Sans elle

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Bancal c'est pas grave, bancal c'est très bien  [+]

Image de Printemps 2016
J’ai jamais eu peur des mots. Les gros, les petits, les cons, les moches et les compliqués. Et celui-ci, bon sang, je le déteste. Mais j’exècre davantage tous les substituts ridicules que les gens lui trouvent et qui ne restitueront jamais la réalité toute nue. