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Dany Stark

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En compétition

« Courir. À ce stade, courir était sans doute la seule façon de sauver sa vie. Elle sentait le sang lui couler le long du bras tels les rapides d’une rivière. Elle plaqua sa main sur la profonde entaille qui le barrait. Si l’hémorragie se poursuivait, il ne lui servirait bientôt plus à rien de courir.
Rapidement poisseuse, sa main glissa à plusieurs reprises et elle finit par s’agripper le bras, s’arrachant une grimace de douleur. Elle se mordit la langue pour ne pas hurler, ne pas se faire repérer.
Derrière elle, les déflagrations avaient changé. Les bombes avaient fait leur travail, désolant plus encore le paysage de ruines qu’était devenu sa ville bien-aimée. Plus rien ne pourrait jamais pousser dans ce qui était encore l’un des plus beaux parcs de Bruxelles dans le monde dont elle venait. Tout était à présent détruit.
Dans son dos, les humains avaient pris le relais des bombes, cherchant à détruire l’une des plus infimes parties de l’humanité que les guerres de téléportation avaient épargnée. Les mitrailleuses et autres fusils d’assaut crachaient multitude de balles qui ricochaient partout autour d’elle. Il relevait quasiment du miracle qu’aucune d’elles ne l’ait touchée jusqu’à maintenant. Autour d’elle, d’autres personnes courraient à présent. Sur tous les visages qu’elle regardait, elle lisait de la terreur, celle que devaient également afficher ses propres traits.
Elle trébucha sur une masse qu’elle n’avait pas aperçue, trop distraite par ses pensées. Projetée au sol, au milieu des pierres et des débris, elle se retourna, apercevant ce qui l’avait fait tomber. Un cadavre. Celui d’un homme, à en juger par sa carrure, un grand cercle rouge s’élargissant encore dans son dos, là où l’une des balles avait dû le frapper.
Sans pouvoir se contrôler, elle se mit à trembler de tout son corps. Elle venait soudain de réaliser, à la vue de cet homme étendu mort à ses pieds, qu’elle risquait réellement de mourir ici, que sa vie pouvait s’arrêter en un claquement de doigts. Véritablement, d’une seule pression du doigt de l’un de ces hommes. Elle devait se relever, elle devait courir, s’éloigner le plus possible de cet endroit, trouver un abri où elle pourrait rester en sécurité jusqu’à ce que l’orage soit passé. Pour essayer de retourner chez elle, également. Mais ses jambes, ses bras, ne lui obéissaient plus. Elle sursauta violemment alors qu’un autre corps s’effondrait, criblé de balles, à seulement quelques pas d’elle. Elle eut le temps de voir les yeux de la jeune femme cligner une dernière fois avant qu’un violent coup de fouet ne la remette sur ses jambes. Portée par son instinct de survie, elle se remit à courir, comme elle n’avait encore jamais couru de toute sa vie. Des larmes coulaient sur son visage, son cœur cognait dans sa poitrine comme s’il allait soudain en sortir dans une explosion de sang, sa poitrine la brûlait à chaque inspiration mais elle continuait encore à courir. Pourquoi n’y avait-il aucun endroit où se cacher ? Mais surtout... Pourquoi avait-elle seulement fait ce vœu ? »

« Le blocage persiste ce soir à l’aéroport de Bruxelles. Les bagagistes d’Avia Partner poursuivent leurs mouvements de grève. Nous faisons le point dans ce RTL Infos 19h du 29 octobre 2018. »

« 29 octobre 2018 ».
Ces quelques mots, lointains dans la brume de son sommeil, lui firent l’effet d’un électrochoc tellement puissant qu’elle se réveilla instantanément. Elle ouvrit les yeux si grandement qu’elle s’étonna quelques instants de ne pas les voir sauter hors de leurs orbites. Loïs Kim se redressa sur son canapé, telle une poupée dont le ressort se serait relâché trop vite, ses cheveux blonds retombant partout autour de son visage. Alors, tout cela n’avait été qu’un rêve ? Tous les événements qu’elle venait de vivre, les journées de peur, de privation, plongées dans le noir, secouées par les bombes qui explosaient au-dessus de sa tête... Tout cela n’avait donc été qu’une invention de son cerveau alors qu’elle s’était endormie devant la télévision ?
