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Saut en parachute

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Loudecyr

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Il fit quelques pas en arrière. La vue, l’altitude, le vertige naissant lui coupaient le souffle, il avait du mal à tenir sur ses jambes. Trois mille mètres de vide !! Le bruit de l’avion était tenace, perfide. Un gros ronronnement qui ressassait la même phrase : « vas-y saute, n’écoute pas ta peur, le danger, saute, tu vas découvrir l’ivresse de la chute ». Cela faisait la troisième fois qu’il s’approchait du vide et renonçait. A côté de lui, un homme trapu et costaud, à la chevelure grisonnante et des petites rides creusant son visage, du genre à qui on ne la fait plus, lui expliquait que la sensation qu’il ressentait était normale.

Des centaines comme lui avaient éprouvé cette même impression la première fois. Il fallait juste plonger. Sauter dans le vide. L’avion tournoyait à faible vitesse reprenant les mêmes paroles. Dans sa poitrine, Alexis sentait son cœur battre de plus en plus fort et vite. « Y aller, y aller, ne plus réfléchir, ne plus réfléchir ». Juste une peur, une grosse angoisse à passer.

Il ferma à moitié les yeux et s’élança...

Il sentit l’air qui s’engouffrait dans la combinaison. Sous ses pieds, plus rien, le vide. Il était un corps dans l’immensité. Il plongeait vers la terre, attirée par son appel tellurique. Il lui fallait rester lucide. Ne pas oublier d’actionner la manette du parachute à quelques centaines de mètres du sol. Il avait encore le temps d’agir... Pourquoi avoir accepté ce pari insensé, démentiel avec son ami ? Cette histoire de saut en parachute alors qu’il n’en avait jamais fait. Son ami, non plus d’ailleurs. Et c’est lui, Alexis qui avait perdu, qui devait faire le grand saut. Un baptême de l’air sous une énorme toile gondolée après une chute vertigineuse. Encore plus fort que le grand huit qu’il n’avait jamais aimé. Pas de barre pour le retenir, rien qui ressemble à un accessoire de sécurité sur une attraction. Seulement une question de confiance entre lui et le parachute.

Il voyait la terre qui se rapprochait, les taches des champs devenir plus grandes, les masses d’arbres aussi. Il n’allait pas rester accrocher dans un arbre !... Le sang refluait dans sa tête, tellement il était impressionné. Quand il s’était lancé, il était debout et très vite son corps s’était un peu recroquevillé sur lui-même, faisant des saltos avant et arrière. Rien à voir avec les positions à moitié allongées des passionnés de ce sport qu’il avait pu voir sur son téléviseur. Heureusement il s’était complètement vidé la vessie avant de monter dans l’avion, sinon... L’air était frais, juste assez pour pouvoir se retenir, comme on entre dans une eau fraîche. Il aurait préféré entrer dans une eau froide, c’aurait été plus progressif, moins terrifiant, moins sensationnel.

Question sensations, il était servi. Ses soixante-dix-sept kilos de masse corporelle l’entraînaient vers la terre. Environ une minute de descente lui avait-on dit, pour l’encourager. Il y avait des sauts bien plus longs, plus hauts. Mais, franchement, un de trois mille mètres lui suffisait. Ce n’était pas la hauteur minimum pour un premier saut en parachute mais il avait choisi de prendre la « dimension au-dessus », façon de parler pour montrer à son ami qu’il n’était pas complètement couard, qu’il pouvait en rajouter une couche même si... L’enjeu du pari, il l’avait oublié. Encore une de leurs idées à la noix. Ils pariaient pour tout et n’importe quoi. Mais là, ce devait être sacrément important pour qu’ils soient tombés tous les deux d’accord sur un saut en parachute. Saut qu’en plus il avait fallu régler car ce n’était pas gratuit.

Sur le grand terrain où Alexis devait se poser son ami l’attendait. Pierre-Yves faisait les cents pas. Il avait assisté au décollage de l’avion, regardé un peu sa route et plus rien. L’attente. Qu’aurait-il ressenti s’il avait dû sauter ? Il ne le savait pas, il l’imaginait, mais rien de plus. Il revoyait la petite séance de préparation avant le saut à proprement parler, sa montée dans l’avion, le décollage. Et après... Différentes pensées à propos de son ami dans le silence relatif de l’aérodrome. Ce presque rien d’imperceptible attente.

Par contre, Pierre-Yves se souvenait parfaitement de l’enjeu du pari. Un point d’histoire dans la conquête portugaise des territoires méso-américains. Pierre-Yves ayant eu raison, Alexis avait dû se lancer de cet avion à la verticale de là où il se trouvait.

