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Sauvage Instinct Ery

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Moïra Roche

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Guatemala, 1989
Erythrée se dirigeait d’un pas nonchalant vers la cabane dans laquelle se trouvait enfermé le nouveau venu, un Russe cette fois, prénommé Sergei. Elle leva le loquet après un signe de tête au garde, ouvrit la porte et pénétra à l’intérieur. L’homme la dévisagea d’un air surpris, comme tous les autres devant son jeune âge. - Bonjour, lança-t-elle dans un langage russe teinté d’accent espagnol. Je m’appelle Ery. Je suis chargée de vous apporter tout ce dont vous pouvez avoir besoin durant votre séjour parmi nous. - Séjour ? s’insurgea-t-il. Je suis prisonnier ! - Je suis désolée, c’est provisoire, tempéra-t-elle. Vous serez bientôt libre. En attendant, que puis-je accomplir pour votre service ? - J’ai faim et soif, réclama-t-il. - Très bien, je reviens avec le repas, à tout à l’heure, promit-elle... Elle sortit et se dirigea vers le feu de camp où elle rassembla les denrées nécessaires. Tout en s’activant, elle se rappela que le premier contact était toujours tendu. Ensuite, les otages s’habituaient et leur humeur s’améliorait progressivement. Après avoir livré le plateau à Sergei, Erythrée vaqua à ses occupations habituelles : ramasser du bois, puiser de l’eau à la rivière, relever ses collets, déterrer panais et manioc, cueillir papayes et avocats. Le crépuscule approchant, elle s’enquit auprès du Slave de ses demandes pour la nuit, lui amena une serviette et de quoi s’éclairer, alla se coucher parmi les autres fillettes et, comme elles, ne tarda pas à s’endormir... Un mois plus tard, elle fut accueillie par un sourire. - Bonjour, Ery. Comment vas-tu aujourd’hui ? - Bien, Serg, merci. Alors, c’est le grand jour ? - Oui, je pars ce matin, il paraît que ma rançon a été versée hier. - Tant mieux, je suis contente pour toi. - Tu vas me manquer, Ery. - Toi aussi, Serg. Je ne te dis pas à bientôt. Je te souhaite beaucoup de bonheur et jamais plus d’enlèvement. - Merci. Sois heureuse toi aussi. Adieu... Quelques instants plus tard, Erythrée le regarda s’éloigner, songeant que cette scène se répétait inlassablement : un homme partait, un autre arrivait peu de jours  après et l’enfant reprenait sa mission d’hôtesse.  
Le suivant, croate, répondait au nom de Andrej. Après les présentations d’usage et le premier repas, elle soigna une blessure qu’il avait subie à la jambe durant le voyage à travers la jungle. La proximité imposée par le contact des soins médicaux amorça un rapprochement plus rapide que d’habitude et ils devisèrent tandis qu’Erythrée nettoyait puis pansait la lésion cutanée. - Ma patrie compose la Yougoslavie avec les Serbes et les Slovènes depuis 1929. De violents affrontements mettent les villes à feu et à sang. Nous luttons pour notre indépendance. - Le Guatemala présente des similitudes : la guérilla combat depuis trois décennies. Il paraît que des négociations de paix ont été engagées... Ensuite, la demoiselle laissa Andrej pour participer au cardage de la laine de lama, attachant une extrémité de son métier à tisser à un arbre, l’autre à sa taille au moyen d’une ceinture ; elle pêcha à main nue en saisissant les poissons par les ouïes avant de les fumer ; elle pila le maïs, rassembla la farine et cuisit le pain dans la cendre, qu’elle brossa ensuite pour le nettoyer.
