Sarabande

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J’aime la Vie, j’aime la Beauté sous toutes ses formes, j’aime l’empathie et la gentillesse, j’aime les voyages,  lire et écrire me sont indispensables, j’aime ma famille  [+]

- Monsieur Andrieult, veuillez vous asseoir je vous prie. J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer, la Kommandantur m’a remis ce matin une liste de maisons et d’appartements à réquisitionner. Votre hôtel particulier en fait partie
- Mais nous occupons toutes les chambres
- Malheureusement c’est à vous de trouver une solution. Je n’ai aucun moyen de vous aider. Comprenez-moi ce sont les ordres de la Kommandantur et comme vous le savez, pour le moment ce sont eux qui font la loi.
- Est-il au moins possible de savoir qui nous allons héberger et quand ?
- Le Lieutenant-colonel Wolfgang von Künst et son aide de camp le capitaine Günther Welwig. Je les ai rencontrés, ils parlent français, et semblent convenables. Ils seront là ce vendredi.
- Il ne nous reste plus qu’à nous incliner et supporter avec calme et dignité les obligations que nous impose l’occupation. Au revoir Monsieur le Maire.
- Au revoir Monsieur Andrieult. Ah, attendez, l’Etat français indemnise pour cette occupation 5 francs par officier et par nuit et 3 francs par soldat .

Antoine Andrieult quitte le bureau du Maire avec un sourire de dégoût. S’il ne respectait pas Edouard Duchesne, il lui aurait dit : « Dites à l’Etat français de garder son argent ».

Le vendredi en début de soirée, les portières d’une voiture se referment bruyamment en bas du perron. Des pas résonnent sur les marches en pierre. On sonne. Mélanie fait entrer. Deux silhouettes élancées en uniforme impeccable s’arrêtent devant la porte du salon sans en franchir le seuil. Ils saluent d’un claquement de talons puis se découvrent. Casquettes plates sous le bras ils s’inclinent très légèrement. :

- Madame, Mademoiselle, Monsieur, je me présente : Wolfgang von Künst et voici mon Aide de camp le capitaine Günther Welwig. Je suis désolé. J’aurais évité cette intrusion si cela avait été possible .

Les membres de la famille sont pétrifiés. L’ennemi est là chez eux, au cœur de leur intimité. Sans un mot, ils lèvent des yeux neutres vers les hommes. Le silence est lourd. Quelques minutes interminables passent sans le moindre mouvement. Le lieutenant-colonel esquisse un léger sourire pour dire :

- Nous souhaiterions monter dans nos chambres. Nous ne connaissons pas le chemin
- Mélanie, accompagnez ces messieurs.
- Le Maire avait raison ils ont l’air convenable, soupire Antoine Andrieult.
Juliette, intimidée, se réfugie dans la lecture d’une partition d’Erik Satie. Claire n’a pas été sans remarquer la beauté virile mais empreinte de douceur des visages aux yeux dorés.

Avant de sortir, le lendemain matin, les officiers s’arrêtent à nouveau sans franchir l’entrée du salon, claquent les talons :

- Bonjour, les chambres sont parfaites, je vous remercie Madame. Pour les repas, vous n’aurez pas à vous en occuper, nous les prendrons à la Kommandantur. Au revoir .

Silence de banquise.

Malgré la discrétion du Lieutenant-colonel et de son aide de camp, les premiers jours de cette installation sont malaisés. Les Allemands habitent l’étage noble, la famille s’est exilée dans les mansardes. La maison est heureusement pourvue de deux salles d’eau. Le plus difficile sera de partager le salon et se résigner à ne plus avoir accès aux chambres dont il a fallu déménager tous les vêtements et objets personnels.

Quinze jours ont passé. Les « locataires » partent tôt le matin et ne rentrent que tard dans la soirée. Leur relation avec les propriétaires n’a guère évolué, elle se borne à un : « Bonjour » en début de journée et : «.Nous vous souhaitons une bonne nuit » le soir. Pourtant il semble que les officiers souhaiteraient engager la conversation mais les Andrieult ne sont pas encore prêts, même s’ils apprécient la distinction et la discrétion de leurs hôtes.

Un soir, alors qu’Antoine lit le journal dans son fauteuil, Claire est blottie dans le crapaud de sa tante Agathe et se demande si tout cela finira un jour. Quant à Juliette elle travaille la « Dolly » de Fauré. On sonne. Mélanie ouvre et fait entrer Wolgang von Künst et Günther Welwig gênés d’arriver si tôt. Monsieur et Madame Andrieult les reçoivent, comme de coutume, froidement mais poliment.

