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Saturday night Gérard

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Muriel H.

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De l’eau sur ma nuque, mon crâne, mes yeux. Je reste un long moment, tête baissée, à regarder l’eau s’écouler dans le trou sale du lavabo. Tout est sale ici. Et rouge. Tout est rouge : les chiottes, la lumière, les murs.

On se croirait dans un labo photo. Un peep-show oui. Je saigne, je crache du sang. Je me suis pris un coup de poing dans la mêlée. Mais qu’est-ce que je fous là bon sang. Cette boîte has been des années 80. Je me rappelle quand je venais ici j’avais 17 ans. Les videurs nous laissaient entrer. Je connaissais tous les serveurs, des potes pour la plupart. Rien n’a été refait. Tout est vieux, ringard. Comme moi. Rien n’a changé. Moi si. Rapide coup d’œil dans le miroir. Ouh. Mon brushing n’a pas tenu, mon fond de teint a coulé. Sale gueule. J’ai des vilaines cernes qui me bouffent le visage. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point. Mais qu’est-ce qui m’a pris de revenir ici ? J’ai passé l’âge franchement. Qu’est-ce que je veux prouver ? Je danse encore très bien, merci. Quoi alors ? Qu’on me reconnaisse ? Retrouver des copains de virée ? Mes amours de jeunesse... Quand bien même, ils ne seraient pas tous assez cons pour faire leur come-back au « Marquis », danser sur... moi.

Ben moi si. Assez con pour pointer ma grande gueule et me mêler encore et toujours de ce qui ne me regarde pas. Enfin... Je connaissais une des femmes qui s’est crêpée le chignon, je-me-suis-senti-un-peu-obligé de l’aider. Mon âge. Presque voisine, elle habite à quelques rues de chez moi. On se croise de temps en temps à la boulangerie du coin, pour préciser à quel point ma vie est palpitante. Elle s’est souvenue de mon tube sorti en 87 et a engagé la conversation. D’habitude, tout ce qui peut flatter mon ego me rend plutôt sympathique mais elle m’a demandé avec un aplomb déconcertant comment j’avais réussi à chanter « une telle merde ». Là, j’ai tout de suite compris ce qui avait pu provoquer la première bagarre et je-me-suis-senti-un-peu-obligé d’en déclencher une deuxième...

« C’est comme çaaa... La la la laaa ». On ne se refait pas. Se bagarrer dans une boîte, c’est vraiment minable, je l’admets. Surtout à mon âge. J’avais l’impression d’être Tony Manero dans Stayin' Alive avec mon petit pansement au coin du sourcil, sauf que je n’ai jamais porté de costard blanc trois pièces. Dommage, c’était la classe quand même. Paraît que ça revient à la mode. Je ne suis pas parti, hélas, je suis retourné m’asseoir au bar. Le serveur m’a gentiment fait comprendre de ne pas m’éterniser. Les regards de tous les clients posés sur moi étaient loin d’être bienveillants mais les gars de la sécu ne m’ont pas viré. Manquerait plus que ça qu’il fassent les malins avec moi vu que d’habitude je leur signe des autographes.

 

« On va ramasser des millions fiston. » Ces mots résonnent encore dans ma tête. Je ne citerai pas le nom du producteur très connu qui me rabâchait cette phrase à longueur de journée. Enfin, au bout du compte, c’est surtout lui qui s’en est mis plein les poches. Bah... J’en ai un peu profité quand même, faut être juste. Je me suis acheté une voiture, un appart, des fringues de luxe, des voyages au bout du monde. Avec un seul tube. Un seul tube dont je n’ai même pas écrit les paroles ni la musique. On m’a souvent demandé pourquoi je n’avais pas continué. J’étais un crétin à l’époque, je le reconnais. J’aurai pu prendre des cours de chant, de guitare, contacter des auteurs-compositeurs reconnus... Ça ne s’est pas fait. Et dans le sens inverse non plus d’ailleurs. Personne n’avait envie de travailler avec un bellâtre prétentieux... qui savait tout juste chanter en plus. Mais... j’étais beau. Ça pour être beau, la nature m’avait bien gâté. Très jeune, j’ai compris que j’allais pouvoir tirer profit de mon physique... agréable. D’ailleurs, j’ai de beaux restes à 53 balais.

J’avais insisté pourtant :

— Mais je vous assure, je ne sais pas chanter...
— C’est pas grave ça, soufflait une voix de femme dans la cabine de l’ingé son, derrière la vitre, bien planquée.

