Roger profite du coucher de soleil pour son exutoire préféré : chasser le saps. Il croit que cette créature lui a ravi sa place au sommet de la chaîne alimentaire et qu’elle doit payer. Relevant les pièges un peu partout dans son quartier, dans les parcs, dans les cours de maisons inhabitées, il constate combien la ville est déserte depuis que l’humanité est devenue stérile et malade. Roger se demande pourquoi les scientifiques n’ont pas pu trouver le moyen à temps de les sauver. Pourquoi tout est perdu ? La chasse n’est pas très fructueuse ce soir, il vaut mieux rentrer à la maison auprès de son amante.
Amélia (A) se berce dans son fauteuil, sirotant une tisane. Depuis qu’il n’y a plus d’électricité, elle se passe de télévision et observe la ville par la fenêtre. Roger vient se bercer à côté d’elle.
A-Tu sais ce que je regrette ? J’aurais voulu vivre comme les bandes nomades de nos ancêtres.
R-Pourquoi tu n’as pas été vivre avec les tribus nomades, tu sais, comme celles qu’on voyait dans les documentaires, celles que les chercheurs étudiaient?
A-Mais parce qu’ils ont eu trop de problèmes à cause des nous. Nous, les déforesteurs, les braconniers, les chercheurs d’or, les touristes, les pollueurs, les frontaliers. Ces tribus sont malades et même parfois poussées à la sédentarité. Ça ne m’aurait servi à rien.
R-On pourrait aller les rejoindre maintenant... Ils doivent savoir chasser le saps.
Ils saluent un inconnu qui traverse la rue. Ce simple geste leur fait du bien car ça leur rappelle le temps où la ville grouillait de monde et tout était sécurisant, du moins, en apparence.
R-Je ne comprends pas... Tant d’années d’évolution et c’est à ça qu’on est réduit ! Ils ont dû se tromper !
A-Qu’est-ce que tu veux dire ?
R-Je veux dire qu’il y a sûrement des gens qui se sont élus pour sauver l’humanité, cachés dans un bunker ! On pourrait les trouver et les rejoindre.
A-Je ne veux pas être trop pessimiste, chéri, mais... Peut-être qu’on a fait notre temps.
R-Notre temps ?! On ne sait même pas quel a été notre rôle sur Terre.
A-Tu ne croyais pas à un terrestre. Tu croyais qu’on n’avait juste une vie à vivre et...
R-Je sais ! Mais je doute maintenant... Tu crois quoi, toi ?
Amélia reste silencieuse un moment, dubitative.
A-Dans mon rêve, des esprits m’ont expliqué que des choses doivent rester secrètes dans la nature. Hum. C’était juste un rêve.

Quelques jours plus tard, Roger tire sur un saps (S) avec sa carabine! La créature était en train de manger dans un monticule de détritus. En l’absence des éboueurs, ces monts s’accumulent et attirent les souris, la nourriture préférée des saps. Agilement, elle a esquivé la balle et a bondi sur un mur de briques. Roger essaie de la viser à nouveau.
S-Ça suffit !
R-Ne parles pas ! Tu n’es pas humain!
Roger tire un coup et rate sa cible.
S-La parole n’est pas qu’aux humains !
Le saps reste accroché au mur pendant que l’homme s’apprête à recharger.
R-Merde ! Plus de munition. T’as de la chance !
Le saps débarque et vient s’assoir en face de Roger. Alarmé, celui-ci braque son arme comme un bâton pour se défendre.
S-Je ne te veux aucun mal. Tu sembles avoir beaucoup pleuré ces derniers jours, je sens ta peine. Qu’est-ce qui se passe ?
Roger, éberlué, dépose son arme par terre et s’assoie à son tour.
R-Qu’est-ce que ça peut te foutre ?!
Le saps mange une souris tout en l’observant.
R-Ma Amélia est morte... et c’est de ta faute !
S-Comment ça ? Je ne l’ai pas mangé, moi.
R-Toi, ton espèce ! Depuis que vous êtes arrivé vous avez tout saccagé ! Des millénaires d’évolution et on en est réduit à mourir à petit feu !
S-Encore heureux que vous ne soyez pas traqués comme des souris.
R-Pourquoi je te parle ?!
Roger se relève rageusement et marche en direction opposée à la créature.
S-Je ne veux pas que tu te sentes mal.
Roger s’arrête.
S-Ce n’est pas nous qui vous avons rendus malade et stérile. J’suis désolée pour... comment tu l’as appelée ? Amélia. C’est ça.
Roger revient s’assoir auprès du saps. Las.
R-Je n’ai plus nulle part où aller. Peut-être devrais-tu me tuer.
S-Non. Je n’en ai pas envie.
Roger pleure silencieusement. Le saps a fini de manger la souris.
R-Au fond, on l’a mérité, hein? On a détruit l’écosystème plusieurs fois, des espèces ont disparus.
S-Et nous sommes apparus. En passant, merci pour le plastique, on en avait besoin.
Roger regarde le saps.
R-Pourquoi faire ?
S-Tu ne pourrais pas comprendre.
Roger se met à rire tout seul. Quelle ironie !
R-Alors, tout ce qu’on a fait n’as pas été fait pour rien ?
Saps fait non de la tête.
R-Mais on ne la pas fait pour ce qu’on croyait.