- Ah, c’est vous Mademoiselle Juliette qui êtes au piano. Nous avons attendu un moment avant de sonner pour ne pas vous déranger. J’ai une grande admiration pour vos compositeurs et j’étudie moi même le « Traité d’Harmonie » de Rameau. Je vous en prie, continuez, dit Günther timidement. Juliette quête du regard un acquiescement de son père. Celui-ci baisse la tête en signe de consentement.
Antoine se sent obligé de proposer le seul fauteuil vacant au Lieutenant-colonel, pendant que Mélanie apporte une chaise au capitaine. Avant de s’asseoir au piano Juliette replace une mèche blonde, rebelle, avec un peigne en écaille. Elle lisse sa robe en tissu fluide qui dessine un corps aux proportions parfaites. Elle se concentre, puis attaque avec assurance une sonate de Scarlatti. Tout ce qui l’entoure disparaît, elle se fond dans la musique jusqu’à la dernière mesure.
Les deux officiers se lèvent pour applaudir la jeune fille suivis par les parents particulièrement admiratifs ce soir.

- Je vous félicite Mademoiselle, vous serez une très grande pianiste. Juliette remercie le Lieutenant-colonel et son aide de camp d’une légère révérence et quitte la pièce. Günther la suit du regard, déçu. Un silence lourd reprend possession du salon.

La propagande, ne parle que de victoires pourtant la guerre est loin d’être finie. Nous ne sommes pas prêts de quitter cette maison. Il faut briser la glace à tout prix pense Wolfgang. Il se lance en dépit du mutisme du couple :

- Lors de mes études j’ai vécu en France. Vous avez de la chance de vivre dans un si beau pays. J’ai séjourné au cœur de Paris.
Un dimanche, me promenant au Marché aux Puces, je me suis arrêté devant une remise débordant de tableaux de toute sorte, mis là, pêle-mêle à même le sol. J’ai fouillé par curiosité et me suis trouvé en présence d’un Monet, je l’ai reposé pour ne pas dévoiler au marchand mon intérêt pour cette toile. Après avoir examiné le dépôt en quête d’autres trésors et m’enquérir de quelques tarifs, je suis revenu au Monet. La signature
était là, bien en évidence comme dans toutes ses œuvres. Je lui ai demandé combien il le vendait, certain d’entendre un prix pharaonique : « Si vous le voulez, je vous fais un bon prix, il y a trop longtemps qu’il traîne ici. » me répondit-il «  J’étais ébahi et payais rapidement.»
- Vous vous intéressez à la peinture française ? » demande Antoine
- Oui beaucoup. Vous avez d’ailleurs chez vous de très belles toiles. Je vous ai assez dérangé, je vous souhaite une bonne nuit »
- Bonne nuit » dit en écho Günther.

- Je dois avouer que ce sont des personnes de bonne compagnie. Qu’en penses-tu Claire ? »
- Oui, tout à fait et si tu es d’accord, nous pourrions les inviter à dîner. Après tout il y a des gens bien partout ».

Claire a choisi la nappe blanche brodée de son trousseau. L’argenterie et le cristal comme tous les jours. On essaie d’oublier les horreurs de la guerre comme on peut.
Avant de rejoindre la famille dans le salon, les officiers ont eu la délicatesse de retirer leurs uniformes. Wolfgang, se présente en pantalon de flanelle grise, chemise blanche sous un veston de tweed, et Günther, en pantalon gris, chemise blanche et blazer. Tous deux cravatés. Ce geste symbolique a pour effet de détendre l’atmosphère rapidement.

- Nous apprécions beaucoup votre patriotisme et de notre côté sommes très attachés à notre pays et à toute sa culture. Je suis sûre que Mademoiselle Juliette qui étudie le piano, sera de notre avis en ce qui concerne nos compositeurs. Nous n’avons jamais fait de politique ni adhéré à aucun parti. L’Europe s’unira, c’est certain. Nous ne le verrons peut-être pas. Un jour viendra où il n’y aura plus de frontières. Je suis un scientifique, un chercheur. Mon combat est différent, je me bâts POUR les hommes. Si je parle aussi au nom de Günther c’est que nous sommes des cousins éloignés, et partageons les mêmes conceptions. Ce soir, nous avons le plaisir et l’honneur d’être accueillis au sein d’une famille française. Merci.
Antoine remercie d’un signe de tête.

