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Emy Li

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Quand je me suis réveillée ce matin, ma chambre baignait dans la lumière. Je n'avais pas fermé mes volets et un grand soleil brillait au-dessus de la maison. Les rayons m'ont étourdi quelques secondes puis j'ai souri en pensant à combien j'aimais le printemps lorsqu'il faisait beau.

D'habitude je traine un peu au lit mais ma peau était toute poisseuse et je me suis rapidement levée. C'était très désagréable, mes yeux collaient et j'avais l'impression que mon corps avait beaucoup trop transpiré pendant la nuit. En tirant le drap j'ai découvert que j'avais dormi habillée, et j'ai eu la sensation de déplacer un tas lourd et crasseux jusqu'à la salle de bain. Plantée devant le miroir, je me suis retrouvée face à une fille à la mine affreuse et échevelée. Le maquillage que je n'avais pas retiré la veille avait tenté de se faire la malle à sa façon; mon khôl avait dégouliné avec le mascara et mes cils étaient devenus durs comme de la pierre.

J'ai pris le savon de Lola, il avait été jeté à la va-vite dans l'évier. Soudain je me suis rappelée avoir pleuré hier soir. Puis je me suis rappelée pourquoi j'avais pleuré. J'ai lâché le savon, brûlant. C'était comme d'avoir le souffle coupé après une grosse gifle qu'on n'avait pas vu venir. J'ai repensé au ciel bleu derrière le carreau et je le détestais d'un coup d'être là alors que ma sœur ne l'était plus. Comment avais-je pu m'endormir ? Comment avais-je pu oublier ? Lola est morte hier, et moi je me suis levée aujourd'hui sous le soleil, vivante et contente.

Voilà ce que je me dis, là, devant le cercueil blanc qu'on fait disparaître sous terre. J'aurais tant aimé lui donner un peu de mon amour pour la vie, à ma Lola qui a choisi de mourir quand le sien s'est essoufflé. J'ai essayé avec Jérémy, avec Papa et Maman qui ne comprenaient rien, j'ai vu tout ses amis redoubler d'effort pour la rendre joyeuse, la faire décrocher un sourire si précieux. Nous n'y sommes en fait pas vraiment parvenus, et je comprends maintenant que ces derniers mois de guérison apparente n'ont été qu'un leurre. Elle a fait semblant, elle a tellement fait semblant qu'elle en est morte. Ma sœur était une grande actrice, elle est partie au sommet de son art.

Non. Personne ne s'y attendait. A la douleur viennent s'ajouter la surprise et l'incompréhension. Il y a deux jours encore, notre mère au restaurant s'extasiait devant sa fille qui mangeait avec appétit un plat de lasagnes et riait à gorge déployée, elle n'arrêtait pas de répéter à quel point elle était fière d'elle, de ses efforts, de sa victoire sur la maladie. Elle était belle, elle avait retrouvé ses joues et elle riait. Elle riait fort, elle riait trop fort. J'aurais du savoir que c'était faux, que ses yeux tristes trahissaient ses lèvres.

Quelques personnes pleurent autour de moi, ils ne cessent de se moucher et de s'essuyer les yeux. Moi je continue à me tenir les coudes, à quoi bon se débarrasser de larmes qui n'ont pas encore fini de couler ? Je n'ai pas honte de pleurer, j'ai envie de pleurer. Silencieusement je les laisse sillonner ma peau, elles me donnent un goût de sel dans la bouche. C'est doux et amer, ça soulage et ça fait mal.

Comme Lola. Sa tristesse me crève le cœur et je manque d'air à l'idée de son absence. Mais je sais la chance de l'avoir eue à mes côtés et cela me comble, l'avoir aimée et avoir été aimée par elle m'arracherait presque un sourire de joie. Elle n'a pas toujours été malade, elle n'a pas toujours été désespérée. Elle a été tellement plus que son suicide.

