Sans fausse note!

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J'aime écrire. J'aime lire aussi. Les deux sont pour moi indissociables et se nourrissent l'un de l'autre. Les belles histoires me plaisent. J'aime bien aussi celles qui bouleversent, réveillent  [+]

 

ll pleut, je suis entouré par des morts, tous vêtus de noir. Je n'ai rien préparé puisque les morts n'entendent pas. Seule maman m'écoute, vivante parmi ces morts. Je suis au bord du trou...alors je saute sans élastique...

 

Je saute comme Papa l'a fait un matin de juin 44 sur la terre normande, pas loin de Ste-Mère-Église. Pour redonner l'espoir et la vie aux français, lui le jeune GI de 20 ans, vaillant et idéaliste. Leur rendre la lumière après des années d'obscurité. Largué, je suis largué comme lui, dans une nouvelle étape de ma vie.

 

« Maman, c'est dur d'avancer, loin de toi. Maman, tu n'as jamais semé que du bonheur autour de toi. Te rappelles-tu ? Toi qui nous a appris la patience et l'effort, à William, Mary, Jane et moi. Moi ton petit dernier, Daniel, ta vendange tardive ! Prometteuse, comme tu disais toujours !

Toi qui sus instinctivement choisir le meilleur des terrains au milieu des champs infertiles de l'existence. Depuis cette journée tragique où tu fus obligée d'apprendre à grandir toute seule, forcée de croître sans tuteur. Orpheline à 17 ans. Frêle jeune fille et déjà femme !

Tes parents étaient morts brutalement. A quelques jours de la chute de l'Allemagne nazie, le 28 mars 1945 alors qu'ils tentaient, à l'issue d'une périlleuse opération de ravitaillement, de rejoindre la cave humide où depuis douze jours ils se confinaient.

 

Alors, toi la jeune Adriana Pitelberg, tu grandis dans un Berlin dévasté, défiguré. Tout manquait.Tu n'as cessé de rechercher l'oxygène nécessaire à la vie. Une vie fructueuse, au parfum de liberté. Loin de ce qui asphyxie l'homme et la terre.

 

A l'opposé de ces prisons à ciel ouvert, comme Berlin, encerclé et soumis aux mesures restrictives et vexatoires des vainqueurs. A l'Est, les Russes, à l'Ouest les Américains, Anglais et Français.

 

Tu n'avais pas dix-huit ans et déjà les deux tiers de ton existence gâchés par la folie, la grandeur et la décadence d'un dictateur que l'Histoire retiendra comme l'un des pires.

De ton père Bavarois, tu avais hérité d'une réelle habileté manuelle dont tu usas avec bonheur dans l'art floral– il avait été un prospère facteur de pianos et clavecins comme son père avant lui. De ta mère, Hongroise réfugiée entre les deux guerres dans le Brandebourg, tu avais hérité de la beauté et une oreille très fine, et même l'oreille absolue, qui sait, par le mystère de l'hérédité.

 

Avec Heinrich, ton jeune frère, les orphelins que vous étiez, avaient été recueillis par tante Magda, âgée et presque sourde, ancienne directrice d'école restée célibataire. Le gîte et le couvert vous étaient octroyés ; quant à l'affection, elle ne trouvait aucune place au sein de ce logis démuni! Les besoins affectifs et psychologiques des survivants de cette monstrueuse guerre étaient oubliés. L'Art, quelque forme qu'il épousât, était certainement le meilleur des remèdes.

Mais je m'égare, n'ayant rédigé aucune note... Mon esprit te rejoint aux racines de ta jeune vie.

Parlons de tes racines. Si solides qu'elles donnèrent à nos existences à tous, tes quatre enfants mais aussi ton cher Bob, notre père, un goût inimitable, délicieux et unique.

Intuitive, Tante Magda repérant ta sensibilité hors du commun, hâta la germination de la graine d'artiste lyrique qui chantait si mélodieusement : ta voix de soprano, sure et naturelle ne demandait qu'à se perfectionner.

C'est ce que tu entrepris de faire au sein de la chorale chaque jeudi soir puis dimanche à l'office ; instants de beauté et d'évasion, sans nul doute les plus heureux depuis la disparition de tes chers parents.