- Et vous Monsieur Welwig que faites vous lorsque vous ne faites pas la guerre ?
- Je suis étudiant en géologie. Le piano est mon hobby. Je joue depuis l’âge de cinq ans, ma mère est violoniste dans l’orchestre philharmonique de Hambourg .
Monsieur Andrieult lève son verre :
- A la fin de la guerre !
Tous reprennent en chœur :
- A la fin de la guerre !

- Madame est servie, annonce Mélanie
- Ce ne sera pas un festin, j’en ai peur, prévient Claire, les files chez les commerçants sont longues et bien souvent lorsque notre tour arrive il n’y a plus rien à acheter. J’ai fait de mon mieux.
Wolfgang souhaiterait lui dire qu’il peut l’aider à trouver de la nourriture plus facilement cependant il se tait, sachant qu’il romprait le charme de cette soirée.

Günther est assis à côté de Juliette, ils se regardent à la dérobée, mais lorsque leurs yeux se rencontrent, l’intensité de leur attirance parcourt tout leur être. Ils parlent de leurs études et de leur passion pour le piano et particulièrement de tel ou tel morceau si difficile à jouer. Leurs cœurs, eux, parlent de tout autre chose qu’ils ne peuvent partager.

Pendant ces soirées, tout ce qui se passe au-dehors est mis entre parenthèse le temps d’un dîner entre amis.

- Merci, Madame ce fut excellent . Claire remercie d’un sourire et propose à Günther de se mettre au piano. Il profite de l’occasion pour demander à Juliette si elle connaît le recueil des « Contes de Ma Mère l’Oye » de Ravel. « Oui, je l’ai travaillé » « Moi j’ai travaillé la partition à quatre mains. Voulez-vous que nous la jouions ensemble ? » Le visage de Juliette rosit : « Avec plaisir ».
Assis sur la banquette en cannage beige, ils s’effleurent. Leurs mains dansent sur le piano comme deux papillons amoureux. Ils éprouvent en cet instant une parfaite communion, la musique les transcende et les unit. Les frontières se dissolvent lorsqu’ils se consultent et entament, quasiment sans intermède « La réduction pour piano à 4 mains «  de la 5ème symphonie de Beethoven.
L’air est dense de musique, elle occupe tout l’espace, elle fait vibrer les corps. Il y a quelque chose de divin dans le jeu des interprètes. Les auditeurs voudraient que cela ne finisse jamais.
Mais toute pièce musicale a une fin, or cette fin là est douloureuse. Elle ramène à la réalité, à la séparation.
Les compliments ne tarissent pas. Günther et Juliette savourent leur complicité musicale.

Wolfgang et Günther ce soir, pour prendre congé, n’ont pas claqué les talons. Ils ont fait un baise-main à l’hôtesse et se sont inclinés devant Juliette et son père.

Il a fini par se créer une certaine forme d’amitié et les officiers sont, après ce jour, conviés quasiment chaque semaine à la table des Andrieult. Leur élégance raffinée, leur discrétion et leur culture font l’admiration du couple bien qu’ils se sentent toujours un peu fautifs de ce lien avec l’ennemi. Le dîner se prolonge par une amicale joute musicale où les jeunes gens s’amusent à confronter leur virtuosité. Puis la soirée se termine par un éblouissant « quatre-mains » où l’harmonie se transcende en une profonde intimité. C’est là leur unique possibilité de se parler d’amour.

La famille cohabite maintenant depuis quelques mois avec les officiers. Dehors l’armée allemande a entièrement envahi, la ville.

Un matin Claire rejoint Juliette dans sa chambre pour la mettre en garde :
- Ma fille n’oublie pas que c’est la guerre et que ce sont des soldats qui font partie d’une armée qui veut nous anéantir. Nous passons, certes d’agréables moments en compagnie de deux hommes d’excellente éducation et fort cultivés. Ils n’en sont pas moins nos ennemis.