Elle frissonna fortement au souvenir des heures sombres qu’elle venait de vivre. Ou qu’elle avait eu l’impression de vivre.
C’est alors que son regard tomba sur son bras droit et le bandage plus si blanc qui l’entourait. La légère pression qu’elle y appliqua la fit grimacer de douleur, l’élancement de la plaie remontant tout le long de son membre. Elle ne savait plus vraiment ce qu’elle devait croire ou non. Était-elle encore au milieu d’un rêve ? Un rêve dans un rêve comme elle avait pu le voir dans Inception ?
Elle se leva. Chaque muscle de son corps criait sa désapprobation à cette décision, à cet effort qui était bien au-dessus de ce qu’il semblait pouvoir encore supporter. Il n’y avait aucune chance que la seule sieste sur le canapé soit responsable d’une telle détérioration. Aucune.
Au prix d’incroyables nouveaux efforts, elle se traîna jusqu’à la salle de bain de son petit appartement, s’appuyant au lavabo des deux mains. Elle se regarda dans le miroir et fut surprise par le changement qu’elle remarqua dans son regard. Ses yeux verts, auparavant si clairs, si innocents, avaient à présent une certaine dureté qu’elle ne leur avait jamais connu. Ce regard avait vu bien des choses qu’elle ne pensait même pas possibles, qu’elle ne voulait pas envisager comme réelles dans un avenir pas si lointain que cela.
Sur sa joue courait une autre estafilade pourpre, barrant en partie l’une de ses pommettes qu’elle avait hautes. Ses lèvres étaient sèches, légèrement gercées également, et sa peau était si pâle qu’elle aurait pu se confondre avec le carrelage blanc du mur derrière elle. Ses mains agrippèrent plus fortement le lavabo alors qu’un vertige manquait de la jeter au sol. Elle entendait les battements de son cœur dans ses oreilles, le sentait dans sa tête comme une palpitation de son cerveau. Elle pouvait presque entendre sa respiration rapide résonner à l’intérieur d’elle. Elle avait pourtant l’impression de manquer d’air, de s’enfoncer de plus en plus dans une bulle sans oxygène qui n’avait d’autre nom que « panique ». Elle se laissa tomber sur le bord de la baignoire et prit sa tête entre ses mains.

« Le chant des oiseaux autour d’elle était bien plus proche que d’habitude, bien trop proche. Sous elle, le matelas était bien trop dur, quant à lui. Et pourquoi n’avait-elle plus de couverture ? Ce qu’il pouvait faire froid.
Les yeux fermés, elle tâtonna à la recherche du miraculeux bout de tissu. Sa main s’arrêta à mi-chemin. Ce qui se trouvait sous elle n’était définitivement pas son matelas. On aurait dit... de la terre ? Elle fronça les sourcils et ouvrit lentement les yeux. Son regard rencontra un ciel gris, chargé de nuages noirs. Elle tourna la tête à gauche, à droite, fronça les sourcils une nouvelle fois. Il n’y avait rien autour d’elle, rien qu’un paysage vide et désolé qui avait perdu tout éclat. Des arbres morts et calcinés tenaient encore debout à quelques mètres sur la droite, mais les oiseaux qu’elle avait entendus chanter semblaient encore préférer rester au sol ou se poser sur les débris qui jonchaient le sol.