 

Papa t'appelait sa happiness Mélody, sa mélodie du bonheur. Ému et fier, presque nostalgique, il racontait souvent votre rencontre. Une rencontre simple, inattendue. Le bonheur. Au cœur de l'univers sans joie et sans lumière de cette après-guerre, partout en Europe !

 

Papa, le jeune sergent Bob Trullinger se trouvait lui aussi à Berlin, cette année-là. Les services de l'administration en lien avec les autorités religieuses avaient décidé d'offrir aux habitants du quartier de Grünewald, la zone occupée par les Américains, un concert gratuit.

Tu fus désignée pour être la soliste du chœur qui répétait les « Lieders » traditionnels de chaque Land du pays.

Tu as du apprécier tout à l'heure ceux que tes amis ont repris en chœur. C'étaient tes préférés.

 

Tous les soirs, quittant rapidement la table frugale et le mélancolique décor de murs grisâtres du logis de tante Magda, tu filais dans la froide et brumeuse nuit berlinoise, rejoindre les valeureux choristes.

 

En ce 20 décembre 1950, Papa s'apprêtait à passer son dernier Noël ici, loin de sa famille installée en Georgie.

 

C'était un jeune sergent de la troupe historique des 37 officiers, 175 soldats et 50 véhicules qui avaient été autorisés à l'issue de la conférence de Potsdam à rejoindre Berlin-Ouest le 4 juillet 1945, au sein des troupes alliées désignées pour gérer la transition d'après-guerre.

 

Papa, nous rappelais-tu parfois, était apprécié de ses supérieurs qui voyaient en lui un spécimen du soldat loyal et respectueux, optimiste voire parfois fantaisiste. Fier et heureux d'avoir pu participer au rétablissement du monde libre, il s'était donné sans compter pour libérer les territoires occupés par ce qu'il restait de l'armée allemande.

En décomposition, comme le compost de ton merveilleux potager auquel tu consacras les plus beaux de tes après- midi.

 

Chaque soir, après sa sortie en ville avec les gars du régiment, il passait devant l'édifice religieux luthérien; depuis quelques semaines, on y entendait de vibrantes mélodies que l'orgue accompagnait somptueusement.

 

Ce soir du 20 décembre, un vent glacial le décida à pousser le double battant du temple.

 

Que d'analogies aujourd'hui avec ce 20 mars, veille de printemps. La froide matinée qui nous a vus ouvrir les yeux se métamorphose, telle une chrysalide, en un bel après- midi où nous avons, nous aussi, rejoint cette jolie chapelle où tu aimais tant venir. Pour t'y recueillir, t'y ressourcer, revenir au corps à corps des cœurs qui procure cette paisible sensation d'être vivant, ni trop, ni pas assez.

 

 

Une douce chaleur l'envahit instantanément. Il s'approcha, prudemment, respectueusement du chœur.

Au milieu des chanteurs, sous le lustre principal, Papa t'aperçut, presque immédiatement. Irrésistiblement capté par ta voix si claire, si puissamment mélodieuse .

Toute frêle et mince dans ton cardigan de laine gris informe, tu rayonnais et ton visage vibrait au rythme des harmonies, tout en naturel.

 

A la fin de la répétition, il était déjà sous le charme et décida de t'attendre pour te féliciter.

Tu le trouvas sincère et touchant. Il revint chaque soir et assista à l'office de la Nativité dans une béatitude touchante.Tombé amoureux aussi simplement que ta musique avait atteint son âme bonne et pure.

Quelques semaines plus tard, tu acceptas de devenir sa femme. Puis, c'est en jeune couple pétillant et primesautier que vous avez débarqué sur le tarmac de l'aéroport d' Atlanta au printemps cinquante et un.Tu as été comblée d'avoir atterri dans une nouvelle vie, sur un continent inconnu ! Décidée à semer le bonheur dont ton cœur regorgeait depuis que tu te savais inondée de l'amour de ce nouveau compagnon. De votre affection profonde et durable naquirent quatre beaux enfants qui, à leur tour, te donnèrent onze petits- enfants et déjà trois arrière- petits- enfants.