Jérémy me prends la main. Je tourne ma tête pour croiser son regard mais le sien est rivé droit devant lui. Il est raide, les muscles contractés, il sert sa mâchoire très fort et ses yeux restent parfaitement secs. Je crois qu'il est en colère. Il doit se dire qu'elle l'a abandonné. Qu'elle n'avait pas le droit de le laisser seul, qu'ils avaient été unis bien avant la naissance et que la décision de briser le lien ne lui appartenait pas. J'avais toujours été un peu jalouse sans me l'avouer de leur relation particulière, je me sentais parfois exclue de ce monde qu'ils avaient créé autour d'eux, comme un cocon invisible mais impénétrable, et j'aurais voulu moi aussi faire partie de l'insaisissable magie des jumeaux.

Je ne suis plus jalouse et j'ai du mal à ne pas ciller devant ce frère fâché. Je comprends sa colère mais je ne l'accepte pas. Elle a rendu sa vie, elle a affronté la mort qui la terrifiait. Je le sais parce qu'elle me l'avait dit. Si elle a trouvé la force de faire le grand saut, c'est qu'elle devait être torturée bien au-delà du supportable et je ne peux pas lui en vouloir d'avoir voulu y mettre fin. Qui sont les hommes et les femmes qui peuvent se targuer d'avoir résisté à la torture ? Il ne sont pas nombreux et le bourreau était rarement à l'intérieur. Plus difficile de s'échapper.

Je ne cherche pas à donner raison au suicide de ma sœur. Mais je ne supporte pas que l'on puisse le juger ; je connais les avis bien tranchés de certaines personnes présentes aux funérailles. J'entends des messes basses, je perçois des regards qui ne me plaisent pas. La moitié d'entre eux ne nous a pas vus depuis longtemps. Où étaient-ils lorsque Lola était malade ? Où étaient-ils lorsqu'elle avait besoin d'aide ? Ils étaient occupés. Je dis qu'ils étaient absents, lâches, démissionnaires.

Une vieille dame, juste devant, se tient à la droite d'une lointaine cousine aux horribles airs de catho étriquée. Je prête une oreille à leur conversation et découvre qu'elles chuchotent sur le péché, paraît-il, de se donner la mort, moi j'ai l'impression qu'elles hurlent. Je tique. Je sens le rouge me monter aux joues, et je suis maintenant aussi contractée que Jérémy. Je serre les poings, puis soudain je comprends que lui aussi les entend hurler. Ça n'est peut-être pas Lola finalement, mais leur discours qui l'horripile. Je le regarde à nouveau avec insistance. Il me voit, me presse la main plus fort.

Je ne tiens pas, mon bras vient se poser sur l'épaule de la jeune femme. Elle sursaute et se retourne. Sa comparse la suit avec lenteur. Elles sont l'air ahuri avec leurs yeux écarquillés, je ne dois pas paraître aimable. Et je n'ai aucune envie de l'être. Je leur dit de se taire ou bien de s'en aller avec une voix que je trouve dure et grave, que je ne me connaissais pas. Elles continuent de me fixer sans rien dire, alors je les jauge chacune leur tour et je suis sûre que mon regard n'a jamais été si peu amène. Enfin elles baissent la tête et se détournent. Elles ne mouftent plus. Je respire. Bruyamment. Je sens mon cœur cogner contre ma poitrine et le sang battre dans mes tempes. Pleurer me fait mal à la tête, je suis étourdie.

Il y a le visage de Lola qui revient comme caché derrière mes paupières. Elle me sourit. D'un sourire sincère, celui qu'elle ne feint pas. Alors je les écrase très fort pour profiter de sa beauté et de la précision de ses traits, de ses yeux et de sa bouche qui irradient. Je sais qu'ils vont peu à peu se brouiller avec le temps, je me gave donc de cette image, de cette joie si nette. Et quand mes yeux oublieront, mon cœur se souviendra combien j'ai aimé cette grande sœur qui a souri, ri, qui a été heureuse.