Les tickets se raréfient, les files s’allongent ce qui rend les dîners de plus en plus difficiles à préparer, mais pour rien au monde on ne renoncerait à ces instants qui ressemblent à la normalité.
Wolfgang ne fait toujours aucune allusion à propos d’un approvisionnement plus abondant. Il contribue en tenant compte des restrictions et n’apporte pas plus que ce que les Français n’ont droit. Il sait que les Andrieult auraient, sinon, l’impression de collaborer avec l’ennemi. Cependant il faut se rendre à l’évidence, il n’y a presque plus rien à manger. Claire décide de partir avec Mélanie, à la campagne, chez sa sœur Clotilde espérant rapporter quelques légumes frais, des œufs et qui sait, peut-être un poulet ou un lapin.

Juliette étudie assidûment le « deuxième Impromptu » de Schubert . Elle doit le présenter au concours du Conservatoire si les événements le permettent. Elle profite d’être seule dans la maison pour travailler les gammes insupportables à écouter pour les autres.

Un orage éclate, les éclairs illuminent le ciel assombri par les nuages gris-noirs. Juliette se bouche les oreilles pour ne pas entendre le grondement du tonnerre. On sonne. Elle n’attend personne à cette heure-ci. Les a-t-on suspecté de collaboration ? Elle attend, espérant que la personne se lassera. On sonne plus fort cette fois-ci. Hésitante, effrayée elle ouvre.. C’est Günther en uniforme, le visage défait :
- J’ai mon ordre de mission pour le front russe.
Juliette aurait voulu avoir l’air indifférente mais elle ne peut retenir ses larmes. Soudain une pluie diluvienne s’abat et martèle les carreaux du salon. Elle lui prend la main et l’entraîne au piano. Ils jouent plusieurs heures sans repos, avec fougue, passion, désespoir et amour. C’est une tempête de notes qui éclate dans le salon mêlée au bruit de la pluie, et du tonnerre.

Ils plaquent l’accord final, exaltés... Günther prend Juliette dans ses bras, et la couvre de baisers. Elle répond passionnément. Lorsqu’il l’entraîne vers l’escalier, jusqu’à sa chambre, elle n’oppose aucune résistance, portée par un élan irrésistible. Ses gestes sont d’une infinie douceur et transcendent la sensualité de la jeune fille si difficilement contenue jusque là. L’art a des contraintes que l’amour ne connaît pas. Elle est éperdument amoureuse. Son cœur bat à tout rompre, ses pensées se brouillent « et si le Lieutenant-colonel arrivait plus tôt », les mots de sa mère résonnent : « Günther fait partie d’une armée qui veut nous anéantir ». Un instant elle se raidit puis s’abandonne définitivement dans les bras du capitaine qui doucement, tendrement, amoureusement la cueille comme une fleur rare.

-Vous êtes enceinte Madame annonce le médecin.
- Cela ne semble pas vous réjouir
- Si si, je vous remercie.
Juliette ne peut y croire, une fois une seule fois et la vie s’est installée en elle bouleversant son existence. Elle sourit au praticien alors que la nausée est au bord de ses lèvres. Il faut à tout prix avoir l’air heureuse pour éviter d’éveiller les soupçons.
- Vous êtes toute blanche, êtes-vous sûre de bien aller ?. Elle réfléchit vite à une réponse
- Oui, merci docteur. J’aurais simplement aimé éviter d’avoir un enfant dans une époque aussi incertaine.

La porte franchie, elle éclate en sanglots. Que pouvait-il lui arriver de pire, être enceinte d’un soldat allemand en temps de guerre ?

Les officiers sont repartis depuis trois mois et Günther se trouve sur le front russe. Elle n’a aucun moyen de le joindre et si elle l’avait, faudrait-il le lui dire? Günther si charmant, Günther si tendre, serait-il heureux si elle lui apprenait qu’elle attend un bébé ?

Son secret bien gardé, ne sachant comment le révéler, elle gagne du temps en préparant avec ferveur le concours du conservatoire. Elle joue, elle joue pour se donner le courage d’affronter sa famille, elle joue pour sentir la force de Günther.

Or, une grossesse ne se cache pas aussi facilement qu’un secret. Elle s’arrondit, elle a atteint l’ultime limite. Sa mère lui a déjà demandé pourquoi un tel acharnement au piano. Elle a le temps, le concours est encore loin, elle se fatigue trop, d’ailleurs elle est toute palotte.

Le temps de l’aveu approche à grands pas. « De rêve à cauchemar » quel titre ! Ses doigts courent sur le clavier; elle improvise son idylle et sa fin dramatique en sanglotant. Or, une fois encore, il y a une dernière note, cette horrible dernière note qui ramène à la réalité. Il faut avouer, avouer une faute, avouer d’avoir fauté avec l’ennemi. Pourtant cette faute n’avait pas le parfum de l’interdit, c’était une histoire toute simple : l’attirance de deux jeunes gens animés par la même passion du piano, unis dans l’amour de la musique dont l’unique étreinte a porté ses fruits.

