Sans laisser de trace

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Marc et Judith sont en couple depuis une douzaine d’années. Il a 42 ans, elle en a 37. Judith est hygiéniste dentaire à la clinique de son grand ami d’enfance, le Dr. Moreau. Ils forment une équipe d’enfer et leur clientèle apprécie leur complicité hors pair. Ce n’est pas peu dire, même se faire arracher une dent devient presqu’agréable avec le sourire rassurant de Judith et les mélodies populaires sifflotés par son acolyte. L’ambiance de travail se veut toujours conviviale et réconfortante. Marc, quant à lui, travaille pour un journal réputé de Montréal. Il y dirige le département des ressources humaines, mais on lui permet d’écrire quelques chroniques à l’occasion. Il est le collègue que tout le monde rêverait d’avoir, le petit blagueur qui trouve toujours le mot pour rire, même durant les durs moments de stress. Tous les deux mènent une vie bien rangée, sans enfant, ont un travail respectable et des amitiés recommandables. Ils ont de saines habitudes de vie et aiment bien la routine.

Le vendredi soir, ils soupent toujours ensemble au restaurant, question de bien commencer le weekend. Les jours de repos varient entre activités en plein air, soupers avec des amis et sorties culturelles branchées. Le lundi soir, ils s’adonnent aux tâches ménagères qu’ils n’ont pas eu le temps de compléter la veille et ils en profitent pour écouter leurs téléromans préférés. Marc n’a aucun problème à visionner quelques émissions avec Judith, il sait que cela lui fait plaisir et il aime passer ce moment avec elle, bien emmitouflés sur le sofa du salon. Le mercredi est le jour réservé pour une activité de couple. Il y a un an, ils suivaient des cours d’espagnol en vue d’un prochain voyage qu’ils aimeraient faire l’année prochaine. L’automne dernier, ils étaient inscrits à des cours de yoga. Ce printemps, ils s’initient à des ateliers de peinture. Le mardi et le jeudi, madame travaille de soir à la clinique dentaire, tandis que monsieur en profite le mardi pour rendre visite à sa mère placée dans un centre de personnes en perte d’autonomie et sortir avec les gars du journal le jeudi. En fait, c’est ce que croit Judith, mais en réalité, Marc ne consacre pas son jeudi soir à ses collègues de travail. Ce stratagème fonctionne depuis presque trois ans déjà. Pierre et Arnaud, ses amis, sont dans le coup depuis tout ce temps. La règle est simple. S’ils rencontrent Judith sur la rue ou ailleurs et qu’elle leur pose des questions, ils doivent affirmer avec assurance qu’ils sortent entre gars à chaque jeudi. Cette ruse permet à Marc de rendre visite à Mlle S. sans que sa conjointe ne se doute de quoi que ce soit.

Mlle S. est une escorte qui reçoit les hommes à domicile. L’initiale de son pseudonyme la représente à merveille. En plus d’être sensuelle et très sexy, elle est hyper sensible et se soucie grandement du bien être de ses clients. Outre les échanges sexuels, elle accorde beaucoup d’importance à la discussion et se donne comme mission de réparer les cœurs brisés. Marc avait d’abord fait appel à ses services dans une période où il était en froid avec Judith. Ils se chicanaient souvent et ne faisaient plus l’amour sur une base régulière. Mlle S. avait pris soin de discuter avec lui et lui avait fait réaliser que Judith était belle et bien la femme de sa vie, celle qu’il lui fallait. Judith pense que c’est un psychologue qui a contribué à la réconciliation de son couple. Elle est loin de se douter que si son homme a retrouvé sa joie de vivre et qu’il est plus patient avec elle, c’est à cause d’une autre. Même si sa relation avec Judith est redevenue harmonieuse comme aux premiers jours, Marc continue de voir Mlle S. tous les jeudis, simplement parce qu’elle sait comment s’y prendre au lit. Le sexe avec elle est explosif et surprenant. Il a l’impression de mener une vie secrète en parallèle et ça l’excite de façon incontrôlable. Il faut dire également que la demoiselle lui fait un prix spécial « ami-ami ». Ce n’est pas aussi avantageux qu’une carte fidélité où tu obtiens un cadeau gratuit après avoir obtenu cinq estampes, mais quand même, il a certains privilèges qui ne se racontent pas...

