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Sauvage Instinct Chapitre 1

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Moïra Roche

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Guatemala, 1989
Erythrée se dirigeait d'un pas nonchalant vers la cabane dans laquelle se trouvait enfermé le nouveau venu, un Russe cette fois, prénommé Sergei. Elle leva le loquet après un signe de tête au garde, ouvrit la porte et pénétra à l'intérieur. L'homme la dévisagea d'un air surpris, comme tous les autres devant son jeune âge. - Bonjour, lança-t-elle dans un langage russe teinté d'accent espagnol. Je m'appelle Ery. Je suis chargée de vous apporter tout ce dont vous pouvez avoir besoin durant votre séjour parmi nous. - Séjour ? s'insurgea-t-il. Je suis prisonnier ! - Je suis désolée, c'est provisoire, tempéra-t-elle. Vous serez bientôt libre. En attendant, que puis-je accomplir pour votre service ? - J'ai faim et soif, réclama-t-il. - Très bien, je reviens avec le repas, à tout à l'heure, promit-elle. Elle sortit et se dirigea vers le feu de camp où elle rassembla les denrées nécessaires. Tout en s'activant, elle se rappela que le premier contact était toujours tendu. Ensuite, les otages s'habituaient progressivement et leur humeur s'améliorait. Après avoir livré le plateau à Sergei, Erythrée vaqua à ses occupations habituelles : ramasser du bois, chercher de l'eau à la rivière, relever ses collets, déterrer quelques légumes et cueillir plusieurs fruits. Le crépuscule approchant, elle s'enquit auprès du Slave de ses demandes pour la nuit, lui amena une serviette et de quoi s'éclairer, puis alla se coucher parmi les autres célibataires et, comme elles, ne tarda pas à s'endormir. Une lune plus tard, elle fut accueillie par un sourire. - Bonjour, Ery. Comment vas-tu aujourd'hui ? - Bien, Serg, merci. Alors, c'est le grand jour ? - Oui, je pars ce matin, il paraît que ma rançon a été versée hier. - Tant mieux, je suis contente pour toi. - Tu vas me manquer, Ery. - Toi aussi, Serg. Je ne te dis pas à bientôt. Je te souhaite beaucoup de bonheur et jamais plus d'enlèvement. - Merci, Ery. Sois heureuse toi aussi. Adieu. Quelques instants plus tard, Erythrée le regarda s'éloigner, songeant que cette scène se répétait inlassablement : un homme partait, un autre arrivait peu de jours après et la jeune fille reprenait sa mission d'hôtesse.
Le suivant, croate, répondait au nom d'Andrej. Après les présentations d'usage et le premier repas, elle soigna une blessure qu'il avait subie à la jambe durant le voyage à travers la jungle. La proximité imposée par le contact des soins médicaux amorça un rapprochement plus rapide que d'habitude et ils devisèrent tandis qu'Erythrée nettoyait puis pansait la lésions cutanée.- Ma patrie compose la Yougoslavie avec les Serbes et les Slovènes depuis 1929. De violents affrontements mettent les villes à feu et à sang. Nous luttons pour notre indépendance. - Le Guatemala présente des similitudes : la guérilla combat depuis trois décennies. Il paraît que des négociations de paix ont été engagées... Ensuite, la demoiselle laissa Andrej pour participer au cardage de la laine de lama, en attachant une extrémité de son métier à tisser à un arbre, l'autre à sa taille au moyen d'une ceinture ; elle pêcha à main nue en saisissant les poissons par les ouïes avant de les fumer pour les sécher ; elle pila le maïs, rassembla la farine et cuisit le pain dans la cendre qu'elle brossa ensuite pour le nettoyer.
