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Le cimetière du Père Lachaise flamboyait en ce début d’automne. Le feuillage mordoré des arbres, les couleurs éclatantes des chrysanthèmes, étaient magnifiés par un ciel bleu limpide. Mathilde admirait ce paysage éphémère qui ne cessait de se renouveler au fil des saisons. Elle ne s’en lassait jamais. Lorsqu’elle travaillait, elle n’y venait que le dimanche, mais depuis qu’elle avait pris sa retraite une dizaine d’années plus tôt, elle effectuait chaque jour une promenade digestive entre 14 et 16 heures. Le cimetière était immense et offrait de nombreux itinéraires. Elle connaissait par cœur le parcours touristique des tombes de personnages célèbres mais préférait des circuits plus personnels au gré de son humeur. Le chemin était parfois un peu escarpé sur cette colline parisienne mais Mathilde était une bonne marcheuse. Dans sa jeunesse, elle randonnait chaque été en basse montagne avec un sac à dos et un bâton, aussi les reliefs un peu accidentés n’étaient pas pour lui déplaire.

Elle terminait toujours sa balade par un endroit un peu à l’écart et sans attraits particuliers pour les promeneurs. C’est là que reposait l’arrière grand-oncle Alphonse. Le vieil homme, célibataire et sans enfants avait eu une vie discrète, et sa mort l’était tout autant. En raison d’une claudication congénitale, il avait échappé à la conscription des deux guerres mondiales et s’était endormi pour toujours à un âge avancé. Sa tombe était à son image, d’une grande sobriété et juste décorée d’une croix en fer forgé dans le goût du XIXème siècle. Mathilde ne l’avait pas connu et ne tenait de lui qu’un portrait jauni dans un cadre ovale, une vieille encyclopédie illustrée qu’elle adorait feuilleter et des couverts en argent. Néanmoins, il lui était devenu presque familier, et sa présence silencieuse lui convenait. Mathilde pouvait se lasser rapidement d’une conversation ennuyeuse et la compagnie d’Alphonse ne présentait pas cet inconvénient. Elle était sa seule héritière et entretenait, à ce titre, la sépulture de son aïeul. C’était une concession à perpétuité comme on n’en fait plus de nos jours et Mathilde avait décidé d’y reposer quand le moment serait venu. Elle avait fait les démarches administratives en ce sens afin d’avoir l’esprit tranquille. Maintenant que sa dernière demeure était assurée, elle jouissait d’une sorte de sentiment de propriété de ce lieu qu’elle aimait.

Comme d’habitude, elle s’assit sur le banc juste en face. Elle avait toujours dans son sac une bouteille d’eau, quelques biscuits, un roman ou un recueil de poésie. Mais le plus souvent, elle laissait son esprit divaguer ou elle observait les oiseaux et les écureuils. Elle s’adonnait à une méditation contemplative sur le temps qui passe. La plupart des gens y auraient trouvé une certaine morbidité mais Mathilde y puisait une sérénité intime et une philosophie qui lui faisaient profiter de chaque instant. Peu de choses suffisaient à son bonheur. Elle ne détestait pas la compagnie de temps en temps et entretenait des relations amicales avec ses voisins. Mais elle avait toujours préféré la solitude de son petit appartement. Elle y avait emménagé une trentaine d’années auparavant et la proximité de ce splendide cimetière l’avait enchantée. Ses seuls luxes étaient une coupe de champagne bien frappé avec de délicieux macarons d’un pâtissier renommé et puis une séance de cinéma hebdomadaire en fin d’après-midi dans une salle tranquille.

Mais, depuis quelque temps, ses stations près de la tombe d’Alphonse n’étaient plus esseulées. Chaque jour, elle était attendue. Sous un vénérable tilleul, deux grands yeux noirs attentifs la regardaient silencieusement. Ils appartenaient à un bel animal, sans doute abandonné, qui s’était débrouillé pour survivre, se gardant des humains. Le cimetière était devenu son territoire. Il pouvait y trouver des endroits pour s’abriter, de petits mammifères pour se nourrir et des vasques pleines d’eau. Toujours aux aguets, il savait se rendre invisible pour échapper à la vigilance du gardien. Elle avait tenté de l’approcher mais il s’éloignait toujours. Alors, elle restait sur le banc, respectant cette distance. Elle avait fini par lui donner un nom, « Sauvage », qui allait bien à son allure de chien-loup et à son pelage fauve. Et puis cette appellation convenait indifféremment à un mâle ou à une femelle. À force d’observation, elle constata que c’était une chienne et elle fut heureuse d’avoir trouvé en elle une sœur animale, libre et solitaire. Sans quitter le banc, elle lui parlait afin de l’habituer à sa voix. Et au moment de partir, elle lui laissait quelques croquettes qu’elle avait apportées à son intention.

