5 lectures

0

J’ai aperçu la pendule en entrant dans la pièce. Les points rouge vif indiquaient 23 h 21.

Jamais je ne me serais doutée... Moi, l’éternelle optimiste ! Les petits bonheurs du quotidien me ravissaient le cœur et l’âme - un simple rayon de soleil le matin qui me chatouillait les paupières, cet air à la radio qui m’enchantait, et le doux sourire de la boulangère - un rien me comblait et je me sentais vivante. Si l’on m’avait dit un jour que je me laisserais entraîner sur ce chemin-là, je ne l’aurais pas cru. À moi, Anna ? Non cela ne m’arrivera jamais. Pas une femme positive comme moi, vivace, sensée... Non, impossible !

Une soirée entre copains, joyeusement bruyante. Antoine était beau gosse, grand brun, une barbe élégante, élancé, un peu débraillé, un côté badboy que j’aimais bien et que j’aimerais longtemps d’ailleurs. Maladroite comme j’étais, la bouteille de coca lui avait explosé en plein visage, marquant de taches brunes sa chemise blanche. Après avoir explosé de rire, je m’étais confondue en excuses et je lui avais laissé mon portable pour lui rembourser le pressing.

Notre aventure avait débuté là. Il me plaisait et je lui plaisais.
Il était bien un peu jaloux, et j’en étais fière. Il tenait à moi, c’était certain et c’était le plus important. Il ne supportait pas qu’un autre garçon me tourne autour ou me fasse un compliment. En sortant du bureau, un soir, un collègue m’avait fait la bise, amicalement. Antoine nous avait aperçus et il m’avait fait une scène de jalousie. Terrifié à l’idée de me perdre, il m’avait serrée très fort dans ses bras. Et là, il m’avait demandé de l’épouser... J’étais aux anges ! Moi, mariée, avec un homme aussi adorable qu’Antoine ! Je n’en revenais pas. Le bonheur venait frapper à ma porte. J’avais 22 ans.
Nous avions pris un deux-pièces dans un quartier agréable, sur l’île de Nantes, en bord de Loire. Du balcon, nous avions une vue magnifique sur les rives verdoyantes, c’est ce qui m’avait plu. Et puis, le parc juste en bas de l’immeuble me permettrait de promener nos futurs enfants. J’étais heureuse d’avoir trouvé avec Antoine un équilibre de vie à deux. Bien sûr, il n’avait pas toujours bon caractère. Il s’énervait un peu le soir, si le dîner n’était pas tout à fait prêt, ou s’il n’avait pas envie du gratin dauphinois que j’avais préparé. Mais c’était normal. Je comprenais tout à fait. Après sa journée de travail, il était épuisé et il avait besoin d’être réconforté. Alors, je lui préparais son plat préféré, des spaghettis bolognaises, avec beaucoup de fromage râpé, et nous étions heureux.
La naissance de Sonia m’avait ravie le cœur. J’avais arrêté de travailler. Antoine préférait que je reste à la maison et que je m’occupe seule de notre bébé. Je profitais du parc, tous les jours. Je marchais longtemps, au début avec la poussette, puis au fil des ans, avec le vélo à roulettes puis la trottinette. Antoine adorait sa fille. Il la gâtait même, un peu trop quelques fois. Elle avait ses yeux, noirs et profonds, ronds et vifs. Ce qu’il préférait, c’était l’emmener au manège le samedi. Alors, ces après-midi-là, je me reposais un peu. Je briquais l’appartement de fond en comble. Antoine aimait la propreté, que tout soit net et que rien ne traîne. Je pliais minutieusement le linge, en piles bien droites. Je rangeais ses chaussettes, toutes dans le même sens, bien alignées. Je savais que cela lui ferait plaisir. Je préparais ensuite le dîner. Je me souviens d’un couscous poulet. J’avais mis tout mon cœur à préparer les légumes, à choisir les meilleurs morceaux de viande. Il n’aimait pas le couscous, j’aurais dû le savoir. C’est vrai que je ne portais pas assez attention à ses goûts. Il avait tout mis aux ordures, m’insultant presque. Je comprenais sa déception. Je n’étais pas à la hauteur. Je lui avais promis ce soir-là de faire des efforts.

Un matin, Sonia m’avait regardée attentivement du haut de ses 4 ans.
- Maman, t’as bobo là... fit-elle en montrant mon front du doigt.
J’avais découvert une bosse devant le miroir de la salle de bain. Pourtant, je ne me souvenais pas de m’être cognée... J’avais passé de l’arnica rapidement avant de prendre le chemin de l’école.