Saps acquiesce.
R-Mais notre culture ? Elle disparaîtra.
S-La culture d’une civilisation est le reflet de la dissonance cognitive des personnes qui la composent. C’est le compromis et le cycle vicieux pour tenir une société qui aurait dû rester un petit groupe.
R-Amélia disait qu’on était fait pour être des petits groupes nomades.
S-Elle avait raison. Si vous n’aviez pas été aussi obsédé par l’alcool, vous ne vous seriez pas casser le dos à cultiver du blé, du riz, du maïs, etc. C’était très dur. Vous en avez mis du temps à contrôler les épidémies, la famine et les guerres à cause de ça.
R-Ha tu charries ! On a inventé l’agriculture parce qu’on était plus intelligent que tout ce que la Terre avait créé. De là, on a inventé... On a inventé...
S-L’eau tiède ?
R-Des tas de choses que tu ne peux imaginer !
S-Vous avez inventé la peur de la mort, pour sûr. Il fallait bien que les cultivateurs ne se laissent pas mourir de désespoirs pour continuer à saouler l’élite au Moyen-Âge.
R-Mais qu’est-ce que tu peux bien connaître de nos époques ?
S-Nous, les saps, on fait de la télépathie, on sait beaucoup de votre histoire car on entend vos pensées.
R-Même si tu avais raison, admettons que c’était parce qu’on est devenu une espèce alcoolique, on a pu aller sur la lune. Vous les saps, vous pouvez faire mieux ?
S-En effet. On peut la laisser tranquille, la lune.
Roger est bouche bée.
S-Vous avez été cruel. Fabriquer de la bière et du vin demandait de l’aide animal. Alors vous avez hiérarchisé les autres espèces, justifiant votre cruauté avec leurs bébés. En plus, vous étiez cruels envers vous-mêmes, aliénés par le travail juste pour profiter du vendredi soir à la taverne.
R-On est une jeune espèce, on a été un peu débile, je l’admets. Mais puisque tu sais tant de choses, dis-moi pourquoi on est comme ça ? Qu’est-ce qui nous différencie vraiment des autres ?
S-C’est une combinaison de deux choses que tous les autres partagent avec vous.
R-Une combinaison?
S-D’abord la coopération de masse comme les fourmis et les abeilles. Par exemple, communiquer avec plus de 150 individus. Ensuite la souplesse avec cette masse. Par exemple, vous étiez capables de faire une révolution rapide comme passer de communiste à libéral.
R-C’est tout ?
S-C’est déjà beaucoup. Ho, peut-être aussi votre capacité à inventer des choses qui n’existent pas. L’argent, google, les dieux, c’est de l’imagination partagée. Ce n’est pas comme la gravité ou l’eau.
R-On s’est attaché à des choses qui n’existent pas. Coupable! Mais c’était pour compenser notre vulnérabilité physique. Combien de temps on aurait tenu si on ne s’était pas servi de notre intelligence ? On a accumulé des connaissances sur ce qui existe et ça c’est important !
S-Bon sang ! Vous n’êtes qu’une espèce qui n’a pas su mourir. Vous saviez ce dont vous aviez besoin. Vous aviez expérimenté l’amour d’une façon tellement plus belle... Et vous avez tout oublié.
Roger digère l’information.
R-L’amour.
S-Vos cousins, les autres espèces d’humains, comme les Néandertaliens, ils avaient peur de ce que vous étiez en train de devenir et la plupart ne se sont pas mélangés à votre sang. Y a même eu des suicides collectifs après une année où la nourriture était trop difficile à trouver parce que vous n’avez pas voulu la partager.
Roger pleure.
R-Amélia avait raison : on a fait notre temps.
Saps reste silencieux. Il compatit.
R-Tu sais ce que je regrette de ma vie à moi ? J’aimerais retrouver ce que j’ai perdu. L’innocence. Un peu comme quand j’étais enfant et que j’entendais une chanson en anglais. Je ne comprenais pas cette langue alors j’écoutais juste l’émotion de la voix qui accompagnait la belle musique.
Saps s’approche doucement de Roger et lui caresse gentiment la main avec ses griffes. L’homme essuie ses larmes.
S-Il est encore temps pour toi de faire ça. Retrouver l’innocence. Prend l’auto, monte au Nord, il y a bien une tribu qui acceptera de t’adopter. Tu réapprendras comme un enfant.
Soudain, le saps aperçoit une souris et se jette dessus, puis il coure loin de Roger.
R-Adieu. Profite bien de la Terre.

Roger passe dans des maisons abandonnées, rempli des sacs de provisions, de la nourriture non périssables. Dans son camion, il roule vers le Nord. Un jour, il trouve des gens qui vivent de chasse et de cueillette. Exactement comme Amélia l’avait rêvé. Il a dû apprendre une nouvelle langue, une nouvelle façon de cuisiner, à écouter une nouvelle musique. Parfois, dans son sommeil, il rêve à Amélia, regrettant qu’elle ne soit pas avec lui. Mais sa nouvelle famille est aimante et il est plus heureux qu’avant. Les saps qui ont envahi tous les territoires sont peu nombreux et inoffensifs. Roger ne les chasse plus. Avant que la maladie ne l’emporte, ses dernières paroles sont :
R-Hé que la vie est belle!
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !