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Satan plane à 40 000 pieds

Image de Romain Angellier

Romain Angellier

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Surgelés :


L’absence de contrôle. C’est tout ce qui définit mes aléas au sein de ce complexe immense dédié à la vente, à la consommation/consumation. Chaque pas qui brûlent des calories incendies l’humanité. Ils la gavent et la tuent, la contentent et l’asservissent à ses pulsions.

Je ne sais même plus ce que je suis venu acheté.

Le reflet de la vitrine de la grande surface me renvoie mon image plein pied. La tête légèrement inclinée, un index posé sur les lèvres, les pieds et les genoux rentrés vers l’intérieur. Je semble intimidé. Mes yeux s’assèchent. Je cligne rapidement des paupières. Après chaque mouvement des membranes, ce que je suis se multiplie. Je perds le compte. J’abandonne mes doubles dans leur prison de verre.

Et elle, la reine mère de tous, Ô Humanité, reste muette. Bâillonnée. Mâchant inlassablement. Passive. Les yeux morts. Dans l’acceptation totale de ses méandres. Dans ses démons de la possession. Des montagnes de trucs. Des amoncellements de machins. Un estomac géant brûle de dix mille feux ardents. Et Elle, elle me fait face, déployant toutes ses couleurs criardes, pin up parfaite portant un prix, des chiffres, et ça crie, et ça dis 0,99...$$/€€. Une vieille litanie d’amis me revient... La vie ne vaut rien. La vida no vale nada. Parce qu’elle n’a pas de prix.

La tête de l’humanité est dans tous les congélateurs. Elle a beau ne jamais avoir les mêmes traits, elle demeure figée dans la même expression. Les yeux exagérément ouvert, immortalisée dans une moue de surprise, la lèvre inférieure pendant légèrement, la bouche à demi ouverte. Comme cherchant à manger encore une fois morte. Immortalisée sèchement, arbitrairement, dans la seule action permise et obnubilée par sa tâche sans fin.

Sur certaines faces, (il n’y a pas d’autres mots, surtout pas « visage ») de la salive, aux commissures des lèvres, est figée en glaciation. Dix milles badauds passent devant sans s’indigner. On entend même des commentaires positifs ; «sacré pâté de tête ». Pour un peu, une image subliminale d’un prototype humain se léchant copieusement les muqueuses, nouveau stade oral à rajouter au premier. L’humanité a faim d’elle même. Se masturbe, se branle de ses excès, et se les repasse indéfiniment, dans une quête de réalisme (réel et donc accessible, vrai, matériel ou pas ; (re) faire une acquisition, etc, etc) toujours plus avide. Haute définition. Ultra HD. Et dire que nos yeux sont au delà de tout ça.

Savoir comment je suis arrivé là. Aucun souvenir du parcours. Trajet lisse, aucuns heurts, la conscience comme réactivée devant le rayon qui prolifère. Les fuites visuelles qui s’annoncent se répliquent toutes seules, à l’infini. Des rayons derrière des rayons, hologrammes fidèles se dupliquant silencieusement. Cligner des paupières et bailler largement ne contribue que mollement à réaliser ce réel aux airs d’images de synthèses. Juste Cesser de s’interroger. Juste subir les prochaines visions. Se tenir là, dans une grande surface, en tournant sur un généreux 360 degrés, me fait l’effet d’une drogue psychédélique puissante. Un genre nouveau de mise en abîme. Mais étais-je bien à jeun en partant ?

Combien de guillotine nécessaire à la production de tête humaine en cours ?

Quelles énergies dépensées (et de continents pollués) pour maintenir à température les futurs pâtés de têtes ?

L’appréhension globale de la production à voir fait froid dans le dos. Gigantisme. Un courant froid me remonte le long de la colonne vertébrale. De nouveau, avoir de quoi retomber amoureux de rien. Evaluer ses besoins. Souhaiter ma mort, la scénariser, peut-être même la fantasmer. Je n’adhère à rien, n’envisage ni ne comprends rien. Je n’ai pas faim. Estomac et intestin tournent à la bile. A vide. Et sur le coup, j’en suis satisfait.