Je la voyais à peine, brune, de dos, chemise blanche très classe. Ce casting quand j’y pense... C’était tellement drôle, grotesque et terrifiant à la fois. Tous ces types comme moi, ados, boutonneux, un peu enrobés, et moi, pédant, j’étais plus beau qu’eux, j’avais le sourire carnassier, j’avais ce truc en plus, cet ego sur-dimensionné. C’était tellement évident, je sortais du lot, bien-sûr ! Ils allaient me sélectionner, j’étais pas con, je sentais leur regard, ce frémissement, leur chuchotement, tête baissée, les mains devant leurs bouches, penchés sur la console à bidouiller un son hypothétique, hypnotique, un début de chanson.

— Ouais, c’est bon, continue, t’es pas mal là.

Et moi, à me trémousser devant le micro, ma main dans les cheveux, petite chorégraphie minable que j’avais pompé à la télé, un obscur clip du Jacky Show.

 

J’étais un bosseur pourtant, on ne pourra jamais m’enlever ça. Je voulais vraiment être bon, j’étais sincère. Mon heure de gloire passée, le vent a tourné et toute la production m’a lâché. Une fois le fruit bien pressé et le gros paquet de fric encaissé, toutes les portes se sont fermées, j’étais has been, ringard, plus rentable. Je n’ai pas traversé le désert, j’y suis resté plus de vingt ans, j’y habite toujours, j’ai planté ma tente. Je suis amer, c’est vrai. Les médias m’ont massacré, personne ne m’a soutenu quand il a fallu prouver que c’était bien moi qui chantait sur scène. Cette foutue bonne chanson me colle à la peau, comme l’encre d’un vilain tatouage, incrustée à jamais sous l’épiderme. Ce refrain tenace, cette mélodie efficace gravée dans la mémoire des français m’obsèdent jour et nuit. J’aurai pu me réjouir si seulement je les avais écrits.

 

— Un dernier cognac, Gérard ? On va fermer.
— Allez.

Je sais pertinemment qu’il ne va pas fermer ce crétin. C’est pas encore l’heure. Il a surtout très envie que je me barre. Je suis l’ombre au tableau dans sa boîte de merde. La tâche... dure à faire partir.

Le videur m’a tapé sur l’épaule. Le serveur s’est interposé :

— C’est bon Robert, il y va.

Brave garçon.

— Ce soir, on va ramasser des millions, hein Gérard ?

Ils se sont tous mis à rire et à chanter ce putain de morceau à la con. J’ai pouffé en vidant mon verre.

— Ciao la compagnie.

J’ai croisé ma voisine à la sortie... Amochée elle aussi. Je ne sais pas pourquoi elle-s’est-sentie-un-peu-obligée de me lancer, joyeusement, histoire de nous réconcilier : « À demain à la boulangerie ! »

À demain à la boulangerie. Quelle conne.

J’ai couru pour me cacher au coin de la rue.

J’ai vomi.

PRIX

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Samia.mbodong · il y a
L’ambiance boite de nuit est bien décrite, avec ces personnages ringards. Une belle écriture, pour une belle histoire touchante.
Bravo et merci à vous
Samia

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Teddy Soton · il y a
La chute est terrible, votre récit est bien mené, le choix des mots est très judicieux. Bravo +5
Puis je vous inviter à soutenir Frénésie 2.0 ?

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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, bouleversante et fascinante à la fois ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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Hermann Sboniek · il y a
Re Bonsoir Muriel. Encore une nouvelle "noire". Ne changez rien, vos personnages sont crédibles et vos histoires, même si elles suintent le désespoir n'en sont pas moins excellentes.
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RAC · il y a
Ha les boîtes des années 80... on pouvait draguer sur des slows, se faire des potes au cours d'une bagarre, se prendre des p'tites bitures au bar...Ha Nostalgie quand tu nous tiens... Texte criant de vérite qui se lit avec beaucoup de plaisir !
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Muriel H. · il y a
Merci !
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Mitch31 · il y a
Un personnage pathétique et attachant, une écriture directe. J'adore. Vous avez mes voix ! Si vous le souhaitez "La Guêpe" vous attend...
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Muriel H. · il y a
Merci !
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Nicolas Juliam · il y a
j'adore l'ambiance, le style, le côté loser du personnage et le titre qui m'a interpellé. Bravo et bonne suite.
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Muriel H. · il y a
Merci !
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Laurencin Joelle · il y a
Texte bien écrit, direct qui mérite toutes mes voix. Je participe à un autre TTC, peut-être le mien vous plaira-t-il en retour ! Bonne chance Chantal, au plaisir de vous lire de nouveau. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/renaissance-79
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Muriel H. · il y a
Merci !
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Chantal Sourire · il y a
Un has been, très conscient de son état, je vote !
Et vous invite sur ma page si vous voulez, merci !

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Muriel H. · il y a
Merci !
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Landry des Alpes · il y a
Lecture savoureuse
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Muriel H. · il y a
Merci !
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