Elle s’assit lentement, ses yeux s’agrandirent de surprise à la vue du paysage qui l’entourait, qu’elle reconnaissait et qui, pourtant, ne pouvait pas être ce qu’elle pensait. Elle connaissait parfaitement l’endroit où elle se trouvait, elle s’y était rendue pas plus tard que la veille au soir pour une petite promenade. Cependant, ce qu’elle avait autour d’elle à cet instant précis était à des lieux de ce qu’elle connaissait. Le parc de Bruxelles, si vert hier encore, n’était plus que cendres et obscurité. Des colonnes qui en marquaient l’entrée, plus aucune n’était debout, plus aucune n’était en un seul morceau non plus. Leurs statues, séparées de leur support de pierre, gisaient en morceaux à seulement quelques mètres de la jeune fille. La tête de l’une d’entre elles ne devait pas être éloignée de plus de cinq pas de Loïs. Son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine.
Calcinées, les grilles de fer avaient, elles aussi, été arrachées des pourtours du parc qu’elles gardaient et, tordues et fendues, reposaient brisées sur le sol noir de cendres. Nul besoin de s’interroger longtemps sur l’origine de ces dernières, par ailleurs : les arbres avaient tous brûlé et ce qu’il en restait se transformerait en poussière à la moindre pression, à n’en pas douter. Elle passa de longues secondes à se demander si elle devait relever le regard ou non. La masse de débris de pierre autour d’elle lui paraissait bien trop importante pour que son origine se trouve seulement dans la destruction des colonnes du parc de Bruxelles. Elle avait peur d’apercevoir ce qu’elle pensait être réel. Elle finit, néanmoins, par lever les yeux et, même si elle s’y attendait, ce qu’elle vit alors lui mit un tel coup au cœur que ses yeux se remplirent rapidement de larmes. Quelques instants, sa vue se brouilla.
Du Palais Royal de Bruxelles, il ne restait plus que quelques pierres jonchant le sol. Parfois, rarement cependant, une partie de mur était encore debout mais semblait pouvoir s’effondrer au moindre coup de vent violent. Les colonnades, les frontons, les grilles, les petits jardins à l’avant, les murets qui les entouraient, ... Tout cela ne paraissait plus exister que dans son souvenir à présent.
— Mademoiselle ?
Elle sursauta, à tel point que les larmes coulèrent le long de ses joues. Elle se rendit compte qu’elle tremblait également tandis qu’elle se tournait, faisant face à un homme d’âge mûr à la chevelure noire et drue. Une réelle inquiétude brillait dans ses yeux bleus, au milieu d’un visage légèrement brûlé par le soleil. Sans trop savoir pourquoi, elle prit la main qu’il lui tendit pour l’aider à se relever. »

Après le bain qu’elle avait pris pour se détendre, pour tenter d’arrêter de penser à toutes les aventures qu’elle avait vécues, elle sortit prendre l’air et ses pas la menèrent automatiquement vers le Palais Royal. Elle avait besoin de voir qu’il était toujours là, elle avait besoin de savoir qu’elle était revenue et que tout cela n’avait pas encore eu lieu, n’était pas prêt d’arriver non plus. Un soupir de soulagement lui échappa lorsqu’elle lui fit face. Long de plusieurs centaines de mètres, le bâtiment rectangulaire ressemblait, d’une certaine manière, à un long couloir qui aurait relié deux maisons latérales à une maison centrale. Le fronton que l’on retrouvait, surélevé en son centre, rappelait un temple de l’Antiquité grecque ou romaine. Au sommet de la partie du milieu flottait le drapeau belge dans la légère brise de ce début de matinée. Dans son dos, le parc respirait la vie et la bonne santé. Mais là où, auparavant, elle ne voyait que la beauté du monde, se superposaient aujourd’hui les images que son voyage dans l’avenir lui avait montrées, les images de ruines et de destruction. Un nouveau frisson d'horreur la traversa et elle resserra son écharpe rouge autour de son cou. Comment pouvait-elle continuer à vivre dans ce monde avec tout ce qu’elle savait à présent ? Comment pouvait-elle avancer tout en ayant connaissance de ce qu’allait devenir le monde dans quelques centaines d’années ? Quand elle savait quelle direction allait prendre l’humanité, quelle fin l’attendait presque ?