Une courte période après le départ d’Andrej, ce fut de Hans, allemand, qu’Erythrée se chargea. Leurs discussions permirent à la jeune fille de parfaire son usage de cette langue agressive au premier abord, mais finalement plaisante à prononcer si l’on ne râpait pas trop les R. Le Germanique, obnubilé par l’évasion, demanda : - Ery, es-tu déjà passée de l’autre côté de la montagne ? - Personne ne s’y risque, elle est infranchissable. - Ah...comme le Mur de Berlin. - De quoi parles-tu ? - A la fin de la guerre, les vainqueurs se partagèrent l’Europe et un mur fut érigé dans ma capitale pour matérialiser la séparation entre l’Est et l’Ouest. - Quel rôle avait joué ton territoire ? - Notre chancelier, catholique, considérait les Juifs comme des méchants qu’il extermina par millions. - Qu’avaient-ils de particulier pour mériter un tel génocide ? - Rien mais notre dirigeant ordonna quand même à ses généraux d’organiser leur massive extinction au prétexte de leur religion. - Leurs dieux ne les ont pas sauvés ? - Sur le Vieux Continent, on pratique le monothéisme issu d’Abraham, le premier prophète, dont les deux fils fondèrent le Judaïsme et l’Islam. Deux mille ans plus tard, les Musulmans gardèrent leur religion intacte pendant que certains Hébreux devenaient Chrétiens suite au passage de Jésus sur Terre.  - Si je comprends bien, ton chef honorait le même dieu que ceux qu’il a fait massacrer ? C’est illogique ! - J’espère qu’un jour, la chute de ce mur sonnera comme un gage de réconciliation... Outre ces échanges linguistiques, Erythrée gravait des signes mayas sur des pierres, façonnait et décorait des poteries ou fabriquait du papier : elle étirait des fibres de figuier, d’écorce ou de peau, les blanchissait à la chaux, dessinait sur les deux faces puis pliait en accordéon ces pages larges d’une main et longues de plusieurs pas.
Quelques temps plus tard, Pierre, français, échangea volontiers avec Erythrée au sujet de la Martinique. - Cette île fut découverte par Christophe Colomb, explorateur, en 1502. J’y suis allé il y a quelques années. Le climat est tropical comme ici, remarqua-t-il. J’ai admiré le massif volcanique dominé par la montagne Pelée, mais déploré les ravages infligés par les fréquents cyclones. Les bananes et la canne à sucre y poussent à profusion.   - Mes parents y vécurent et racontèrent à nos anciens que cet or blanc servait de base à la préparation du rhum, érigé en devise nationale. Ils engraissaient périodiquement un cochon qu’ils égorgeaient et invitaient famille et amis au banquet. Ils plantaient - dans des caisses surélevées dont les supports étaient posés dans des récipients d’eau pour empêcher les rampants de les dévorer - des tomates et herbes aromatiques qui poussaient toute l’année car l’hiver n’existe pas... Erythrée ne se demandait jamais dans quelles circonstances ils arrivaient contre leur gré et repartaient du jour au lendemain. Elle se contentait de leur rendre la vie agréable tout en profitant de leurs connaissances et consacrait également la plus grande partie de ses journées à participer aux tâches collectives, comme creuser une lessiveuse dans un tronc, confectionner un chapeau en paille ou un éventail en feuilles, tailler des lames de silex ou d’obsidienne, sculpter des morceaux de jade.
Guatemala, 1997
La seizième année d’Erythrée se déroula comme les précédentes, alternant différentes nationalités, parfois simultanément lorsque des otages arrivaient avant que les précédents fussent libérés, généralement pour des périodes d’un à trois mois, se succédant de façon semblable et, en même temps, diverse. Son village était peuplé d’une cinquantaine de personnes, dont autant d’hommes que de femmes, âgés d’un mois à quatre-vingts ans. Les occasions de fêtes s’avéraient nombreuses : naissances et même décès, puisque les défunts connaissaient la chance incroyable de voyager dans le monde d’après. Lors des mariages, elle aidait à construire une nouvelle hutte pour le jeune couple. Il s’agissait d’assembler huit troncs d’arbres, un vertical par coin, un horizontal par côté soutenant la toiture. Puis on taillait des poutres et pieux en forme de fourches pour les emboîter, le tout maintenu par des lianes mouillées au préalable pour en accroître la résistance. Enfin, des feuilles de palmier et des écorces entrelacées formaient le toit tandis que les murs se garnissaient de pierres volcaniques assemblées par une chaux obtenue par des bûches de bois et des blocs de calcaire brûlés puis arrosés. Malheureusement, à un âge où la plupart de ses compagnes étaient fiancées, mariées ou mères, Erythrée faisait fuir les hommes malgré un physique avenant. En effet, sa peau était dorée tandis que tous arboraient une carnation mate. Alors, les hommes la considéraient comme intouchable car habitée par le Soleil. L’adolescente souffrait de ce rejet qui, s’il ne l’empêchait pas de partager de sincères amitiés, semblait compromettre ses chances de devenir épouse et maman. Toutefois, ses nombreuses activités lui évitaient de trop réfléchir. Il fallait par exemple tremper et écraser l’écorce du figuier afin d’obtenir des fibres suffisamment flexibles pour fabriquer du papier ou des vêtements, cousus au moyen d’aiguilles en os.