Car c'est cette Lola que je veux garder en mémoire, dont je veux me souvenir lorsqu'elle me manquera, pour me consoler ou rendre un moment plus beau encore. Des gens ici la considère perdue, perdue dans la mort et par la mort. Je ne suis pas d'accord. Victor Hugo, qu'elle adorait, écrivait : « Le souvenir, c'est la présence invisible ». Elle sera toujours là, d'une autre façon mais en nous, tant que nous nous la rappellerons. Elle sera toujours là parce qu'elle crèvera les yeux par son absence. Elle sera toujours là parce qu'une partie de moi, une partie de nous est ce qu'elle est aujourd'hui grâce à elle ; et puis quelque chose se brise en nous, quelque chose part avec elle, et nous changeons déjà car les morceaux qui restent se colleront tant bien que mal avec le temps, mais différemment. Elle s'est tuée, c'est vrai, mais elle a tué la maladie avec elle, et je sais que c'est la Lola d'avant, la vraie Lola qui s'en est allée, qui a retrouvé sa liberté et son bonheur.

Elle a tenté de se sauver par la mort. Moi j'ai envie de la sauver par la vie, la jolie vie qu'elle a eu avant de connaître son calvaire. Je veux me souvenir d'elle heureuse, de tous ces moments qui ont fait que sa vie en a valu la peine, ces instants qu'elle a sans doute voulu préservés de son propre oubli en mourant. Car oublier qui elle a été vraiment, c'est comme la tuer une seconde fois. C'est ignorer l'essentiel. C'est donner raison à ses démons.

Je te sauve Lola, mal et trop tard, avec ma mémoire pour seule arme, mais mon désir de vie n'a jamais été si féroce et tes bonheurs nourriront les miens. Je me rappelle, et je te sauve.

PRIX

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Geny Montel · il y a
Bouleversant.
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Flopi · il y a
J'ai adoré "Le Loup-Garou" et j'adore tout autant cette histoire. L'émotion est tellement palpable que l'histoire en est belle et triste à lire ! J'adore ce que vous écrivez, j'espère pouvoir lire d'autres histoires par la suite ! Félicitations !
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Arlo · il y a
Nouvelle très forte en émotions. Quand la maladie est là les autres fuient. Votre texte est un plaidoyer contre le droit légitime de ne plus souffrir. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un très beau texte qui se passe, selon moi, de commentaires. Je vote.
Avec mes deux textes en compétition, je vous invite : " Milonga" et "Maudit roman".

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette histoire émouvante et si bien construite ! Je vote ! Je viens vous inviter à lire mon “Kidnapping” qui vient de paraître ! Merci d’avance! http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/kidnapping-2
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Redha Merrouche · il y a
Très émouvants, tes mots déchirent le coeur.
Les mots ne suffisent pas, pour adoucir tes souffrances.
Les grandes douleurs sont des plaies ouvertes pour toute la vie
Le chagrin d'un être aimé disparut, creuse le coeur à en mourir.
Mais, hélas ceux qui sont partis, ne reviendront plus jamais.
La vie ne s'arrêtera pas et le printemps reviendra chaque année,
Pour semer des fleurs pour ton ange Lola.

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Claire Rousset Lys · il y a
j'ai voté pour l'émotion si finement amenée et qui nous ramène à celles qui nous ont touchées lors d'un départ "incompréhensible"... je suis moi aussi en compétition , avec un fantôme......http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-fantome-du-chateau-de-crussol
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Lily Rose · il y a
Magnifique texte ! C'est très émouvant, très poignant, et surtout très vrai, respectueux et empathique. Mes mots paraissent bien fades à côté d'une telle profondeur et d'une telle sensibilité... Bravo !
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Utilisateur désactivé · il y a
Rien à dire, si ce n'est "magnifique hommage et douleurs"...
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Abi Allano · il y a
Bravo Emy Li pour votre texte. Il est poignant , c'est un coup de projecteur sur un acte trop souvent décrié. j'admire cette Lola qui a choisi de partir dans la dignité . Mon vote!
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