L’homme qui l’avait trouvée dans la rue s’appelait Tony Banner. Elle n’avait pu se retenir et avait fondu en larmes dès l’instant où ses pieds avaient touché le sol. Elle n’en était d’ailleurs pas très loin à cet instant précis non plus. La sensation d’être totalement perdue, de ne pas savoir ce qui lui arrivait ou ce qu’elle devait faire la rendait plus sensible encore que d’habitude. Au milieu de ses sanglots, elle lui avait expliqué qu’elle se trouvait encore en 2018 lorsqu’elle s’était endormie la veille et qu’elle ne comprenait pas où ils étaient. Elle ne sut jamais s’il la crut à ce moment-là, mais il l’invita néanmoins à la suivre jusqu’à chez lui. L’extérieur aujourd’hui, expliqua-t-il, n’était plus ce qu’il avait pu être autrefois et le danger rôdait partout. Perdue, ne sachant quoi faire d’autre cependant, elle le suivit. Elle eut alors l’occasion de se rendre compte que plus rien n’était ce qu’il était dans son monde à elle et les images de ces rues éventrées, de ces bâtiments effondrés ou de ces véhicules renversés remplaçaient celles qu’elle avait sous les yeux dans le présent. Ils avaient marché, marché longtemps et avaient dû se cacher à plusieurs reprises pour éviter les militaires qui faisaient encore des incursions dans les paysages désolés du pays, espérant capturer quelqu’un qui pourrait leur dire comment trouver la technologie qu’ils cherchaient, comme le lui expliqua Tony Banner un peu plus tard. C’est dans la chaleur et le confort relatif qu’elle avait finalement obtenu plus de détails sur sa situation et l’année dans laquelle elle se trouvait...

« 2305. L’année que venait de lui annoncer Tony résonnait dans sa tête comme un chuchotement en écho dans une caverne. Ils étaient cachés dans une sorte de bunker souterrain dans lequel l’homme devait avoir établi sa résidence. Il était très... personnel. Sur le sol, de nombreuses couvertures superposées formaient une couchette à quelques pas de grosses bûches sur lesquelles ils avaient pu s’asseoir pour discuter. Entre eux brûlait un feu de camp dans un cercle de pierre. Des photographies et des articles de journaux jaunis étaient accrochés aux murs et rappelaient un monde révolu pour lui, perdu pour elle. Tout criait la récupération dans ce lieu.
2305. Cela semblait irréel, impossible. Et pourtant, elle n’avait aucun mal à y croire. L’état de Bruxelles ne laissait pas place au moindre doute. Elle avait vu, au cours du long trajet jusqu’à l’abri, que le Palais royal et le parc n’étaient pas les seuls à avoir disparu. Le quartier entier s’était transformé en champs de ruine, parsemé ici et là des débris des bâtiments majestueux qu’elle aimait tant. Bruxelles ressemblait en 2305 à toutes ces photographies de guerre qu’on voyait dans la presse, toutes ces images que l’on montrait à la télévision et qui semblaient si lointaines qu’elles donnaient l’impression qu’elles ne toucheraient jamais le monde.
2305. Bruxelles, la Belgique, était devenue ces images d’horreur et de destruction. Tout ou presque avait disparu et le monde paraissait plus sombre qu’il ne l’avait jamais été de son temps, malgré toutes les guerres qui l’avaient secoué auparavant.
2305. Moins de 300 ans depuis son époque et l’humanité avait réussi à détruire ce que plus de deux milles ans de civilisation avaient bâti, parfois au prix de nombreuses vies, au long de multiples combats.
— Mais... Que s’est-il passé ? demanda-t-elle finalement.
Une seule question qui regroupait toutes les questions qu’elle pouvait se poser depuis son arrivée. Il la regarda un instant avec curiosité ; il ne savait visiblement pas très bien comment réagir. Elle voyait presque s’afficher ses pensées dans son regard, la conviction qu’il se faisait qu’elle croyait vraiment à son histoire de voyage dans le futur depuis 2018. Il choisit pourtant de répondre à sa question, comme s’il en était vraiment convaincu, lui aussi.