Une courte période après le départ d'Andrej, ce fut de Hans, allemand, qu'Erythrée se chargea. Leurs discussions permirent à la jeune fille de parfaire son usage de cette langue agressive au premier abord, mais finalement plaisante à prononcer si l'on ne râpait pas trop les R. Le Germanique, obnubilé par l’évasion, demanda : - Ery, es-tu déjà passée de l’autre côté de la montagne ? - Personne ne s’y risque, elle est infranchissable.  - Ah...comme le Mur de Berlin. - De quoi parles-tu ? - A la fin de la guerre, les vainqueurs se partagèrent l’Europe et un mur fut érigé dans ma capitale pour matérialiser la séparation entre l’Est et l’Ouest. - Quel rôle avait joué ton territoire ? - Notre chancelier, catholique, considérait les Juifs comme des méchants qu’il extermina par millions. - Qu’avaient-ils de particulier pour mériter un tel génocide ? - Rien mais notre dirigeant ordonna quand même à ses généraux d’organiser leur massive extinction au prétexte de leur religion. - Leurs dieux ne les ont pas sauvés ? - Sur le Vieux Continent, on pratique le monothéisme issu d’Abraham, le premier prophète, dont les deux fils fondèrent le Judaïsme et l’Islam. Deux mille ans plus tard, les Musulmans gardèrent leur religion intacte pendant que certains Hébreux devenaient Chrétiens suite au passage de Jésus sur Terre.  - Si je comprends bien, ton chef honorait le même dieu que ceux qu’il a fait massacrer ? C’est illogique ! - J’espère qu’un jour, la chute de ce mur sonnera comme un gage de réconciliation... Outre ces échanges linguistiques, Erythrée gravait des signes mayas sur des pierres ou en dessinait sur des feuilles qu'elle plissait ensuite, ou façonnait et décorait des poteries.
Quelques temps plus tard, Pierre, français, échangea volontiers avec Erythrée au sujet de la Martinique. - Cette île fut découverte par Christophe Colomb, explorateur, en 1502. J’y suis allé il y a quelques années. Le climat est tropical comme ici, remarqua-t-il. J’ai admiré le massif volcanique dominé par la montagne Pelée, mais déploré les ravages infligés par les fréquents cyclones. Les bananes et la canne à sucre y poussent à profusion.   - Mes parents y vécurent et racontèrent à nos anciens que cet or blanc servait de base à la préparation du rhum, érigé en devise nationale. Ils engraissaient périodiquement un cochon qu’ils égorgeaient et invitaient famille et amis au banquet. Ils plantaient - dans des caisses surélevées dont les supports étaient posés dans des récipients d’eau pour empêcher les rampants de les dévorer - des tomates et herbes aromatiques qui poussaient toute l’année car l’hiver n’existe pas... Elle ne se demandait jamais dans quelles circonstances ils arrivaient contre leur gré et repartaient du jour au lendemain. Elle se contentait de leur rendre la vie agréable tout en profitant de leurs expériences et consacrait également la plus grande partie de ses journées à participer aux taches collectives, comme creuser une lessiveuse dans un tronc d'arbre, confectionner un chapeau en paille ou un éventail en feuilles, tailler des morceaux de jade ou d'obsidienne.
France, 1989

Maïa avait décidé de partir en cette matinée ensoleillée. Elle gomma de sa mémoire les circonstances qui l’avaient amenée à s’enfuir pour ne jamais revenir. Dans son cartable de collégienne, elle avait placé une légère couverture, un couteau suisse, une bouteille d’eau, un paquet de biscuits, un crayon et un dictionnaire, source inépuisable pour chasser l’ennui, mais d’un poids s’alourdissant au fil des kilomètres, comme elle le constaterait.
Après une heure de marche, elle parvint à l’orée d’un bois. Comme elle craignait qu’on la cherchât dans la rue et qu’elle ne voulait absolument pas rentrer chez elle, elle s’y engagea et trouva assez rapidement quelques fraises qu’elle consomma pour économiser les maigres provisions qu’elle avait emportées. Une fois rassasiée, elle poursuivit sa route et s’enfonça plus profondément parmi les arbres et les buissons, en évitant les ‘layons’, où elle aurait pu rencontrer du monde. Elle ne s’arrêta que lorsque le soleil se trouva face à elle, assez bas sur l’horizon. Il était à présent nécessaire de trouver un endroit où passer la nuit. En regardant autour d’elle, elle aperçut un groupe de buissons assez dense dans lequel elle supposa qu’elle se sentirait en sécurité. Elle s’y glissa et se coucha, enroulée dans sa couverture, en écoutant les bruits environnants. Épuisée par sa longue marche, elle ne tarda pas à s’endormir, comme un 'champi', enfant abandonné dans les champs.
