Sarkostique 1er, empereur des moustiques

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écrire des histoires, mettre son âme à nu, se noyer des jours et des nuits dans une fièvre au bout de laquelle ont pris vie des personnages nés du rêve, pétris de réalité, frémissants de  [+]

Si, dans la fable qui suit, vous trouvez, amis lecteurs, une quelconque ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé, qu’il soit bien entendu que ladite ressemblance ne pourrait être que fortuite, et que l’auteur en décline, comme il se doit, toute responsabilité.

Voici l’histoire d’un moustique de l’espèce la plus petite. La famille de notre héros, très ancienne, s’était illustrée dans l’histoire violente et gorgée de sang d’un de ces pays de l’est, sombre, montagneux et enneigé neuf mois par an. Le plus connu de ses ancêtres, le légendaire Vladstyc, était célèbre pour avoir réussi à soulever un canari au bout de sa trompe, comme vous l’avez tous appris dans les livres d’histoire. Mais les familles connaissent des hauts et des bas, et notre petit gabarit était né du côté de Saint Jean de Luz, où il coulait des jours heureux au bord de la mer.
Quand il en eut l’âge, il s’éprit d’une « cousine » aux longues pattes, qui avait été élue miss Moustique, tant elle était jolie et élégante. Après moult réflexions, notre amoureux se convainquit que le meilleur moyen de se faire mousser aux yeux de la belle résidait dans la conquête d’un pouvoir suprême. Ne connaissant rien à l’agriculture, à la culture ni à la finance, il opta tout naturellement pour la politique. Avec une énergie folle, il se lança à l’assaut d’espèces non protégées. Il tourbillonna tant et tant, il vrombit tant et tant, sans relâche, de jour et de nuit, autour des moutons, des chèvres, des veaux, des vaches, des chats paresseux, des chiens fidèles et même des gens, qu’il finit par rassembler dans l’exaspération une foule hétéroclite.
Les rues de Saint Jean de Luz s’emplirent de bruit, de cris, de rouspétances, de claquements de dents, de grincements de griffes et de concerts de klaxons. Les représentants de toutes les communautés révoltées, les chiens de berger et même les poissons volants réclamèrent une solution radicale qui pourrait enfin leur amener la paix et leur permettre de dormir enfin, car notre excité du dard vrombissait partout à la fois, se glissait dans toutes les alcôves, nids, terriers et repaires sans laisser aucun repos à quiconque.
Des responsables autoproclamés se réunirent en conseil, au musée Guggenheim de Bilbao, au sommet du mobile de Calder. Ils discutèrent longtemps, dirent beaucoup d’âneries, et même quelques choses assez intelligentes, puis finirent par s’accorder sur un compromis. Puisque ce nabot voulait le pouvoir, on allait le lui donner. Cela flatterait son ego, il se calmerait sûrement, et tout le monde pourrait se reposer et reprendre ses esprits. Il faut dire qu’ils étaient tous très fatigués, on le serait à moins. Et puis, le risque ne semblait pas grand : qui diable avait jamais obéi à un être aussi petit ?
Pendant ces tractations, le bruit commença à se répandre tout autour de Saint Jean de Luz que, si la situation des dormeurs était grave, elle n’était pas pour autant désespérée : un roi, que dis-je, un empereur, (pourquoi faire les choses à moitié ?) serait nommé, et le désordre des nuits du pays Basque allait cesser. Ils mandèrent donc notre agité chronique à Bilbao, où il arriva, les ailes tremblant d’une excitation faussement retenue. Que de marches à monter, pour conquérir ce pouvoir tant convoité ! Mais le jeu en valait la chandelle, et Saint Jean méritait bien quelques petites courbettes polies devant un conclave de vieilles badernes, n’est-ce pas ? En tous cas, c’est ce que pensait notre postulant au poste de premier moustique de France, car son ambition croissait à chaque degré gravi. Lorsqu’il se présenta devant les représentants du peuple, il fit le modeste, et, d’un ton patelin, fit un très beau discours auquel personne ne comprit rien, mais dont il ressortait à l’évidence que, pour un moustique, il était fort beau parleur.
Pour la circonstance, et aussi pour cacher la lueur jubilatoire qui brillait dans ses yeux, il avait enfilé une paire de lunettes de soleil dernier cri, et, pour se hisser au niveau de la fonction qu’il briguait, il avait glissé des talonnettes dans ses souliers italiens sur mesure. Cet accoutrement surprit beaucoup, mais, pour ne pas se déjuger trop vite, le conseil décida qu’il s’agissait d’un nouveau style, opinion d’autant plus surprenante que la fonction venait d’être créée.
Le plus ancien des représentants se racla une aile, brossa sa trompe d’une patte nerveuse, puis fit à son tour un très beau discours, ronflant et ennuyeux à souhait, auquel personne ne prêta attention, jusqu’au moment où il fut question de trouver un nom au nouvel empereur. Le nom de Vladstyc l’embrocheur fut évoqué, mais l’attaque d’un canari sans défense, fut-elle ancienne, ne parut pas être en mesure de rassurer un peuple épuisé. A tout saigneur, tout honneur. Les généalogistes proposèrent donc de revendiquer un ancêtre d’une branche très éloignée, certes, mais dont la puissance flatterait autant le nouvel empereur que les troupeaux sur lesquels il allait régner. Qui donc, me demanderez vous ? Le sarkosorus, bien évidemment ! vous savez bien, ce dinosaure à grande gueule et petites pattes dont les talents de chasseur étaient appréciés de tous au temps du crétacé supérieur.