— Notre monde a été détruit par ce qu’on appelle aujourd’hui « les guerres de téléportation ». Ces dernières trouvent leurs origines à l’époque dont tu dis venir. Tout a, en effet, commencé en 2018 lorsque Leonard Van Houten a réussi à trouver de véritables investisseurs pour ses travaux sur la téléportation. Avec tout l’argent qu’ils lui donnaient, Van Houten a fini par aboutir à un prototype de puces permettant aux humains dans lesquels elles étaient implantées de se déplacer de quelques centimètres sans avoir à faire le moindre pas. Bien sûr, elles ne permettaient pas à leurs porteurs d’utiliser leurs fonctions par leur simple volonté, par la simple action de leurs pensées, mais ceux-ci étaient munis d’une télécommande leur permettant d’actionner les commandes de la téléportation. Les sujets étaient des volontaires qui étaient rémunérés à la hauteur des dangers qu’ils prenaient. Il demeurait toujours le risque qu’une infime partie de leur corps se perde dans le déplacement spatial. Fort de ce premier succès, Van Houten trouva d’autres investisseurs. Il s’attira ses premières jalousies et convoitises également. Les années passant, les progrès de sa technologie avaient rendu Leonard Van Houten presque plus riche que la plupart de ses investisseurs. Les convoitises et les jalousies avaient, elles aussi, augmenté. Elles conduisirent parfois à des tentatives de cambriolage. Peu habitué à de telles situations, Leonard Van Houten les prit pourtant à la légère. Peut-être que, s’il avait été plus sérieux, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Au bout de cinquante ans de développement, ses puces permirent à des êtres humains de se déplacer sur plusieurs centaines de kilomètres, même si la destination restait le plus souvent incertaine. Les tentatives de cambriolage, elles aussi, avaient gagné en ampleur. Elles étaient devenues si nombreuses que Van Houten et ses plus grands scientifiques vivaient dans une peur constante. Les plus grandes puissances voulaient s’emparer de sa technologie pour l’améliorer et l’utiliser à des fins tout sauf pacifiques. Certaines de ces puissances, en revanche, souhaitaient s’en emparer pour la détruire, la jugeant trop dangereuse si elle pouvait encore être modifiée et permettre de choisir sa destination. Terrorisé, Van Houten acheta de nombreux laboratoires à travers le pays. C’est sans doute cela qui nous condamna tous, nous les Belges. Personne ne savait dans quel laboratoire le scientifique avait dissimulé les puces et les plans de ces dernières...
Elle l’écouta parler durant ce qui lui sembla des heures. Il lui raconta comment les premiers bombardements avaient d’abord frappé Bruxelles, comment l’horreur avait explosé au sein de la capitale belge puis sur tout le reste du pays. Les laboratoires de Van Houten n’avaient pas été les seuls à être détruits et des milliers de vies innocentes avaient été prises. Mais la technologie qu’ils avaient tenté de détruire ou de retrouver avait disparu, était totalement introuvable.
Les armées s’étaient alors tournées les unes contre les autres, persuadées que l’une d’entre elles avaient récupéré les secrets de la téléportation dans le plus grand secret afin de pouvoir l’utiliser contre les autres et ainsi prendre la domination du monde. Des pays entiers, comme le Liechtenstein, le Luxembourg ou Monaco, avaient tout simplement été rayés de la carte, piégés au milieu des combats et des bombardements. D’autres, tels que les Etats-Unis, la Russie ou la Chine avaient vu nombre de leurs villes brûler et devenir des ruines, comme l’était devenue Bruxelles. La troisième guerre mondiale avait alors éclaté, plus cruelle, plus destructrice que n’avaient pu l’être les deux précédentes, car il y avait autant de camps qu’il restait de pays dans le monde. De hautes murailles de pierre avaient vu le jour autour de certaines villes, prenant exemple sur la Grande Muraille de Chine dont on ne parlait plus à présent que dans les vieux livres d’histoire puisqu’elle avait disparu quelques années plus tôt, détruite par un attentat au cœur de la Chine. L’attentat était devenu la nouvelle forme d’attaque militaire. Éclair et rapide, il frappait sans prévenir et détruisait tout sur son passage. C’est ainsi que des sept milliards qu’elle comptait encore en 2018, la population mondiale avait chuté en dessous du milliard en 2305.