Juliette se souvient que ce soir-là Antoine était rentré juste avant le couvre-feu en même temps que Claire et Mélanie chargée d’un grand panier fort bien rempli de victuailles. Claire s’était rapidement débarrassée de son chapeau et de sa veste puis s’était effondrée dans le fauteuil crapaud : « Il faut que je vous raconte ce qui arrive à Clotilde. Sa ferme est aussi réquisitionnée par un officier de la Wermacht tout à fait convenable, je n’ose pas dire charmant. Or elle cache dans sa grange un parachutiste américain.
Un soir en rentrant se coucher l’officier entend un bruit. Pistolet au poing il va explorer la bâtisse et se retrouve face à face avec le G.I. Les deux soldats se toisent, le regard inquisiteur. L’officier allemand vise, puis abaisse son arme.
La guerre écrit de drôles de scénarios. Clotilde est collabo et patriote en même temps, le parachutiste est plein de reconnaissance pour son ennemi et l’officier allemand a trahi son pays en faisant son devoir d’Homme».

Cocasse pour cocasse, Juliette pense qu’elle pourrait se rendre chez sa tante pour attendre la naissance de son enfant.

*

- Allô Günther, écoute, concert exceptionnel par Axel Andrieult le 26 Avril au Schauspielhaus. Après de brillantes études au Conservatoire de Paris, Axel Andrieult a suivi les cours des maîtres les plus prestigieux. A 16 ans il était l’un des meilleurs interprètes de Claude Debussy. Aujourd’hui, devenu compositeur il jouera ses premières oeuvres».

- Comment écris-tu Andrieult ?
- Justement, A, N, D, R, I, E, U, ,L, T. C’est bien ce que te disait Juliette, « Andrieult avec LT je ne connais que nous. J’ai vérifié Axel est né en 1942
- Tu crois que c’est mon fils ?
- Je ne sais pas mais les dates concordent : 1942 – 1971. Et bien mon cher ami tu es peut-être le papa d’un grand compositeur. Je prends des places
- Attends, il faut que tu prennes aussi des billets pour Konstanz et ta femme. Tu te rends compte si c’est lui, c’est Mon fils, et je n’ai jamais donné de mes nouvelles. Comment s’est-elle débrouillée tout ce temps ? Je l’ai vraiment aimée Juliette. Si seulement j’avais su. Nous avions si peur d’être dénoncés et puis je suis parti. Le front russe où l’unique raison de vivre est de sauver sa peau. La peur au ventre qui te tenaille tous les jours, en espérant ne pas être le prochain à qui l’on ferme les yeux. Je revivais parfois ces moments heureux mais le froid nous glaçait et finissait par engourdir notre cerveau. Quel carnage ce champ de bataille ! Tu as eu de la chance d’avoir échappé à cet ordre de mission !
Donne-moi un conseil Wolfgang
- On y va, on voit et puis, laisse la vie reprendre son cours normal. C’est trop tard
- Ma vie ne sera plus jamais normale maintenant.

Gunther et Wolfgang se sont assis l’un près de l’autre au théâtre, ce qui a étonné les deux épouses, mais ils n’en tiennent pas compte.

Dans la loge, Axel, assis sur un fauteuil de velours rouge, se concentre comme avant chaque concert. Juliette, devenue son Agent, vérifie que le costume de scène est impeccable, qu’il ne manque ni les boutons de manchette ni le nœud papillon. Ses gestes plein de tendresse sont aujourd’hui automatiques, elle a l’esprit ailleurs. C’est la première fois qu’ils viennent en Allemagne. Son regard rencontre le reflet de son visage éclairé par les lampes rondes qui entourent le miroir. D’instinct elle en fait le bilan : Quelques rides se sont creusées un peu plus profondément aux coins des yeux, les fils d’argent sont plus nombreux dans ses cheveux blonds coupés courts. Elle se sourit, fait une pirouette : son corps est resté souple et fin, ses seins bien hauts. Elle plait toujours, pourtant, elle est restée seule.
« Qui sait où est Günther ? Il y a si longtemps. Serait-il heureux de la réussite de notre fils ? ».
Soudain, elle sursaute, elle revoit son père lisant le journal, sa mère terminant de broder une nappe alors qu’elle même au piano ne cesse de se demander comment annoncer sa grossesse. A brûle-pourpoint, elle plaque un accord et sans ménagement, elle jette :