« Sire, annonça solennellement le plus ancien des représentants en bavotant légèrement sur une pale rouge du mobile, votre nom sera désormais Sarkostique 1er , et nous l’écrirons à la française, car c’est dans ce pays que vous régnerez, pour votre gloire et celle de la nation toute entière ». Il avait fini par croire ce qu’il disait, et tous les autres se mirent à y croire aussi. Le peuple n’avait qu’à bien se tenir, et que pourrait-il désirer de mieux qu’un souverain jeune, énergique, décidé et amoureux de surcroît ? Notre nouvelle tête couronnée avait le plus grand mal à ne pas sautiller de joie, mais il savait que sa nouvelle fonction demandait la plus grande dignité, et il se contenta d’aller passer des vacances sur le bateau d’un de ses amis pêcheur d’anchois en compagnie de sa jolie fiancée, car, effectivement, elle n’avait pas résisté à un individu capable d’atteindre un si haut sommet.
A peine rentré chez lui, il fut pris, contrairement aux prévisions les plus optimistes, d’une véritable frénésie ; rien ne devait lui échapper, ni personne. La moindre parole, le moindre rêve, la plus petite information devait lui parvenir, et il tenait à traiter chaque problème, vrai ou supposé, en personne, n’hésitant pas à punir les insolents en vrombissant à leurs oreilles des nuits entières. Il étendit son champ d’action jusqu’à Paris, où il asticota sans relâche journalistes, députés, sénateurs, ministres, policiers et enseignants, sans compter qu’il se nourrissait abondamment sur la peau des plus démunis, les rendant exangues à force de leur pomper le sang jour après jour, veille après veille.
Cette fois, la coupe était pleine et la cohorte des mécontents encore plus mécontents. Tout le monde se mit d’accord et en vint à comploter la perte de l’insupportable. Ils envoyèrent des tueurs armés de tapettes, mais il était si petit et si vif qu’il leur échappait à tous les coups. Ils armèrent tous les logis de bombes anti-insectes volants, mais tout le monde s’étouffait alors qu’il avait pris la poudre d’escampette depuis longtemps, histoire d’aller voir ailleurs s’il y était. Finalement, ils organisèrent une véritable traque dans les règles, réussirent à le débusquer et le chassèrent en direction d’un papier anti-mouches réputé être l’arme suprême dans ce genre de cas désespéré.
Mais une fois de plus, notre tourmenteur en chef réussit à leur échapper. Il se retrouva, épuisé, soufflant et suant, assez piteux en somme, dans un église de Bilbao, où un livre d’heures était grand ouvert sur l’autel. Notre souverain déchu tenait à la vie, même si sa douce compagne (qu’il avait épousée en deux temps trois mouvements) avait fini par rejoindre ses parents. Il vit qu’il manquait un point sur un « i » au bas de la page et décida que, vu sa petite taille, se réfugier à cette place manquante lui fournirait un camouflage suffisant pour tromper la meute hurlante lancée à ses trousses.
Malheureusement, chassez le naturel et il revient au galop. Très rapidement, il fut pris d’impatiences dans les ailes et, dans un tic nerveux, les agita suffisamment pour bzzbzzter presque en silence. Rien ne bougeait. Que risquait-il, après tout, à se dégourdir un peu dans une église vide, je vous le demande ? Il recommença encore un petit coup, en émettant cette fois son vrombissement caractéristique quoique léger, pour une fois.
Sur un coussin de velours vieux rose posé sur une stalle décorée avec art de volutes sculptées enroulées autour de chimères bien étranges, le chat du curé s’était éveillé. Il reconnut le bruit infernal de celui qui l’avait si méchamment piqué au museau lors de son couronnement, et ne s’en était même pas excusé, le goujat ! En vrai Raminagrobis, il coula un regard faussement paresseux vers la source d’un énervement qui avait largement fini par dépasser les frontières non seulement de France, mais de l’Europe entière. Puis, l’air de rien, il se coula discrètement vers le livre de prières et, d’un coup sec, d’un seul, le referma sur l’infortuné qui disparut ainsi de la surface du globe une nuit sans lune, laissant dans une contrée lointaine une jeune veuve qui l’avait déjà oublié.
C’était un impératicide, certes, mais Raminagrobis pouvait dormir tranquille : il se passerait longtemps avant que quelqu’un se rende compte que le point sur le « i » du mot « fin » n’était, somme toute, qu’un ridicule insecte écrabouillé.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Sarcastique et frénétique avec de nombreuses références qu'on s'amuse à décortiquer !
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Elisabeth Deshayes · il y a
j'en suis ravie le but était de faire partager un peu de l'amusement que j'ai éprouvé en l'écrivant .
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Très fluide & très vif ! (Et oui, chassez le naturiste et il revient au bungalow ♫)
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Elisabeth Deshayes · il y a
texte quelque peu moqueur, qui n'entre pas dans la ligne éditoriale de la maison. Je me suis beaucoup amusée à l'écrire, vraiment !
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Gilles Pascual · il y a
On sent effectivement votre jubilation ! J'ai passé un chouette moment, merci !
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Et vous avez bien fait !
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Elisabeth Deshayes · il y a
merci beaucoup !