Régulièrement, une poignée de villageois quittait le Palenque pour libérer des otages dans la vallée et remonter avec d’autres le cas échéant. Pour ce faire, ils cheminaient durant des jours sur des sentiers escarpés, jusqu’à rencontrer le groupe chargé d’enlever les nouveaux, qu’ils leur confiaient en échange de ceux qu’il fallait ramener à la civilisation. La veille de l’une de ces équipées, Aleo, le meneur, s’adressa à Erythrée en ces termes : - Tu es assez grande maintenant pour nous accompagner. Prépare tes affaires, tu viens avec nous demain, ainsi que Nina. - Super, j’attendais ce jour avec impatience. J’ai hâte de traverser la jungle. - Pense à t’habiller de façon qu’aucune parcelle de ta peau ne soit accessible aux moustiques, et enfile des chausses épaisses en raison du risque de morsures de serpents. Tu devras emporter lance, couteau, sarbacane, tant pour te nourrir que te défendre contre les jaguars éventuels. - D’accord, je serai prête à l’aube... Erythrée consacra la soirée à remplir sa besace des ustensiles indispensables, gamelle, éclats tranchants en vue du découpage du gibier, cape pour se couvrir la nuit et baguettes pour allumer le feu. Elle vérifia la solidité des anneaux de tissu aménagés dans sa veste, destinés à recevoir ses armes de jet et de main. Une fois certaine de ne rien oublier, elle s’endormit le sourire aux lèvres, impatiente que la nuit s’achevât. L’aurore pointait à peine lorsque cinq hommes, deux otages et la paire de jeunes femmes se mirent en route, Erythrée et Nina fermant la marche, joyeusement d’abord, silencieusement à mesure que les inégalités de terrain rendaient l’avancée difficile. Les filles, manquant d’expérience, glissèrent à de fréquentes reprises avant de trouver une stabilité efficace. La pause de la mi-journée s’accueillit de soupirs de soulagement. Ils repartirent revigorés par un copieux repas. Les otages n’étaient pas attachés pour deux raisons : d’une part, ils se fussent égarés en s’enfuyant, d’autre part leur liberté de mouvement demeurait indispensable pour écarter les branches, contourner les obstacles et se gifler à tours de bras sous les assauts de moustiques nullement découragés par la boue dont tous s’étaient enduit le visage et les mains. Ces mini-vampires dénichaient toujours l’interstice oublié au sein duquel la peau apparaissait. Il convenait de marcher bruyamment afin d’éloigner les serpents. Erythrée et Nina, amies depuis toujours, raffermirent leur complicité dans cette épreuve volontaire mais éprouvante, se soutenant si nécessaire, plaisantant à l’occasion, échangeant discrètement des commentaires sur le charme de leurs accompagnateurs. Au crépuscule, le campement sommairement installé, le ragoût de capucin chauffé rapidement consommé, chacune s’installa avec reconnaissance dans les bras d’Akbal, Dieu de la Nuit. Au terme de sept jours de périple, ils parvinrent à une clairière aménagée où les attendait déjà le groupe de relais, auprès duquel ils s’informèrent de quelques nouvelles autour du feu, et dont ils emmenèrent un nouvel arrivant, après avoir rendu les partants qui seraient laissés à proximité d’un endroit très peuplé, libres de rentrer chez eux. Le retour se déroula sans anicroche, Erythrée s’occupant naturellement du nouveau pensionnaire, Gerrit, mathématicien néerlandais. Ils devisèrent longuement des divergences entre les méthodes pour compter.