La technologie de la téléportation, quant à elle, n’avait jamais été retrouvée après qu’elle ait quitté Bruxelles avec son inventeur. On supposait que Van Houten l’avait emmenée à Londres, la première ville qui s’était munie d’une muraille, avant même que la situation mondiale ne sombre complètement. Mais personne ne l’avait jamais trouvée dans la capitale anglaise et Leonard Van Houten s’était éteint sans avoir confié son secret à personne. À sa mort, son invention semblait perdue mais de nombreuses personnes possédaient encore les puces qu’il avait créées à l’intérieur de leurs corps. Et les attentats s’étaient multipliés. S’ils étaient moins violents, ils n’en restaient pas moins destructeurs. Leur but était pourtant bien différent. À présent, il s’agissait de retrouver les porteurs de puces afin de pouvoir leur voler celles-ci, et les étudier ou les détruire selon les motivations de chacun. Nombre d’entre eux fuirent à travers le monde, trouvèrent la mort au milieu des attentats qui visaient à les capturer.
Mais une chose imprévue se produisit également. Les gênes mêmes de ces porteurs mutèrent et, au fil des générations, naquirent des êtres humains dotés du gène de la téléportation. Les débordements de violence devinrent plus meurtriers que jamais. Ceux qui avaient d’abord souhaité s’emparer de cette évolution des possibilités humaines pour les pousser encore plus loin prirent soudain aussi peur que ceux qui avaient toujours voulu détruire ce qu’ils considéraient comme la plus grande erreur de l’humanité. Mais au lieu de s’allier, au lieu de tenter de chercher une solution qui ne conduirait pas à une presque extinction de l’espèce humaine, ils redoublèrent de cruauté. Les humains capables de se téléporter se cachaient comme ils le pouvaient, ne parlaient jamais de leur don pour tenter de ne pas être retrouvés. Ils pouvaient être n’importe où, des dizaines ou des centaines. Aussi, les bombardements et les attaques de troupes militaires redoublèrent, tuant tout sur leurs passages. Peu leur importait d’assassiner des personnes innocentes, qu’elles portent le gène ou non. Tout ce qui comptait était de détruire à tout jamais ce qui pourrait détruire l’humanité. Ils ne voyaient pas que ce qui détruisait l’humanité, c’était leur peur, leurs armes, leurs actions.
En 2305, les violences avaient trouvé une certaine stabilité et n’étaient plus très nombreuses. On estimait que la presque totalité des porteurs du gène téléporteur avait été éradiquée et que le monde était ainsi devenu plus sûr. Il était aussi devenu bien plus sombre, la famine et la misère guettant chaque individu. Les survivants entre eux étaient d’une cruauté sans nom, souhaitant simplement avoir une belle vie, ou ne serait-ce qu’une vie correcte. De plus, les scientifiques restants des différentes nations encore debout étudiaient sans relâche pour essayer de localiser les derniers rescapés et, ainsi, quelques attaques éclairs avaient encore lieu dans certaines villes du monde.
C’est dans l’une d’entre elles qu’elle avait été prise, quelques jours après son arrivée en 2305 avec Tony. Il lui avait raconté tout ce qu’il pouvait et elle avait, à son tour, essayé de lui rapporter au mieux ce à quoi ressemblait 2018. Il avait fini par la croire, du moins elle le pensait, et une certaine affection était née entre eux. Elle voulait voir Londres, voulait voir l’endroit où se trouvait peut-être encore la cause de toute cette destruction, qui n’avait, pour une fois, pas été causée par la haine mais par la peur.
Mais ils n’étaient jamais arrivés à Londres, et tout ce qu’elle avait vraiment pu en voir était les photos jaunies que Tony avait pu lui montrer dans son bunker. Mais la vraie Londres était restée inaccessible et lointaine. Hors d’atteinte dès le moment où Tony avait perdu la vie pour la protéger...