 

Ils sont venus, peu nombreux certes – la distance, l'âge, les moyens- ceux qui t'accueillirent dans le nouveau monde. Le temps a passé vite ou lentement diront certains, bien ou mal ajouteront d'autres. La tendresse qui nous réunit tous à toi, ici, en cette veille de printemps est si personnelle mais si réelle.

Comme ma chère et tendre Clara qui t'adorait. Qui partageait avec toi cette passion pour les jardins. Qui n'aimait rien tant que sarcler, biner et entretenir avec toi ta splendide roseraie.

Mon épouse regrettée, trop tôt partie et que tu rejoins aujourd'hui. Oh quel bonheur de vous imaginer toutes deux réunies, avec votre chapeau de paille et votre arrosoir !

Et moi qui, contrairement à ma femme, ai survécu à notre terrible accident de ski. Moi qui ne peut plus guère jardiner mais qui avec ma seule main gauche, vous salue bien tendrement, au delà des nuages qui d'ailleurs se dissipent peu à peu. De jolies touches de bleu azur chassent leurs vilains petits camarades ouatés et annoncent le retour imminent du soleil.

 

Heureusement comme toi, chère Maman, le soleil, je l'ai dans le cœur. C'est la musique que tu as su si bien me transmettre dès l'enfance.

L'enfance est personnelle, unique et indicible.

Pour nous qui sommes fait d'un bois semblable, ce fut la musique qui acheva de nous construire.

Avec elle, tout n'est qu'harmonie et réconfort. Vie et plénitude. Tu m'en parlais encore le mois dernier en clôture de ce magnifique festival, à l'occasion du trentième anniversaire de ma carrière de pianiste. Juste avant de souffler tes 88 bougies. A Biarritz, j'avais joué dans le cadre somptueux des rencontres autour de la musique russe dont le programme t'avait tant plu : les concerti pour la main gauche de Prokofiev et Scriabine, puis des arrangements de ses chers contemporains, Krenikov, Katchatourian et Tchaïkovski. Te rappelles-tu, en bis final, de la fameuse transposition de l'étude de Chopin par Godowsky ?

 

C'est en pensant à ce moment que j'ai joué tout à l'heure, la partition de Scriabine. Cette année, tu m'as suivie en France, après la Suisse et l' Italie. Pour la musique et pour profiter avec moi de quelques jours de repos estival à Hossegor, sur la côte landaise, dans un des magnifiques hôtels du lac.

 

A chacun de nos passages en France, le Sud-Ouest nous attendait, toujours aussi réjouissant.

Ah comme on y vit avec simplicité et bonheur ! Le long des côtes, les pins maritimes y exhalent leur parfum, l'océan puissant et majestueux caresse ce terroir de traditions et de talents séculaires. A quelques encablures, face au merveilleux port de Ciboure, a vécu le grand Ravel dont tu as souhaité visiter cet été la demeure, admirablement bien conservée.

 

Revenons à toi, à la famille que tu as su faire éclore tout en patience et en harmonie.

Grâce à toi, à ta persévérance, tu as fait de moi, un virtuose. Un roi doit tout à la personne qui l'a mis au monde, l'a éduqué et a veillé sur lui jusqu'à la pleine maturité de son talent.

 

Maman bien-aimée, sois remerciée du fond du cœur de ce don inestimable de l'oreille musicale, de ta persévérance à me guider dans ce monde merveilleux, dans ce jardin enchanté. La musique permet tout et même l'impossible ! Se relever des malheurs, les sublimer et les transformer en œuvres d'art.

 

Maman, sans toi je ne serais pas moi. Tu m'as appris cette élévation de l'âme qui, patiemment, fait germer et pousser droit et solidement les talents les plus modestes ou les plus contrariés. Je te dédie la plus belle des récompenses professionnelles, le prix Ernst von Siemens, Nobel de la Musique, que j'ai reçu à Munich l'automne dernier.Tu es et resteras mon doux et précieux trésor, le bras droit qui me manque et la lumière de ma vie. Merci, encore merci et, comme on le dit dans ta langue natale, ein sehr grosses Dankeschön .

 

Au bout de cette allée, sous ce platane, te voilà maintenant à l'abri. Repose-toi, nous veillerons sur toi. Mieux, nous poursuivrons ton œuvre.