Elle fut réveillée par le chant des oiseaux au lever du soleil et poursuivit sa route après avoir bu et mangé un peu du contenu de son cartable. La soif étant la première priorité, elle décida de chercher un ruisseau ou une rivière tout en continuant vers l’ouest. Elle marcha toute la journée, cueillant ici et là des framboises qui la désaltérèrent tout en apaisant un peu sa faim. Cette deuxième journée s’acheva sans qu’elle eût trouvé de point d’eau. Elle n’avait rencontré personne, juste les oiseaux et les insectes.
Sa deuxième nuit se passa comme la précédente, dans un ‘hallier’. Elle commençait à apprécier cette liberté, le sentiment de sécurité que lui procurait le couvert des arbres, la solitude bercée par le chant des oiseaux. Elle absorba le fond de sa bouteille d’eau et son dernier biscuit avant de se remettre en route. Il devenait désormais urgent de découvrir de l’eau et une nourriture plus consistante que les baies qu’elle avait glanées. En milieu de journée, elle eut mal aux jambes, son ventre gargouilla et la déshydratation commença à lui donner la migraine. Enfin, elle entendit un clapotis, vers lequel elle se dirigea en courant, oubliant sa lassitude, et découvrit une rivière peu profonde. Soulagée, elle se désaltéra longuement, s’aspergea le visage et se reposa sur la berge. Le soleil étant au zénith, elle ne savait plus quelle direction prendre. Elle décida donc d’attendre le milieu de l’après-midi pour repartir, de façon à continuer vers le ‘ponant’ comme elle l’avait prévu.
Après s’être accordé une petite sieste, elle observa le ciel en songeant à ses deux impératifs : rester près de la rivière et se diriger vers l’ouest. Par chance, le soleil était à présent dans l’axe du courant. Elle suivit donc cette direction en longeant la berge et cueillit des poires au passage. Le soir, elle s’éloigna un peu de la rive pour se préserver de l’humidité et s’endormit à la belle étoile, toujours à l’abri au cœur d’un buisson, satisfaite de ce troisième jour. Demain, il faudrait trouver un moyen de consommer de la viande. Elle commençait à ressentir des vertiges et une faiblesse générale. La nuit se passa calmement, peuplée de rêves de chasse et de barbecue.
Heureusement que le ridicule ne tuait pas et que personne n’était là pour assister à ses déboires. En sautant sur un lapin, Maïa se retrouva à plat ventre, le nez dans la poussière, les mains tendues en avant, les doigts recourbés sur... du vide, tandis que le ‘bouquin’ était déjà loin. Un peu plus tard, en grimpant de branche en branche, elle se retrouva assez haut pour presque toucher un oiseau trop confiant en train de chanter. Au moment de l’atteindre, il s’envola, la laissant dans son désarroi, une main et un pied dans le vide. Elle se résigna alors à descendre, mais ne savait plus sur quel pied danser, ou plutôt sur quelle branche s’appuyer pour se diriger vers la terre ferme. A tâtons, elle finit par trouver un appui et regagna le sol. Les animaux n’étaient décidément pas très coopératifs pour se laisser prendre.
Elle façonna une lance, un arc (‘kyudo’ au Japon) et des flèches. En effet, on avait beau savoir grimper aux arbres, on ne pouvait malheureusement pas voler pour attraper les oiseaux. Et les lapins étaient forcément plus rapides à la course. Quant aux poissons, ils nageaient toujours trop vite, surtout dans une eau de trente centimètres de profondeur. En revanche, une flèche ou une lance les prenait par surprise avant qu’ils détalassent. 'L'empennage' était utile : une flèche était plus stable dans son mouvement lorsque son talon était garni de plumes. Plutôt que de tailler ses flèches en pointe, elle en évida l'extrémité, pour ensuite y insérer une pointe de bois dur, collée au blanc d'œuf. Mais que de jours d’entraînement, sur le tronc d’un arbre ou sur une cible tracée au sol, que d’échecs avant la première prise.