La seule manière de se déplacer en 2305 était la marche à pieds, comme cela était le cas des milliers d’années auparavant. En 2018, tout le monde imaginait que le futur serait plein de voitures volantes, de vaisseaux spatiaux grands ou petits et de robots plus vivants que certains humains. Personne n’avait pu imaginer que toutes ces innovations n’avaient pu voir le jour et que l’humanité de 2305, pour sa plus importante partie, ne pouvait plus se servir d’aucun véhicule tant les routes étaient impraticables. Plus personne n’envisageait d’inventer de voitures volantes aujourd’hui, tout le monde ne cherchait qu’à survivre.
La première partie de leur voyage jusqu’à Londres se ferait donc à pieds, à travers les ruines du pays où elle était née et avait grandi. Ils prendraient ensuite une embarcation quelconque pour braver les eaux de la Manche jusqu’en Angleterre et ils termineraient comme ils avaient commencé, à pieds. Elle ne savait pas si elle parviendrait jamais à Londres ou au bout de ce voyage. Chaque nuit qui arrivait était, pour elle, comme la menace d’un retour à sa propre époque.
Elle n’avait encore jamais passé autant d’heures à marcher sans s’arrêter plus de quelques minutes. Chaque soir, ses muscles hurlaient à la fin de la torture. Chaque matin, ils se révoltaient contre sa décision de poursuivre le voyage. Tony marchait à ses côtés, ralentissant de temps à autre son rythme pour rester à ses côtés. Il lui arrivait aussi de lui prendre la main et de la tirer derrière lui. Leur voyage avait seulement commencé depuis une semaine lorsqu’un fracas tel qu’elle n’en avait encore jamais entendu retentit derrière eux. Elle sursauta et voulut se retourner afin de voir ce qui avait pu produire ce bruit mais elle n’en eut pas le temps.
— Cours !
La voix de Tony retentit dans les quelques secondes de silence qui précédèrent de nouvelles explosions. Elle n’eut pas le temps de réfléchir ou de se mettre à courir par elle-même. Sa main dans la sienne la tirait vers l’avant et l’allure qu’il avait adoptée ne lui laissait d’autres choix que de courir à sa suite. Elle voulait regarder en arrière mais il l’attirait à sa suite, toujours plus vite. Elle trébucha une ou deux fois sur des restes de racines qui dépassaient du sol, qu’elle n’avait pas vu, pas pu voir. Mais sa poigne de fer l’empêcha de s’écrouler sur le sol et elle continua à courir. Elle n’avait aucune idée de ce qu’il se passait, aucune occasion d’y réfléchir non plus. Mais lui savait. Et il avait peur. Alors, indépendamment de la vague d’adrénaline qui courait dans ses veines, elle se mit à avoir peur, elle aussi.
Quand les bombes cessèrent d’exploser dans leur dos, que les balles se mirent à pleuvoir sur eux, elle hurla. Elle hurla si fort que son propre hurlement lui donna l’impression de pouvoir lui éclater les tympans.
Soudain, elle était à terre. Sans savoir ni comment mais pourquoi. Dissimulés derrière une pièce de bâtiment, ils étaient à l’abri de la pluie meurtrière. Étendu en travers du sol, à moitié appuyé contre leur abri de fortune, Tony avait la respiration saccadée. Une tache rouge s’agrandissait petit à petit sur son pull, là où il avait été touché. D’abord interdite, ne comprenant pas ce qu’il se passait, elle se mit à secouer fortement la tête de gauche à droite, des larmes remplissant bientôt ses yeux. Il lui serra la main avec force, de toutes les forces qui devaient lui rester.
— Loïs... Londres, ce n’est pas.... Ce n’est pas la priorité. Ne risque pas tout.... Ne risque pas ta vie pour y arriver... Tu dois... Tu dois rentrer à ton époque. Tu dois... Tu sais maintenant. Tu dois empêcher ça, tu m’entends ? Tu dois l’empêcher de créer ce qui nous tuera tous. Tu dois... Tu dois l’arrêter avant qu’il ne soit trop tard. Sauve nous, Loïs. Sauve l’humanité, sauve le monde...