Pierre-Yves leva les yeux et aperçut un gros point qui se rapprochait, une tête, des bras, des jambes, un corps entier !! Une fois le parachute tiré, il y eut une secousse qu’Alexis ressentit tout le long de sa colonne vertébrale et de ses jambes. Pierre-Yves, au sol, entendit l’air s’engouffrer dans l’énorme parachute blanc et vert. Il ne restait plus qu’à Alexis à se diriger vers le terrain où l’attendaient Pierre-Yves et un autre homme. Cela ne lui fut pas facile. Il n’avait pas l’habitude. Il tenta d’effectuer la réception au sol comme on lui avait montré avant le départ mais n’y arriva pas. Il tomba sur le sol s’emmêlant quelque peu dans les câbles du parachute.

- Ah nom de Dieu, par tous les diables que c’est bon de retrouver le plancher des vaches, s’écria-t-il, en soupirant fortement et en se relevant. Il souhaitait que Pierre-Yves lise sur son visage ses dernières sensations, comme des images successives, une chronologie en creux des impressions depuis le saut dans le vide.
- Tu t’en es bien sorti pour une première fois, fit simplement celui qui s’était approché du parachutiste et le détaillait.
- Faut croire, mais ça n’a pas été facile là-haut. Je n’arrivais pas à me faire à cette idée saugrenue de me lancer dans le ciel.
- Un pari est un pari.
- J’aurais voulu te voir à ma place. Pierre-Yves ne répondit rien, lui qui n’était pas très rassuré les rares fois où il prenait l’avion. Il avait été tellement sûr de lui sur ce point d’histoire méso-américaine. Ses connaissances l’avaient avantagé.
- Et la descente, comment as-tu trouvé ? Le fait de te sentir tomber...
- Bien, bien, mais je ne sais pas si je recommencerais. Ça ne m’a pas enthousiasmé plus que ça. Enfin c’était notre pari.
L’homme qui était avec eux tourna la tête vers eux. Il sembla étonné. Ce saut en parachute, l’enjeu d’un pari, c’était original et la première fois qu’il avait à faire à des hommes non conventionnels.
- J’ai cru que vous aviez fait ce saut par plaisir, pour l’adrénaline, fit le troisième homme.
- Pas du tout, répondit Alexis, j’y ai été contraint, d’une certaine façon. En toute connaissance de cause ayant un geste pour montrer Pierre-Yves.
- Bien heureusement, sinon il n’y serait jamais allé, répondit Pierre-Yves. Il eut un sourire énigmatique qui rendit perplexe l’homme qui les accompagnait. Il pensait que la plupart des personnes qui venaient faire du parachutisme le faisait par plaisir, par passion. Et pas sur un coup de tête. Il demanda l’aide des deux hommes pour replier le parachute. Ils étaient tous les trois silencieux. On n’entendait que le bruissement de la toile du parachute, le vent d’est qui soufflait et quelques rares chants d’oiseaux.

Les deux amis avaient fait de nombreux paris entre eux et les enjeux avaient été parfois originaux. La location d’une nacelle pour assister à un match de rugby ; le retour en slip dans un restaurant après un passage aux toilettes ; l’intervention déplacée (afin de déstabiliser les acteurs) de l’un ou de l’autre lors d’une pièce de théâtre ; le dévissage des plaques d’immatriculation avant et arrière d’une voiture inconnue dans un parking résidentiel ; l’agression verbale et sans raison d’un conducteur de bus par l’un des deux, l’autre tentant de calmer le jeu en s’en prenant au faux fauteur de trouble ; l’intrusion intempestive de tous les deux dans une émission de télévision diffusée en direct. Mais là, avec ce saut, en plus s’ajoutaient des émotions vraiment fortes. Alexis n’était pas prêt de recommencer. Ce serait certainement le premier et le dernier saut en parachute.

Le retour dans la voiture d’Alexis fut moins désagréable que l’aller. Plus ils s’étaient approchés de l’aérodrome d’où devait partir l’avion, et plus son appréhension avait grandi. Moins ils avaient été bavards, Pierre-Yves comprenant, ressentant le malaise grandissant de son ami.

Quand ils étaient descendus de voiture Alexis avait regardé longuement le ciel à moitié bleu, à moitié nuageux. Il avait aspiré de l’air mais sa gorge s’était contractée, comme il l’avait fait juste en montant dans l’avion et pendant la durée du vol. Un sentiment très désagréable qui l’aurait fait renoncer s’il ne s’était pas engagé avec ce fichu pari. Il était plus calé sur d’autres civilisations que celles situées dans la Méso-Amérique. Tous les deux aimaient se lancer des défis, des paris insensés qui pimentaient leur relation. Très vite après leur rencontre ils avaient parié pour un oui ou pour un non, d’abord des petits enjeux, des sommes d’argent peu importantes, puis des enjeux plus solides, plus insensés aussi. Tous les deux avaient bien conscience de cette étrange proximité qui les unissait.

Dans la première agglomération où ils purent trouver une brasserie, ils s’arrêtèrent. Ils commandèrent chacun une bière pression et trinquèrent à cet énième pari. Le plus fou et le plus insolite !! Ils tapèrent leur verre l’un contre l’autre et partirent dans un gros éclat de rire sonore qui ébranla les sièges, le sol, les cadres au mur, la table, la brasserie.
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