Mes yeux pleurent de trop de répétitions. Cette perpétuelle galerie des glaces. Toutes absorbées. Nouvelles vues. Floues. Nettes. C’est bien mieux. Mon attention se déporte sur la droite, sur la gauche, j’essaie de capturer les comportements de mes semblables. Leurs apparences sont toutes dématérialisées. Ils ont beau se figer, leurs traits ne sont pas arrêtés. Même pas des spectres. Juste des flux, avalant, évacuant. Amoncellements polluants sur montagnes de déchets. Même le négatif de la terre ne ressemble plus à rien. Je décide de ne plus rien acquérir. Au revoir le strict minimum. La mort annonce son générique, et ça me laisse indifférent. Je ne fais pas grand cas du siège de mon existence. J’ai toujours eu le cerveau venteux. Déplacé. Décalé. Du vent dans mon crâne. Blizzard. Mistral. Et pour finir, El Nino.

Conserves :

Clignant exagérément des paupières, quelques larmes me rappellent les formes de mon visage. Une impression osseuse, exsangue, « la faim » alors que mon embonpoint est obscène. Rien n’est présent sauf une quantité non négligeable de ce que je perçois comme des miroirs déformants. Tout, semble, à chaque instant, sur le point de se fendre. Les formes grossières m’envahissent la perception. Je ne parviens même pas à me reconnaître.

Ma main droite cherche des lunettes inexistantes. Un pouce et un index happent le vide. Ma tête n’est plus que formes incertaines, je note de multiples excroissances, elles ne durent pas, changement constant, mon visage a tout du monstrueux. Je subis une mutation perpétuelle.

L’idée que l’environnement m’optimise en vue de me mettre en production, puis en exploitation. L’impression d’être accueillie au sein de l’élevage. La sensation que mes organes gonflent afin d’être finalement absorber. Un mot m’apparaît ; gavage. Je déglutis. Je transpire.

Fermer les yeux. Annuler les superpositions de formes identiques. Des produits / des rayons. Une fois les paupières closes, l'empreinte du réel persiste, des traits clairs sur l’opacité nictitante. Encore un rêve psychédélique ; c’est ce que je me dis. Encore une superposition. Je passe. Je repasse. L’impression de ne jamais subir une quelconque répétition. A chaque battement de cils, une nouvelle situation. Et pourtant, tout ici sent le mensonge.

Les conserves, non étiquetées, connaissent milles reflets. Des teintes d’argents, elles virent au translucide-macchabé, dévoilant leurs contenus. La nausée me submerge, mais les visions, elles, redoublent d’intensité. D’abord, une sensation labyrinthique, sans possibilité de déboucher sur la sortie. L’esprit se perd allégrement, sans jamais paniquer. Le tout ponctué de haut le cœur, à chaque fois que la raison pose un mot, une définition, sur le contenu des bocaux.

Un pas de recul. Avec une grande inspiration. L’oxygène me monte aux yeux et un demi sourire se forme sur l’infirmité de mon visage.

« Putain de merde, ce sont des intestins... des tripes... »

« Ce sont peut être les tiens... » Fait une voix étrangère, excessivement grave. Inhumaine.

Mes sourcils s’arque boutent. Mes paupières quittent mes yeux. Je sonde le réel avec mes yeux exorbités. Capteurs organiques.

Une autre voix de haut parleur dit (ou plutôt rajoute) ;

« A échelle humaine. »

Les crépitements et leurs reliefs m’assaillent les tympans. Je finis par fermer les yeux (étrange premier réflexe) puis par me mettre les mains sur les oreilles. Bizarrement, le silence ne se fait pas. D’abord des chuintements, des parasites, le stand by d’une C.B. en train de cracher.

Le, les hauts parleurs affirment ; « Satan plane à plus de 12 kilomètres. »

« C’est la distance qu’il lui faut pour se mater... » « Genre plein pied. »

Là c’est sur le ton de l’anecdote. Et je ne sais pas si ça vient des haut-parleurs ou d’une voix interne.

Battements de cils. Je cligne. Et aussi vite qu’un claquement de doigt, le contenu des conserves est vide et se retrouve par terre. Dégoulinant dégueulasse, un immense serpent géant de viscères malodorant. Des bris de verre un peu partout. Tout le rayon y est passé.

Du bout du pied, j’évalue la matière. Simple réflexe. L’impression que j’ai révèle une densité incroyable. Ca doit être du solide. A chaque instant, j’ai peur que les intestins prennent vie.

Qui a dit que les esprits frappeurs avait tendance à tout foutre en l’air ?

Et qui à dit qu’ils avaient tendance à emprunter votre sainte subjectivité ?

Tout ça pour dire que je subis l’action à venir. Mon cerveau sent le vieux cinéma.

