intouchable. Ce n’était pas gagné.


To be continued...
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