Des caillots de sang s’étaient formés autour de ses lèvres au fur et à mesure qu’il parlait, coulant le long de son menton cependant que la tache pourpre sur son pull s’agrandissait. Les mots restaient coincés dans sa gorge sans qu’elle puisse les prononcer. Elle se contenta donc de hocher la tête. C’était tout ce qu’il attendait.
Son étreinte sur sa main se desserra puis se relâcha complètement. Sa main retomba dans la poussière, son corps glissa de quelques centimètres. Il ne lui restait à présent plus qu’une seule chose à faire : courir. »

Elle avait fini par trouver refuge dans une grotte où elle s’était endormie, épuisée par sa course pour sauver sa vie, après que les quelques personnes qui s’y étaient également réfugiées aient pris soin de ses blessures. Et lorsqu’elle avait ouvert les yeux, 2018 était de retour.
Elle n’avait qu’une seule chose à faire pour tenir sa parole, pour le sauver et lui offrir la vie heureuse qu’il méritait d’avoir, pour tous les sauver. Pour donner une chance aux voitures volantes et aux petits vaisseaux spatiaux.
Il n’y avait qu’une seule solution à tout cela. Une seule qui mettrait fin à cet avenir apocalyptique avant même qu’il n’ait commencé. Elle jeta un œil sur le morceau de papier qu’elle tenait serré dans sa main, puis sur le bâtiment devant lequel elle s’était arrêtée. Elle y était. Sa décision était prise. Le prix à payer ? Bien faible comparé à ce qu’était la récompense finale.
Il n’y avait qu’une seule chose à faire pour tout arrêter.
Elle allait tuer Leonard Van Houten.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

101 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Julia Chevalier · il y a
Un beau thriller qui fait froid dans le dos
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Bravo pour cette histoire passionnante et pleine de péripéties... mes 5 voix
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Katja Ott · il y a
Je t’encourage fortement à continuer d’ecrire, c’est ta passion et on le ressent ! Bravo pour cette nouvelle captivante.
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ragueneau · il y a
Faute de temps, ou l'âge aidant ne serait-ce pas plutôt par flemmardise, j'ai mis quelques jours avant de me lancer à la lecture de cette nouvelle... passionnante, prenante et prometteuse... Et, justement, j'en appelle à la promesse... d'une suite.
Félicitations, et au boulot Dany Stark ;)

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Samia.mbodong · il y a
Van Houten c’est pas du cacao ça ??
C’est excellent, je vous ai suivis jusqu’au bout, vos images sont fortes. Et la trouvaille  de la téléportation qui modifie l’adn des porteurs est bonne d’après moi.
J’ai aimé aussi les allers retours dans le passé de la narration.
Un détail que j’ai trouvé dommage c’est la référence à un film. Comme si vous aviez besoin d’une référence extérieure pour expliquer quelque chose.
 
Bravo et merci pour cette science-fiction remarquable. Je soutiens.
Samia.
j’ai un texte en lice

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dud59 · il y a
belle histoire de SF, je vote ***
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59 avec 3 nouveautés et 2 en finale TTC

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Dominique Coste · il y a
J'ai tout oublié pendant la lecture de votre récit si bien écrit ! Merci à vous ! Mes voix !
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Ghislaine Barthélémy · il y a
J'ai apprécié cette histoire qui m'a tenue en haleine du début à la fin... bravo et mes 5 voix.
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ÉLw d'eZère · il y a
J'ai fini (!) "La fin de l'éternité" du grand Isaac Asimov, ilnyapas une semaine. Ta nouvelle n'a pas souffert de ce que ma ligne de temps l'ait placée si peu derrière ce monument des histoires temporelles. Chapeau !
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Madi Mrcx · il y a
Comme toujours, en toute objectivité, tes récits me laissent en haleine. Je veux une suite !
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