Je me retrouve à enrouler des centaines de mètres d’intestins, gros et grêle, en subissant une folie générée par un supposé esprit malveillant. Et me voilà maintenant renversant un rayon entier au beau milieu de l’hypermarché. Le bruit strident du métal qui s’entrechoque rencontrant le sol blanc immaculé. Les rainures régulières m’hypnotisent un peu. Il y a comme un jeu graphique à terre, entre formes serpentines des tripes et les carrés parfaits blancs du carrelage.

Mon corps est télécommandé par je ne sais quel démon, il n’a pas pris la peine de se présenter. Etrangement, je n’arrête pas de répéter le mien. Comme pour me convaincre que toutes les composantes de ce moi même persiste à exister.

Le corps du démon se dirige vers les pieds métalliques tordus du rayon gisant à terre, liquide amniotique, formol, je ne sais... tout est méchamment visqueux. A chaque pas mes baskets émettent des vaguelettes sur cette infâme mer d’huile. L’odeur commence à remonter à mes narines, immédiatement je me plie en deux et dégueule une bile jaune acide. Je n’ai rien avalé de la journée.

« Putain d’hôte, pas vraiment le moment de tomber malade, on a un meeting de la plus haute importance. »

Ca ne peut qu’être la voix du démon. Et plutôt que de me susurrer l’info en mode pathologie schizoïde, il préfère emprunter les circuits électriques amplifiés des hauts parleurs. Son timbre de voix est flippant mais je décèle, ou plutôt soupçonne le démon d’avoir moduler sa voix à son avantage. Peut être s’est-il trompé de canal, mais il a réussi à foutre la panique partout.

Des caddies pleins se renversent. Des ménagers/ménagères stéréotypés poussent des hurlements silencieux, yeux et orbites exorbités, bavant pour la plupart, toutes dents dehors, courant en tous sens sans aucune cohérence. Seuls les mômes se marrent de voir leurs paters et maters partirent en vrille totale. J’en voix deux en train de dévaliser le rayon sucrerie, leurs poches en tombe par terre. Deux jumeaux parfaitement identiques applaudissent les haut parleurs, juste au dessus d’eux. Ils affichent un sourire malsain.

« Démon, t’aurais lâché un sort de chaos ? » à mon tour, je prends la parole.

Trou noir. Mes tympans happent tous sons. Silence.

Je me retrouve penché sur les pieds des étagères à les tordre férocement, tous les bruits qui sortent de ma bouche n’ont rien à voir avec moi. Un mélange de cri aigu félin et de bêlement.

Je dis « Démon, je ne veux ni connaître ta mère, ni ton père. »

J’enchaine ; « Ne dis rien ! »

Je continue : « Je me contrefous de ton nom ! »

Je me renverse en arrière et je chute. Un méchant impact à l’arrière du crâne. Du sang mais pas de douleur. Et comme si de rien n’était je me retrouve encore à plier des métaux sacrément résistant sans faire le moindre effort. Tout est subjectif, surtout maintenant, mes actions prennent une forme éthérée, lointaine, et j’en suis le seul spectateur.

Je me vois sourire de toutes mes dents et exposer un sourire carnassier. Je ne me reconnais pas. Il apparaît que ces... mes... canines sont prêtes à déchirer le monde.

Je m’aperçois derrière le rayon de gauche. J’emprunte surement la vue d’un client, quidam, comme moi égaré, berné, au gré des aléas de la superbe musique d’ambiance et des parcours prédéfinis ayant pour arrivée le stand énorme amoncelant la viande humanobovine.

Je tiens dans ma main gauche un genre de harpon artisanal. Et toujours cette béatitude que je ne me connais pas. De plus, j’exhibe un torse nu qui ne ressemble en rien au mien. J’ai le genre de physique d’Hercule.

« Le meeting, mon petit pote, le meeting, t’y es presque, et si tu déconnes pas plus on sera peut être à l’heure. » Fait donc la voix du démon superposée à la musique Zombie.

Mon bras gauche fait tournoyer le harpon de plus en plus vite. Ma tête est relevée vers le toit dont l’architecture change au rythme des cercles complétés par mon outil étrange. Lorsque une verrière apparaît le harpon s’élance et file à une vitesse incroyable. Très vite, je le perds de vue. L’impression qu’un lien subsistant me submerge. Une corde de viscères. Épaisse, et enroulée à une de mes chevilles noueuses attire mon attention. Je comprends. Je n’ai le temps d’exprimer qu’un soupir fatigué avant de quitter le sol.