Affamée, tirant à l’arc en vain depuis des heures, elle visait un énième lapin, sans trop d’espoir. O miracle, la flèche atteignit sa cible. Percée de part en part, elle ne tarda pas à succomber. Cédant à l’épuisement, Maïa se jeta à genoux et lui demanda pardon d’avoir été obligée de la tuer. Submergée par l’émotion, bouleversée par l’état primitif dans lequel elle se sentait tomber, elle éclata en sanglots. La vue brouillée par les larmes, elle donna rageusement un coup de poing dans le sol. Puis, résignée, elle se saisit de l’animal, arracha la flèche, coupa la tête, incisa la peau et dévora la chair crue. La succulence de son repas lui fit oublier toutes ses peines. A partir de ce jour, elle demanderait toujours pardon aux animaux qu’elle tuait pour se nourrir, mais ne verserait plus de larmes, comprenant que le cycle de la vie était ainsi, et qu’acheter un steak au supermarché n’était pas moins cruel. A force d'entraînement, elle fit mouche à tous les coups, veilla à se placer contre le vent pour pister ses proies, et à progresser sans même faire craquer une brindille. Les tourterelles étaient gris perle, le bout des ailes noir ; à l'envol, les ‘rectrices’ se révélaient blanches, ce que Maïa remarqua en décochant une flèche qui toucha son but simultanément.
Maïa songea maintes fois à abandonner le dictionnaire pour alléger son fardeau et épargner son dos, mais y renonça à chaque fois, en prévision des longues heures qu'elle aurait à occuper. Pour éviter que la lecture de cet ouvrage ne devînt fastidieuse ou monotone, Maïa décida d’ouvrir une page au hasard chaque jour. Elle tombait alors sur des mots amusants, des définitions farfelues ou des termes applicables à sa vie dans les bois. Par exemple, ‘bâfrer’, c’était manger avidement et avec excès, comme l’avait fait Maïa avec le premier lapin tué. Étrangement, ce fut la consultation de cet ouvrage rébarbatif qui lui offrit ses plus beaux moments de fous rires. Ainsi du ‘circaète Jean-le-Blanc’, un rapace se nourrissant de serpents ; quel événement historique avait bien pu lui donner un nom pareil ? La truie ‘cochonnait’ lorsqu'elle mettait bas ses petits, tandis que le coq ‘cochait’ la poule pour la féconder. La ‘Ruine-de-Rome’ était une fleur qui poussait sur les vieux murs. Un ‘fesse-mathieu’ était un usurier, un avare. Le myosotis était aussi appelé ‘oreille-de-souris’. Le dictionnaire lui permit en outre d’identifier les plantes et animaux qu'elle croisait : le ‘balbuzard’, un rapace piscivore des étangs ; la ‘bécasse’ au long bec ; la ‘bergeronnette’ à la queue constamment en mouvement ; le ‘cincle’, un merle qui pêchait dans les rivières ; le ‘cochevis’, une alouette huppée ; le ‘colombin’, une espèce de pigeon, comme lui de la famille des ‘columbidés’ ; ‘l'émerillon’, un petit faucon.
Certains mots étaient difficiles à prononcer, comme ‘darmstadtium’, un élément chimique extra-terrestre, ‘extrorse’, qualifiant l'anthère qui s'ouvrait vers l'extérieur de la fleur, ou ‘infundibuliforme’, une corolle de fleurs en forme d'entonnoir. Maïa fut soulagée de ne pas vivre en Europe de l'Est, aux langues toutes en consonnes, comme le ‘zemstvo’, une assemblée territoriale russe. ‘L'ectoplasme’, l'une des insultes préférées du Capitaine Haddock, signifiait en réalité une substance immatérielle de forme humaine qui se dégagerait de certains médiums, comme si un fantôme sortait d'eux et se tenait à leur côté. Ce devait être très efficace et convaincant lors d'une séance de spiritisme. S'agissant de l'injure ‘bachi-bouzouk’, c'était un soldat ottoman. Par ailleurs, le ‘maïa’ était un nom commun désignant le crabe, aussi nommé araignée de mer. Elle ne se doutait pas que son prénom évoquerait un être vivant aussi affreux.