- Les chiffres romains se composaient de lettres en majuscule, représentant sept nombres de un à mille, ne pouvant que s’additionner ou se retrancher, lui révéla-t-il. Ils furent abandonnés au profit de dix chiffres arabes, de zéro à neuf, multipliables et divisibles à l’envi. - Les Mayas n’utilisent que trois chiffres, zéro, un et cinq, respectivement symbolisés par une sorte de coquillage, un rond et une barre horizontale. Nous les superposons de bas en haut, chaque ligne multipliant celle du dessus par vingt. Ces nombres servent à mesurer le temps afin de déterminer les jours, mois, saisons, années. Sur des stèles, murs ou parois, nous les combinons aux dessins qui racontent des événements. Pour les Mayas, le temps n’est pas une ligne droite du passé vers le futur, mais un éternel recommencement. Dès lors, puisque tout se répète, les dates d’antan nous permettent de prédire une catastrophe ou prévoir le jour favorable à telle activité. - Les Européens emploient en outre les nombres pour mesurer poids, quantité, distance, mais aussi médecine, architecture, figure géométrique et quantité d’autres calculs compliqués. - Si les Mayas remontent à quatre-cent-millions d’années pour la création du Monde, détruit puis régénéré tous les quatre-mille ans, ils seraient incapables de peser une poignée de grains de maïs. Mais nous évaluons les distances en jours de marche et nos constructions sont parfaitement symétriques...alors, tu viens de Hollande ? - Pas exactement. Contrairement à une illusion largement répandue, la Hollande n’est qu’une région des Pays-Bas qui se désignent aussi "Royaume du Nederland", d’où le néerlandais.
Six semaines plus tard, Erythrée participa à la seconde équipée, ramenant le Holllandais et recevant un astronome néo-zélandais et un écrivain autrichien. Au cours de la remontée, Leno, qui progressait juste devant la voyageuse, trébucha soudain et chut dans le vide. Il se rattrapa in extremis à une touffe d’herbe dont il sentit les brins céder un à un. Alors Erythrée, enroulant rapidement une bande de tissu autour de sa propre main et d’une branche solide, saisit de l’autre le bras de cet homme qui pesait deux fois son poids. Elle tint bon cependant, suffisamment pour qu’il assurât ses prises et se hissât lourdement jusqu’à enjamber le rebord de la combe qui faillit lui être fatale. Ils s’assirent côte à côte pour reprendre leur souffle. A cet instant, un quetzal se posa sur une branche à proximité. Cet oiseau sacré, surnommé "serpent à plumes", vert au ventre rouge, arborant une longue queue, les fixa de ses yeux perçants surmontant un petit bec jaune au centre de sa tête hirsute. Les deux compagnons l’observèrent avec recueillement, ne doutant guère qu’il leur eût sauvé la vie. Ayant recouvré ses esprits, Erythrée entama à bâtons rompus une discussion avec Russel, l’astronome qui l’interrogea sur la conception maya des astres. - Nous recensons, dans le Compte Majeur gravé sur des stèles depuis la création du Monde, la totalité des jours, événements, règnes, naissances, décès, phases lunaires, éclipses, mouvements astraux. Notre comptabilisation des années et millénaires et notre observation du firmament nous annoncent le mouvement des étoiles, les éclipses de lune et de soleil. - Les habitants de mon île disposent également de ces renseignements, mais baptisent aussi les planètes et les myriades d’étoiles, identifiées en constellations. - Les Mayas personnalisent les divinités : Manik, Dieu de la chasse, représenté par une main ; Muluc, Dieu de la pluie, par du jade ; Men, Déesse de la lune, par une vieille femme ; Oc, Dieu guide du soleil, par un chien...tu dis habiter sur une île ? - Oui mais elle est étendue et divisée en deux. Elle fut découverte en 1642 et les  Maoris qui la peuplaient depuis des millénaires ne représentent plus que douze pour cent de la population aujourd’hui. - A l’arrivée des Espagnols, les Mayas aussi occupaient cette contrée depuis des temps immémoriaux...
L’échange le plus controversé pour Erythrée consista à comparer les écritures avec Jak, originaire de Vienne. Elle observa une sorte de dentelle qu’il traça au charbon sur les murs chaulés de sa hutte de détention. - Cela ne ressemble à rien, remarqua-t-elle. Nos symboles s’assimilent à un objet, animal, plante ou personne, compressés dans un carré, évoquant symbole, idée, mot ou syllabe. La complication réside dans la phonétique qui amène une même prononciation à se cacher sous divers symboles potentiels. Souvent, nous simplifions les dessins ou en combinons plusieurs, que nous répartissons en deux fois deux colonnes. Lues de haut en bas et de gauche à droite, elles encadrent un grand dessin évoquant un personnage important. Tes arabesques sont toutes semblables, rien ne les distingue...
Erythrée ne se vit point conviée à la troisième expédition qui survint à l’époque où sa présence se requérait pour la récolte du café, lorsque les grains atteignaient la taille d’un oeuf d’oiseau et une belle couleur rouge. Par une journée pluvieuse fut amené un courtier en bourse anglais, dont le métier trop abstrait constituait une impossibilité de concrétisation pour sa cartésienne interlocutrice. Ils se bornèrent donc à comparer leurs calendriers respectifs.