Dans mon ascension, je remercie le hasard pour avoir voulu qu’une partie de mes intestins s’éprenne, comme un reptile affamé, de ma cheville, de mon mollet. Si cet avant goût d’assurance précaire n’avait pas eu lieu, sur que l’organe de digestion aurait cédé net.

Et tandis que je monte vers des cieux étranges, mon imagination, est-ce déjà le manque d’oxygène, me joue et me rejoue la scène, fantasmée, de la rupture de mon intestin grêle.

Bien des choses se déversent alors sur le sol, et c’est alors que presque “tout” mon être “entier” est aspiré par cette brèche pirate pratiquée. En gros, la vision veut que mon corps soit aspiré par mes sphincters. De la chair en rab, le surplus de masse corporelle chute à terre dans un bruit flasque, bête et vulgaire. Mon âme s’est déjà fait la malle par le même chemin. Le travelling offre d’abord une vue sur mes restes, à même le carrelage blanc, éparpillés comme une gerbe alcoolique. Très vite j’emprunte le tunnel et tout n’est plus que grand huit. Je hurle. Je cris. Et je me marre. Je ne sais pas encore que la fête foraine de la conso n’est pas finie.

Derrière l’hilarité, il y a la stupéfaction. Je vois et je revois les derniers restes de ma masse, l’écoute aussi, l’impact spacieux de la chaire au sol, bientôt couvert, tandis que les ultimes instants de ma subjectivité montent et montent encore, par une musique faite de nappes berçantes et insipides, elle aussi bientôt sous l’assaut de la machine automatique (un genre de drone à roue) envoyée pour récupérer la flaque de mes organes, et, me croirez vous, j’en ai toujours le souffle court, le dernier plan terrien que je conserve est une image parfaitement centrée (travelling arrière ultra rapide), un trou de lumière blanc, ayant pour centre un cercle de mon hémoglobine et autre physiologie, très vite passé au nettoyage, détergent et balai brosse, qui aurait cru qu’une existence de quelques décennies vide puisse être balayée comme sous l’effet d’un revers de main antiseptique et amnésique, sans rien laisser derrière lui ?

...Putain..., je ne suis (plus) rien.

Un trajet de ballon grimpant avec une voix intérieure à l’hélium. C’est l’idée que je me fais de moi même pendant l’ascension. A ce stade il est impossible de savoir si je suis une âme ou un courant d’air. Le trajet vers le haut me laisse supposer que je gagne le paradis mais je n’en suis pas convaincu. La seule chose de sûr, c’est qu’il y a un sacré trafic. Le monde des ombres est dense, surchargé, saturé d’âmes errantes ? Qui comme moi cherche à quitter l’atmosphère. C’est une jungle dangereuse, car même si je ne peux pas les voir, les trous d’aspirations qu’elles laissent derrière elles sont étonnamment puissant, et tendent à me faire dériver, donc turbulences et loopings.

Il y a donc deux trajets dans ce qui me reste de tête, âme, esprit. Encore un jeu de dupe orchestré par ce que nous nommons communément l’enfer. D’un côté le voyage éthéré au milieu des fantômes, de l’autre, le saut à l’élastique inversé, l’épais caoutchouc extensible et costaud se révélant être... « mes », « leurs » intestins. Aucun des deux trips n’est agréable.

Mon entité possédée par la possession s’achemine vers ce qui semble être le jugement dernier ou peut être seulement un énième aiguillage, ce qui me semble plus plausible. Du jamais vu. La queue la plus bordélique qui soit en tous cas.

Subjectivité 1 est passée d’une ascension légère à une chute sans fin dans rien.

Subjectivité 2 grimpe et grimpe encore dans ce qui paraît être un embouteillage empruntant les courbes du symbole de l’infini.

« Salut Satan. »

Il bronze sa tête de chérubin à la lumière pâle infinie des damnés. Comme un mortel ferait une séance d’U.V. Fascinant. Il conserve même, sur sa peau, les traces des innombrables passages des égarés ou damnés. Sa peau diaphane est digne d’un écran où se reflèterait perpétuellement des ombres négatives, des ombres blanches sur un teint global encore plus terne, plus cassé dans le blanc. Ou peut être grouille-t-il intérieurement de vers. Allant et repassant, lui donnant l’éclat étrange d’être en chaque parcelle, plus vivant que « survivant », tellement à l’image de ce que nous sommes, nous, humains.

« Non, cher ami, moi, c’est Lulu. Lucifer. »

Et alors je me marre dans l’éternité. Songez un peu au « châtiment » de ce que peut être un fou rire éternel...

HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! Etc... Etc...

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