D'autres mots qui lui semblaient familier recélèrent une toute autre définition : le ‘mocassin’ était pas seulement une chaussure mais aussi un serpent d'Amérique. Un ‘onagre’ pouvait être un âne, une plante ou même une catapulte romaine. Et Bécassine, outre ‘ma cousine’, était un petit échassier. La ‘gueuse’ était un lingot de métal, une bière ou un pirate ; Krypton, la planète de Superman, un gaz pour ampoules électriques ; ‘Highlander’, qu'elle croyait un héros immortel, était tout simplement un Ecossais ; ‘l'indicateur’ était un oiseau de la famille du pic. Le Mikado s'appelait ‘jonchet’ lorsqu'il désignait le jeu de bâtonnets, mais c'était ainsi que l'on nommait un empereur au Japon. Maïa n'était pas sûre que Charlemagne ou Napoléon eussent eu une destinée aussi glorieuse s'ils se fussent prénommés ainsi. La ‘musette’ était instrument de musique, danse, sac et musaraigne. Cette dernière, ressemblant habituellement à une souris, comprenait une espèce miniature, nommée ‘pachyure’, qui ne pesait que 2 grammes, ce qui en faisait le plus petit de tous les mammifères. La princesse ‘Raiponce’, aux longs cheveux magiques, était aussi une fleur en forme de cloche. La ‘sagittaire’ était une fleur aquatique ; la ‘torpille’ un poisson voisin de la raie. Le ‘fruit’ était un mur oblique car plus large à la base qu'au sommet. Le ‘tympan’ était la partie haute du portail roman ou gothique. Et le ‘greffier’ était aussi un chat.
Contrairement à ce que laissaient croire les magazines, ‘éponyme’ ne signifiait pas ‘le même nom’ mais ‘qui a donné son nom à quelque chose’, par exemple Athéna pour Athènes, Romulus pour Rome, Apicius pour la pomme d'api. Les mots religieux étaient parfois obscurs : ‘l'épiclèse’, une invocation au Saint-Esprit, la ‘dormition’, nom oriental de l'Assomption, ‘l'ethnarque’, un évêque orthodoxe, ‘l'indult’, une dérogation accordée par le Pape. Et le ‘jubilé’, habituellement cinquantenaire d'un événement, évoquait dans la Bible la redistribution égalitaire des terres tous les 50 ans. Le communisme y trouverait-il son fondement ? Et puis il était tout de même surprenant que le Vatican fût établi précisément dans le pays fondateur de l’Empire Romain qui avait condamné Jésus à mort.
Comme elle ne consultait que les noms communs, la partie des noms propres lui servait d'herbier pour conserver les feuilles dont la forme était originale, ou les fleurs qu'elle trouvait particulièrement belles, comme celle du Paulownia Tomentosa, un grand arbre qui arborait des bouquets de grandes fleurs violettes à l'extrémité de ses branches, ou encore ‘l'endymion’, une jacinthe des bois. Mais elle devait bien les laisser sécher au préalable, sous peine de les voir moisir dans le papier. Une page ouverte au hasard lui révéla que ‘Maïa’ était une déesse citée par Virgile dans l’Enéide. Voilà qui était plus agréable que le crabe ! 
La difficulté se présenta pour la cuisson, le poisson et la viande étant difficilement mangeables, et surtout conservables, crus. Elle commença par heurter deux cailloux l’un contre l’autre à plusieurs reprises. Cela ne marcha pas, aucune étincelle, même en testant différentes sortes de pierres. Elle tenta ensuite de frotter deux branches l’une contre l’autre. Un échauffement gagna bientôt ses mains, mais de flamme, point. Finalement, elle eut l’idée de pousser, par un mouvement de va-et-vient, l’extrémité d’un morceau de bois dans le creux d’une écorce garnie de feuilles et d’herbes sèches. Un peu de fumée apparut, puis une flamme. C’était gagné ! Mais pas question de provoquer un incendie de forêt. Elle prit soin d’entretenir son feu de camp au bord de la rivière, sur le rivage garni de galets, puis se livra à une danse accompagnée d’un chant de gloire solitaire, en contemplant les gerbes d’étincelles jaillissant des bûches.