J’étais de nouveau enceinte, un peu avant Noël l’année suivante. Je désirais tellement donner un garçon à Antoine, ce fils qu’il me réclamait depuis si longtemps. Je voulais tellement le rendre heureux ! Je me sentais fatiguée, plus lasse qu’à ma première grossesse. J’avais du mal à me lever le matin. Antoine m’aidait un peu, c’est certain. Mais, lui aussi était fatigué. Il rentrait souvent agacé du travail, énervé par ses collègues ou son chef.
Romain était né un peu avant terme, le 14 juillet de l’année suivante. J’ai presque accouché dans notre chambre. Cela me fait encore sourire... La fanfare de la Garde Républicaine avait masqué mes appels répétés depuis la chambre. Antoine ne m’avait pas entendu. Il ne voulait rien manquer du défilé à la télé. Il s’était emporté, m’avait accusé de faire exprès... Mais nous avions enfin ce fils, tant attendu, tant espéré.

J’étais si heureuse de m’occuper de mon mari, de mes enfants. J’étais comblée ! Antoine m’aimait. Il me le disait toujours, lorsqu’il était calmé. Il ne pouvait pas se passer de moi. J’étais son oxygène, sa raison de vivre.

Nous avions pris un appartement plus grand. Deux chambres, une pour chaque enfant. Antoine et moi nous dormions dans le canapé-lit du salon. Je me levais toujours très tôt le matin, vers 5 heures. Je préparais sans bruit le repas d’Antoine qu’il emportait au travail, et ensuite le petit-déjeuner. Il adorait le pain maison, les crêpes ou le gâteau aux pommes. Lorsque le café coulait, Antoine se levait. Il allait prendre sa douche et pendant ce temps, je rangeais le salon pour que tout soit nickel avant son début de journée.

Mon quotidien était de rendre heureuse ma famille. Quel bonheur !


Je ne voyais pas beaucoup mes amis. Toujours très occupée à la maison, je n’avais pas de temps à leur consacrer. Mes copines de lycée, je les rencontrais au supermarché. On échangeait un simple bonjour, pressées par l’urgence de notre quotidien bien réglé.

Et puis, un mardi, au marché, j’ai croisé Solange, une voisine de mes parents. Je suis allée à sa rencontre.
- Anna... C’est toi ? Je ne t’avais pas reconnue. Comment vas-tu ? Que deviens-tu ?
- Je vais bien merci, très bien même. J’ai un mari adorable et deux charmants enfants. Une fille de 11 ans et un garçon de 6 ans, avais-je répondu avec un grand sourire.
- Je suis contente de te voir. Tes parents me parlent souvent de toi. Tu ne viens plus dans le quartier ?
- Non, pas souvent c’est vrai. C’est que j’ai beaucoup de travail, entre les enfants et l’entretien de la maison... Mais vous savez ce que c’est...
- Oui, bien entendu... Tu devrais tout de même prendre un peu de temps pour toi. Je te trouve mauvaise mine, et tu as maigri, beaucoup maigri. Tu n’es pas malade au moins ?
- Non, je vais bien, rassurez-vous. C’est juste que mon mari n’aime pas les femmes « enveloppées » !

J’avais pris le temps de m’observer dans le miroir. C’est vrai que j’avais les yeux cernés de noir. J’ai soulevé mon tee-shirt et là j’ai découvert mes côtes saillantes, mes épaules osseuses et ces traces bleues sur mes bras. Je n’aimais pas la femme que j’étais devenue. Une femme usée, ordinaire et amaigrie. Aucun éclat n’illuminait mes yeux. Je me détestais. J’avais honte de moi. Je n’avais pas été à la hauteur. J’étais une moins que rien, comme disait Antoine.



J’ai eu froid. Mes paupières étaient lourdes. J’ai fermé les yeux.
Quelqu’un est entré dans la pièce, puis d’autres personnes encore. Elles avaient des gestes précis, techniques. Je me suis laissée faire.

Soudain, je me suis sentie légère, aérienne. Ma vue s’est faite nette et claire.
J’étais arrivée au bout du chemin.

J’ai survolé la salle de réanimation. J’ai vu mes lèvres tuméfiées, mon arcade sourcilière béante. Mes cheveux blonds étaient collés par le sang séché à la tempe. Un homme en blouse bleue, a regardé la pendule avant de noter l’heure de mon décès sur le formulaire : 23 h 38.

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,