Cette semence d'amour et de talent que tu as fait germer et grandir en nous, nous en voilà dépositaires.

Comme nous serions ingrats si nous n'en partagions pas les fruits qui ont poussé !

Ta fécondité, moi Daniel le petit dernier que tu as su, à bon escient, de ne jamais mettre sur un piédestal, je continuerai à la déployer dans l'art musical tandis que ta descendance, mes neveux et nièces, s'implantera dans d'autres terrains préparés par leurs parents, Jane, Mary et William. Les unes ont hérité de ton sourire, les autres de ton humeur toujours joyeuse.

Comme ils te ressemblent, toi à qui ils sourient à l'heure de la séparation. Tu leur rends si bien cette douce joie depuis ce cadre doré, derrière la composition florale assortie à tes yeux.

 

Joyeuse et gaie comme la lueur qui nous envahit tous à présent. Le vent a bien travaillé. Aidant la Nature à retrouver couleur et chaleur. Alors oui, ce n'est pas triste d'être ici, nos roses à la main, autour de toi qui a tant semé, qui nous a tant aimés. Cet amour irradie, inonde nos âmes qui, prêtes à ce grand départ, sont fortifiées de tant d'engrais naturel et bienfaisant.

Comme tu as fertilisé nos vies, tu fertiliseras la terre désormais.

La terre est une mère qui ne meurt jamais, dit un proverbe malgache.

Et si nous pleurons, n'est-ce pas pour t'arroser, poser sur ton cercueil les précieuses gouttes qui permettent à la vie de renaître ?

Dans ta dernière demeure, repose en paix, très chère Maman. »

 

Le soleil darde ses rayons le cimetière à présent, comme s'il voulait sécher mes larmes et celles de ceux qui ont voulu être présents pour rendre un dernier hommage à leur chère mère, grand-mère, arrière-grand-mère, tante, grand-tante, amie.

On clôt pour une dernière ode à la vie et à la nature, par la Cantate de Bach préférée d ' Adriana « Réveillez vous, la voix vous appelle. »

On s'étreint une ultime fois, comme des oisillons revenus au nid.

Je serre le portrait de Maman contre moi. Je le poserai sur la cheminée près de celui de mon épouse. Les deux femmes de ma vie, invisibles à tous mais éternelles dans mon cœur. Mes yeux me piquent, mes joues me brûlent. Que d'émotion concentrée. J'ai pourtant réussi à dire tout ce que j'avais prévu. Et même plus....Et sans bafouiller ! Je m'étais promis de ne pas parler de moi, de m'effacer totalement le temps de l'hommage. Objectif partiellement atteint. Mais il en est un qui ne me quittera jamais, comme une évidence, une certitude : Maman, je poursuivrai l'œuvre d'amour de notre famille, nos racines.

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Duje · il y a
Quelle ode à l'amour familial !
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Hélène CUINIER · il y a
absolument, malgré tout, les familles quand elles jouent leur rôle de protection et d'éducation sont des havres de bonheur, à entretenir voire à glorifier!
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Duje · il y a
C'est tellement dommage quand elles sont trop éparpillées , moi bien placé pour le savoir .
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Hélène CUINIER · il y a
Comme je vous comprends
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Randolph B. · il y a
Un texte riche, qui évoque la transmission, la famille, la musique. Une écriture fluide et un récit bien documenté, bravo, une fois de plus !
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Mickaël Gasnier · il y a
Tu as encore une fois volé le commentaire que je voulais laisser ! :-))
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Randolph B. · il y a
Hé hé !
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Hélène CUINIER · il y a
merci Randolph, oui, je me suis beaucoup documentée en amont pour construire un récit solide et plaisant à la fois, porteur des valeurs que je trouve essentielles
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Hélène CUINIER · il y a
Oui bon ou mauvais sang ne saurait mentir 🤥 !
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Olivier Descamps · il y a
La famille, un lien sacré !
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Ralph Nouger · il y a
Un magnifique récit, triste, émouvant qui rappelle des liens familiaux indestructibles, un amour fort. Puis, cette musique dans toute sa splendeur !
Je ne me lasse pas de vous lire et relire !

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Hélène CUINIER · il y a
Merci Ralph