Maïa découvrit rapidement que le feu brûlait la viande au lieu de la cuire à cœur. Elle inventa alors un système : elle chauffa des pierres dans les flammes, puis les en sortit pour recouvrir la viande crue, préalablement déposée dans un tronc évidé. La viande se trouva alors parfaitement cuite, comme à feu doux dans un four. Elle découvrit par hasard un système un peu différent pour cuire les légumes : elle laissait toujours un récipient d'eau froide à proximité du feu, au cas où une étincelle viendrait à embraser des herbes sèches alentour ou les vêtements qu'elle portait. Tandis qu'elle attirait une pierre chaude avec un bâton pour la faire rouler hors du feu puis la saisissait de ses mains emmitouflées dans des peaux de ‘lagomorphe’ pour éviter de se brûler, elle s'apprêta à la déposer dans la 'seille à viande' lorsque celle-ci lui échappa et plongea dans l'eau, ce qui produisit un plouf suivi d'un psch... En voulant la récupérer, Maïa s'aperçut que l'eau était devenue instantanément tiède. Elle continuerait dès lors à utiliser ce système en jetant plusieurs pierres brûlantes, puis des racines et des tubercules, dont le goût ressemblait à celui de pommes de terre, de carottes ou de navets, qu'elle découvrait en fouillant la terre au gré de sa progression. Elle consomma notamment la racine de la ‘bardane’ qui ressemblait à une carotte blanche. Elle cuisit aussi dans cette eau bouillante des fruits trop fripés pour être consommés crus. Parfois, elle trouvait des céréales, probablement issues de graines amenées de leur champ d’origine par le vent, qui s’étaient adaptées à ce terrain boisé.
Guatemala, 1997
La seizième année d'Erythrée se déroula ainsi, alternant différentes nationalités, parfois simultanément lorsque des otages arrivaient avant que les précédents fussent libérés, généralement pour des périodes d'une à trois lunes, se succédant de façon semblable et, en même temps, diverses. Son village était peuplé d'une cinquantaine de personnes, dont autant d'hommes que de femmes, âgés d'une lune à 80 ans. Les occasions de fêtes s'avéraient nombreuses, les naissances, et même les décès puisque les défunts connaissaient la chance incroyable de voyager dans le monde d'après. Lors des mariages, elle aidait à construire une nouvelle hutte pour le jeune couple. Il s'agissait d'assembler huit troncs d'arbres, un vertical par coin, un horizontal par côté soutenant la toiture. Puis on taillait des poutres et pieux en forme de fourches pour les emboîter, le tout maintenu par des lianes mouillées au préalable pour en accroître la résistance. Enfin, des feuilles de palmier et des écorces entrelacées formaient le toit tandis que les murs se garnissaient de pierre volcanique. Malheureusement, à un âge où la plupart de ses compagnes étaient fiancées, mariées ou mères, Erythrée faisait fuir les hommes malgré un physique avenant. En effet, sa peau était dorée tandis que tous arboraient une peau mate. Alors, les hommes la considéraient comme intouchable car habitée par le Soleil. L'adolescente souffrait de ce rejet qui, s'il ne l'empêchait pas de partager de sincères amitiés, semblait compromettre ses chances de devenir épouse et maman. Heureusement, ses nombreuses activités lui évitaient de trop réfléchir. Il fallait par exemple tremper et écraser l'écorce du figuier afin d'obtenir des fibres suffisamment flexibles pour fabriquer du papier ou des vêtements cousus au moyen d'aiguilles en os. Erythrée s’occupa d'un nouveau pensionnaire, Gerrit, mathématicien néerlandais. Ils devisèrent longuement des divergences entre les méthodes pour compter. - Les chiffres romains se composaient de lettres en majuscule, représentant sept nombres de un à mille, ne pouvant que s’additionner ou se retrancher, lui révéla-t-il. Ils furent abandonnés au profit de dix chiffres arabes, de zéro à neuf, multipliables et divisibles à l’envi. - Les Mayas n’utilisent que trois chiffres, zéro, un et cinq, respectivement symbolisés par une sorte de coquillage, un rond et une barre horizontale. Nous les superposons de bas en haut, chaque ligne multipliant celle du dessus par vingt. Ces nombres servent à mesurer le temps afin de déterminer les jours, mois, saisons, années. Sur des stèles, murs ou parois, nous les combinons aux dessins qui racontent des événements. Pour les Mayas, le temps n’est pas une ligne droite du passé vers le futur, mais un éternel recommencement. Dès lors, puisque tout se répète, les dates d’antan nous permettent de prédire une catastrophe ou prévoir le jour favorable à telle activité. - Les Européens emploient en outre les nombres pour mesurer poids, quantité, distance, mais aussi médecine, architecture, figure géométrique et quantité d’autres calculs compliqués. - Si les Mayas remontent à quatre-cent-millions d’années pour la création du Monde, détruit puis régénéré tous les quatre-mille ans, ils seraient incapables de peser une poignée de grains de maïs. Mais nous évaluons les distances en jours de marche et nos constructions sont parfaitement symétriques...alors, tu viens de Hollande ? - Pas exactement. Contrairement à une illusion largement répandue, La Hollande n’est qu’une région de Pays-Bas qui se désigne aussi "Royaume du Nederland", d’où le néerlandais.