- Tous les pays que je connais relèvent trois-cent-soixante-cinq jours par année, avec une journée ajoutée tous les quatre ans pour compenser les inexactitudes, développa Elton. La seule variation réside dans le nouvel an chinois, dont la date ne correspond pas au premier janvier. - Pour ma part, j’utilise deux calendriers : le solaire, nommé Haab, de dix-huit mois de vingt jours totalisant trois-cent-soixante-cinq jours comme toi, pour choisir les périodes agricoles propices. Le sacré, Tzolkin, de treize mois de vingt jours, en contenant deux-cent-soixante, pour fixer les jours favorables aux décisions personnelles. Vingt révolutions du Haab totalisent un Katun, signe de profonds changements. Le nombre de jours de chaque calendrier étant différent, il faut soixante-quinze de l’un et cinquante-deux de l’autre pour que leurs premiers jours correspondent à nouveau... Erythrée le quitta pour se joindre à une fête à l’occasion de laquelle elle revêtit une tunique couleur topaze, un poncho multicolore orné de plumes d’ara et un collier d’opale. Un ruban écarlate rougeoyait parmi sa natte d’ébène. Elle s’installa avec d’autres devant un maringua, instrument de musique composé d’un double clavier que l’on percutait, produisant des notes variées. Obtenir un son mélodieux requérait de longues répétitions et chacun devait respecter son enchaînement pour que l’ensemble sonnât harmonieusement. Certains musiciens, parés de costumes en cuir de cerf, agitaient des maracas dont le crépitement scandait le rythme, ou émettaient une enivrante symphonie de trompettes, ocarinas et sifflets. Les danses endiablées entrechoquaient clochettes, coquillages, os ou pierres cousus sur les vêtements bariolés, leur son s'ajoutant à celui des tambours en terre cuite sur lesquels une peau tendue résonnait d’incessants heurts martelés. Les alléchants fumets de seraguatos, coaïta et chachalaka s’échappaient de vénérables marmites... A l’issue de la célébration, Erythrée entama une chasse aux rongeurs, parcourant les flancs d’un volcan éteint depuis mille ans, dont la prochaine éruption s’annonçait dans précisément cent-seize cycles annuels. A mi-chemin du sommet, elle distingua la pyramide en pierre grise que le soleil déclinant irisait des reflets chatoyants de vespérales nuances. Situé sur une colline voisine, cet iconique édifice, dont les marches creusées côtoyaient des têtes de jaguar sculptées, avait servi de décor à la cérémonie finissante. La prédatrice abattit coup sur coup deux lapins et s’apprêtait à les ramasser lorsque l’un lui fut dérobé par un coati, carnivore ressemblant à un croisement entre un renard et une belette.
Etant donné qu’elle avait démontré son endurance au cours des deux odyssées, Erythrée participa à la chasse collective organisée à l’équinoxe d’automne. Chaque guerrier se dota au préalable d’une flûte à dix trous, une note correspondant à un chasseur. Une fois tous placés en arc de cercle autour du daim paissant à l’endroit indiqué par l’oracle, ils accompagnèrent ses soupçonneux déplacements. Les pipeaux leur permettant de communiquer à distance, ils soufflaient alternativement leur tessiture attribuée, un long sifflement pour indiquer que le cervidé s’éloignait, un court pour informer qu’il approchait. Les pisteurs suivirent l’herbivore à petites foulées sur les hauts plateaux, l’oreille aux aguets de la position de chacun, l’œil à l’affût d’une parcelle de fourrure châtaine. Ils progressèrent en conséquence, dans une direction variant en fonction des souples élucubrations du gibier, jusqu’à son épuisement. Alors, une assourdissante clameur accompagna le jet des lances vers le sursaut désespéré de paupières déjà résignées à la prescience de la destinée. Leno s’avança à l’ultime soubresaut, découpa la palpitante gorge, plongea la main dans l’entaille et se saisit du cœur battant. Il l’éleva vers les cieux et entonna une lancinante mélopée, composée de prières de pardon, réconciliation, gratitude.

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Bernadette Lefebvre · il y a
Quel texte splendide Maïa porte le souvenir ancestral du chasseur cueilleur que nos ancêtres furent et tout un chacun espérer un jour lâcher le supermarché la vie citadine pour retrouver nos gestes de survie gardes dans un coin de nos mémoires bravo j ai adoré
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Moïra Roche · il y a
merci
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