- J’attends un enfant de Günther !.
Antoine se lève mu comme par un ressort et lui assène une gifle :
- Comment as-tu pu nous faire cela ? et pire encore comment as-tu pu TE faire cela ?
Elle ne s’est pas révoltée. Depuis deux mois elle se prépare à la confrontation. Porter en son sein, l’enfant du déshonneur, qu’y a-t-il de pire qu’une fille puisse annoncer à ses parents, d’honnêtes bourgeois, respectés dans une petite ville de province ?
Claire se met à pleurer répétant comme un disque rayé :
- C’est de ma faute. J’aurais dû couper court à la naissance de cette idylle. J’aurais dû cesser immédiatement les invitations.
- Arrête ! dit Antoine, on ne peut revenir en arrière. Le mal est fait. Tu dois quitter la maison dès que possible Juliette, avant que quiconque ne se rende compte de ton état. Il nous faudra trouver une raison à ce départ. Tu iras chez ta tante Clotilde jusqu’à la naissance de ton enfant. Ensuite nous aviserons.
Elle demande la permission de se retirer, soulagée de cette décision. Elle bat en retraite pour laisser se dissiper cette atmosphère pesante qu’elle a créée et éviter de voir, une famille qu’elle aime tant, les visages défaits emplis de tristesse mêlée à la déception et à la colère rentrée.

Plus tard, grâce à ce choix, elle échappera à la horde de maquisards qui ont monté une campagne punitive contre les femmes qui ont eu des relations avec l’ennemi. Peut-être moins par patriotisme que pour se réapproprier le corps des femmes qu’ils considèrent appartenir à la communauté masculine française ainsi qu’à la communauté nationale. Ils doivent reprendre leur place d’Hommes. S’ajoute à ce sentiment, le dégoût pour celles qui grâce à leur « collaboration horizontale » ont bénéficié de privilèges.

Un tonnerre d’applaudissements accueille l’arrivée d’Axel Andrieult sur scène. Wolfgang pousse du coude Günther :
- C’est ton portrait craché. Il ressemble aussi beaucoup à ta fille aînée.

La musique d’Axel déchire, enchante, émeut, émerveille et bouleverse Günther. Il voudrait aller le voir le serrer dans ses bras, lui demander pardon.

Au final, la salle est debout, c’est un triomphe « Bravo ! bravo ! » Les spectateurs ne veulent pas le laisser partir, il joue et rejoue heureux d’avoir conquis ce public bavarois qu’il ne connaît pas.

Wolfgang jette un coup d’œil à son ami qui essuie ses larmes. Konstanz se presse contre son mari :
- Moi aussi je suis bouleversée par sa musique, lui glisse-t-elle à l’oreille.

Axel salue plusieurs fois :
- Merci, merci beaucoup. Aujourd’hui est un jour particulier, c’est l’anniversaire de celle à qui je dois tout. Je souhaite interpréter avec elle notre œuvre fétiche. Se tournant vers les coulisses Axel présente : « Juliette Andrieult : ma mère ».

Le public applaudit avec chaleur, heureux d’être le témoin d’un moment si intime.

- Nous vous interprèterons : « Les Contes de Ma Mère l’Oye » de Maurice Ravel .

Le cœur de Günther explose!.....C’est lui qui joue avec Juliette, il sent ses doigts sur le clavier, il sent la chaleur de son corps près de lui sur la même banquette en cannage beige. Il voudrait hurler : « C’est mon fils ! J’ai joué ce morceau avec sa mère !».

Nouveau tonnerre d’applaudissements, la salle est sous le charme des deux virtuoses dont la connivence musicale se propage hors des limites de la scène. La main dans la main plein d’affection l’un pour l’autre ils saluent un auditoire reconnaissant d’avoir pu partager ce supplément imprévu..

- Vous ne trouvez pas qu’Axel ressemble à Günther ? remarque Konstanz
- Oui c’est vrai, moi aussi j’ai eu cette impression, dit Ana l’épouse de Wolfgang
- Sans doute à cause de ses cheveux blonds bouclés et de sa stature longiligne répond Wolfgang. Puis rapidement : « Alors où allons nous dîner ? ».
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