Erythrée entama par la suite à bâtons rompus une discussion avec Russel, astronome néo-zélandais qui l’interrogea sur la conception maya des astres. - Nous recensons, dans le Compte Majeur gravé sur des stèles depuis la création du Monde, la totalité des jours, événements, règnes, naissances, décès, phases lunaires, éclipses, mouvements astraux. Notre comptabilisation des années et millénaires et notre observation du firmament nous annoncent le mouvement des étoiles, les éclipses de lune et de soleil. - Les habitants de mon île disposent également de ces renseignements, mais baptisent aussi les planètes et les myriades d’étoiles, identifiées en constellations. - Les Mayas personnalisent les divinités : Manik, Dieu de la chasse, représenté par une main ; Muluc, Dieu de la pluie, par du jade ; Men, Déesse de la lune, par une vieille femme ; Oc, Dieu guide du soleil, par un chien...tu dis habiter sur une île ? - Oui mais elle est étendue et divisée en deux. Elle fut découverte en 1642 et les  Maoris qui la peuplaient depuis des millénaires ne représentent plus que douze pour cent de la population aujourd’hui. - A l’arrivée des Espagnols, les Mayas aussi occupaient cette contrée depuis des temps immémoriaux... L’échange le plus controversé pour Erythrée consista à comparer les écritures avec Jack, écrivain issu de Pennsylvanie, à l’est des Etats-Unis. Elle observa une sorte de dentelle qu’il traça au charbon sur les murs chaulés de sa hutte de détention. - Cela ne ressemble à rien, remarqua-t-elle. Nos symboles s’assimilent à un objet, animal, plante ou personne, compressés dans un carré, évoquant symbole, idée, mot ou syllabe. La complication réside dans la phonétique qui amène une même prononciation à se cacher sous divers symboles potentiels. Souvent, nous simplifions les dessins ou en combinons plusieurs, que nous répartissons en deux fois deux colonnes. Lues de haut en bas et de gauche à droite, elles encadrent un grand dessin évoquant un personnage important. Tes arabesques sont toutes semblables, rien ne les distingue...
France, 1989
Souvent, Maïa posait de fines lamelles de viande crue sur des pierres brûlantes, comme un carpaccio. La technique de chauffer les pierres au feu pour ensuite les plonger dans l'eau froide en vue de la faire bouillir présenta un autre avantage : cela fragilisait la pierre qui éclatait alors en plusieurs morceaux aux bords tranchants. Mais elle dut faire des expériences et bien choisir ses pierres. En effet, certaines explosaient en mille morceaux sous le choc thermique, devenant inutilisables et surtout dangereuses. D'autres s'effritaient trop facilement ou n'avaient pas de bord coupant. Le couteau qu'avait emporté Maïa s'étant rapidement émoussé, elle se servit de ces éclats pour couper, tailler, racler, évider. Elle s'était fabriqué toutes sortes de vêtements en peau, y compris des chaussettes pour les nuits fraîches. Elle découvrit rapidement qu'un bonnet n'était pas pratique : il glissait, s'accrochait aux branchages et condensait la chaleur de son cuir chevelu. Elle lui préféra un bandeau qui présentait l'avantage de couvrir le front et les oreilles, tout en étant coincé sous les cheveux. De plus, il tiendrait chaud en hiver, après avoir absorbé la sueur en été. Lorsqu'il lui restait trop de fruits ou de viande, Maïa les faisait dessécher à la fumée, obtenant ainsi des aliments confits ou séchés qui se conservaient alors parfaitement. S'il faisait chaud, nul besoin de faire du feu pour cuire un œuf volé dans un nid d'oiseau : il suffisait de le casser sur une pierre exposée au soleil. Le plus dégoûtant était de retirer les entrailles du poisson. Arracher les plumes des oiseaux était fastidieux, surtout le duvet ; mais elle le récupérait pour en garnir les peaux, ce qui lui fournissait des coussins sur lesquels dormir, quand elle ne les remplissait pas d'eau chaude pour en faire des bouillottes qu'elle disposait autour d'elle la nuit, l'enveloppant d'une douce chaleur durant plusieurs heures. En ce printemps, les oiseaux venaient récupérer les poils et les ‘plumules’ que Maïa laissait derrière elle après le dépeçage. Ils s'en servaient pour construire leur nid. Pour dépouiller les ‘lépridés’ il fallait inciser la peau autour du cou et le long des pattes avant. Puis on tirait fermement après avoir pris soin de ligoter la tête à une branche d'arbre, et la fourrure venait tout d’une pièce.
Maïa avait remarqué d'étonnantes différences de goût entre d'une part les fruits des bois et le gibier sauvage, d'autre part les fruits et viandes de supermarché qu'elle consommait avant. En outre, elle reconnaissait les animaux même les yeux fermés, à leur odeur : un lapin était différent d'un oiseau, et un animal vivant émettait des effluves différents de ceux d'une bête morte. Si Maïa identifiait sans peine les mammifères qu’elle rencontrait, belette, renards, mulots, daims, marcassins, etc., elle avait beaucoup plus de mal à reconnaître les poissons et les oiseaux, malgré ses comparaisons avec les illustrations du dictionnaire. Elle se contenta alors de se souvenir des poissons qui contenaient peu d’arêtes au moment où elle brandissait sa lance à la rivière, et ne chassait que les oiseaux suffisamment gros pour lui procurer un repas consistant, sauf la caille, particulièrement savoureuse bien que petite. Selon l'espèce, la chair des poissons ‘dulcicoles’ était plus ou moins ‘feuilletée’.
Au hasard de ses pérégrinations, elle trouva des objets farfelus auxquels elle donna une utilité à la façon de MacGyver : un DVD lui servit d’appât pour les poissons et certains oiseaux, attirés comme l’homme par tout ce qui brillait. Une chaise percée fut transformée par ses soins en piège à écureuil. Un ski (on se demandait comment il était arrivé là) lui permit d’atteindre les fruits situés sur de hautes branches trop fragiles pour soutenir son poids et trop lointaines pour les ‘locher’. Sinon, elle se servait d’un morceau de bois en forme de Y dont elle avait entaillé les deux extrémités pour y insérer un tendon qui envoyait les pierres assez loin pour percuter sa cible, végétale ou animale. Il lui arrivait de boire la sève des brins d’herbe, substance blanche un peu âcre mais assez savoureuse. Elle se brossait les dents tous les jours avec des feuilles de menthe. Le matin, elle observait les toiles d'araignées emperlées de rosée. Le soir, elle piétinait le sol comme les chiens, pour en faire fuir les insectes avant de s’allonger, puis pendait des branches de citronnelle au-dessus d’elle pour éloigner les moustiques.
Désormais, Maïa ne marchait que le matin, en cueillant des fruits. Elle passait ses après-midi à chasser ou à lire. Sur son dictionnaire, elle avait tracé des croix pour compter les jours. Cela faisait à présent un mois qu’elle était partie. La veille, elle avait su qu’elle était arrivée au but de son voyage en voyant un panneau indiquant ‘Argentan 20 km’ sur une route qui coupait la forêt. Cette ville était située en Normandie. Maïa n’avait donc plus besoin de se diriger vers l’ouest. Il ne lui restait qu’à trouver le paysage idyllique dans lequel elle aurait envie de s’établir. Pour se fournir en bois pour le feu tout en gardant les mains libres, Maïa se confectionna une hotte dont la longueur allait de sa nuque à ses genoux. Elle ne se mettait à ramasser des branches mortes qu'une fois la chasse finie, pour éviter de transporter trop de poids pendant longtemps. Elle s'en fabriqua une autre, moins profonde, qu'elle portait contre son ventre, et y déposait les fruits cueillis au passage.
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Bernadette Lefebvre · il y a
Quel texte splendide Maïa porte le souvenir ancestral du chasseur cueilleur que nos ancêtres furent et tout un chacun espérer un jour lâcher le supermarché la vie citadine pour retrouver nos gestes de survie gardes dans un coin de nos mémoires bravo j ai adoré
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Moïra Roche · il y a
merci
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