Elle se munit un jour d’un appareil photo et grâce au zoom, elle réalisa d’excellents clichés. Elle parvint même grâce à un photomontage à créer une image de Sauvage à ses côtés. Elle en fit faire un grand médaillon destiné à être scellé sur sa pierre tombale. Au fil des mois, Sauvage avait progressé de quelques mètres en sa direction et Mathilde en éprouvait beaucoup de joie. Elle espérait, un jour, gagner complètement sa confiance et la voir si près du banc qu’elle n’aurait plus qu’à tendre la main pour la toucher.

Cinq années s’étaient ainsi écoulées sans que Mathilde et Sauvage ne manquent leur rendez-vous quotidien. Même très enrhumée, Mathilde se couvrait chaudement pour être à présente à l’heure dite. Pourtant, ses forces déclinaient et elle était vite essoufflée en raison d’une insuffisance cardiaque. Elle dut se résoudre à réduire progressivement le périmètre de ses promenades jusqu’à se contenter de parvenir jusqu’au banc. Elle savait que son départ était proche et elle se sentait prête. Ses instructions avaient été données au service du cimetière, aux pompes funèbres et au notaire. Tout était en ordre. Elle aurait juste aimé une dernière joie, celle de caresser au moins une fois la tête de Sauvage.

Mathilde s’éteignit doucement dans son sommeil au petit matin d’un dimanche d’avril. En début d’après-midi, Sauvage l’attendit en vain. Trois jours plus tard, l’enterrement de Mathilde eut lieu à l’heure qu’elle avait choisie pour que Sauvage puisse y assister. La chienne était là, observant la scène. L’assemblée était peu nombreuse : les voisins de Mathilde, des neveux éloignés, quelques anciens collègues et une amie d’enfance venue de province pour l’occasion. Quand le cortège fut parti, Sauvage approcha et s’assit en gémissant devant la tombe. Très doucement, elle y posa une patte et l’ombre de sa tête s’y coucha, comme si elle la mettait sur les genoux de son amie. À cet instant précis, un rayon de soleil éclaira la photo dans le médaillon, illuminant le sourire heureux de Mathilde...

PRIX

Image de Hiver 2019
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Dranem · il y a
J'ai du passer à côté de ce texte que je découvre seulemet... j'ai toujours aimé cette ambiance particulière du cimetière au père Lachaise... en automne c'est magnifique... un texte qui aurait du passer en finale... à propos de Sauvage... regardez la nouvelle Pub avec Johnny Deep pour Sauvage de Dior... et vous trouverez cette magnifique chienne loup qui va apparaître sur le capot d'une voiture... à bientôt sur nos pages respectives... peut être irez-vous lire l'exil en GP du printemps ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexil-3
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Odile Nedjaaï · il y a
Merci d'avoir été sensible à ce texte. J'avoue avoir été déçue qu'il ne soit pas en finale. C'est ainsi… La pub de Dior, oui, effectivement , il y a aussi le clip de la dernière chanson de David Halliday avec un magnifique animal.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette jolie histoire ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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Lyriciste Nwar · il y a
Suis content de lire ce beau texte
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Jean Calbrix · il y a
Une très belle histoire ! Merci, Odile ! +5
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Odile Nedjaaï · il y a
Merci beaucoup, Jean !
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Samia.mbodong · il y a
Vous avez un beau style et une écriture agréable à lire. Cette histoire de chien dans le cimetièrre qui vient retrouver la présence d'ancien maitres humains est très belle, une histoire à nous remplir d'émotion. Bravo.
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Odile Nedjaaï · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire. N'oubliez pas de voter !
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Odile. Un rayon de soleil :) Ce texte mérite d'aller un peu plus haut dans le classement. J'ai pris beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Odile Nedjaaï · il y a
Merci, Eddy ! J'ai fait le voyage au Japon mais sans doute un peu tard, pardonnez-moi.
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Eddy Bonin · il y a
Aucun souci :) Merci
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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Dimaria Gbénou · il y a
Que dire à part bravo des deux mains et si possible des deux pieds ! Je vous donne mes voix et vous invite à lire et à soutenir mes deux oeuvres en competition qui sont " Sous le regard du diable ". Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Cudillero · il y a
Odile, votre nouvelle me plait beaucoup, tant par l'écriture que par l'histoire, celle d'une vieille femme solitaire qui noue une amitié inespérée. Mon soutien maxi. *****
Bonne soirée.

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Adjibaba · il y a
Très belle plume. Votre histoire est douce et agréable à lire. Je vous accorde mon vote et je m'abonne avec plaisir.
C'est ma première participation, je vous invite à découvrir mon oeuvre présentement en compétition et de voter également si elle vous plaît : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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