L’escorte a l’habitude d’accueillir des hommes mariés et sait qu’ils se feraient arracher la tête par leur épouse si elles apprenaient la vérité. C’est pourquoi elle pense à chaque détail et veille à ce que la discrétion la plus totale soit respectée. D’abord, chaque client doit prendre sa douche avant et après tout échange corporel et utiliser un savon sans parfum. Un peignoir propre, lavé avec un détergent inodore est mis à leur disposition. Ils doivent laisser leurs vêtements à l’intérieur de la salle de bain et les remettre uniquement lorsqu’ils sont prêts à quitter. Impossible que Marc revienne chez lui avec une odeur suspecte. Les draps ne sentent rien. L’appartement ne sent rien. Mlle S. ne sent rien, à l’exception de l’arôme de son sexe qui travaille et mouille de satisfaction. Quoiqu’il en soit, la douche après acte en efface toutes les traces. Avant de s’adonner aux plaisirs de la chair, Marc boit toujours une bière ou un verre de vin, histoire de rendre plus plausible son histoire de « verre avec les chums ». Mlle S. et lui échangent sur quelques sujets divers et passent à l’action dès que l’alcool est entièrement consommé. Lorsque l’heure est terminée, Marc dépose les cinq billets de vingt dollars sur la table de chevet, file sous la douche et rentre à la maison.

Il revient toujours avant Judith qui termine de travailler à 21h. Cela lui donne juste assez de temps pour décompresser un peu et s’installer devant son clavier d’ordinateur afin d’écrire quelques lignes en vue d’une prochaine publication d’article. Judith arrive souvent brulée de sa journée et monte se coucher sans trop tarder. Marc n’a donc aucun compte à lui rendre, ni aucune excuse à donner si son organe sexuel n’est pas au rendez-vous, de toute façon Judith n’en a la plupart du temps pas envie le jeudi... Personne à part Pierre et Arnaud n’est au courant de cette double vie. Ce n’est pas trop gentil pour Judith de lui jouer dans le dos ainsi. Marc ne souhaite pas continuer de lui mentir éternellement, mais il n’a pas en tête d’arrêter prochainement. Dans la vie de tous les jours, il prend soin de sa tendre moitié comme si elle était un diamant brut d’une valeur inestimable. Son attitude envers Judith est irréprochable. Si ce n’était pas de ses écarts de conduite avec Mlle S., sa relation amoureuse serait des plus parfaites.

Cette semaine, la routine du couple est un peu chamboulée, parce qu’une collègue de Judith est gravement malade. Ce qui fait que Marc doit se rendre à l’atelier de peinture tout seul, sa douce devant rester à la clinique pour des heures supplémentaires. De nature compréhensif, il n’en fait pas de plat et profite de son activité hebdomadaire pour s’évader du traintrain quotidien. Il n’a jamais été un grand artiste, mais depuis le début des ateliers, il s’est découvert un certain talent pour s’exprimer à travers les différentes couleurs et textures. Le thème de la soirée tourne autour des émotions extrêmes qui sont présentent dans les œuvres de l’expressionnisme allemand. Chacun doit peindre un tableau dans lequel le sentiment de la colère est au premier plan, en intégrant des contours de crayons noirs très appuyés, comme dans les toiles de Jawlensky. Marc esquisse le visage d’une femme qui fait la moue. Il accentue les traits noirs des sourcils froncés et intègre une dominance de rouge dans l’ensemble du portrait. Il s’applique à chaque coup de pinceau. À la fin du cours, son professeur le félicite pour son bon travail et souhaite une bonne semaine à tous les participants. Satisfait de sa soirée, Marc s’empresse de rentrer chez lui pour tout raconter à son amoureuse.

Étant le premier arrivé, il s’installe sur le canapé avec un bon roman, les lumières tamisées. Il n’a le temps de lire que quelques pages et entend la voiture se garer dans l’entrée. Comme un gentleman, il se lève pour accueillir convenablement sa conjointe. Il lui ouvre la porte et la reçoit avec un baiser. Il tend les mains pour prendre son manteau. N’étant pas habituée de travailler deux soirs en ligne, Judith est exténuée et affirme qu’elle se couchera tout de suite après avoir pris un bon bain chaud. Elle s’excuse d’être aussi lasse et se dirige vers la salle de bain. Marc la regarde s’éloigner en souriant. Fatiguée ou pas, sa femme est vraiment d’une beauté exceptionnelle. Les quelques années accumulées sur son visage n’y changent rien. En déposant le manteau de Judith sur le crochet du vestibule, un sentiment étrange l’envahit. Les battements de son cœur s’accélèrent. Il approche le foulard de son amoureuse à son nez et inspire profondément. Il y a quelque chose d’inhabituel. Cette odeur, ce n’est pas celle de Judith. Un mystérieux parfum épicé aux notes mentholées est imprégné dans les vêtements de sa femme. Marc tourne son regard vers la porte entrouverte de la salle de bain, d’un air suspicieux. Et si sa femme n’avait pas réellement fait d’heures supplémentaires ce soir ?
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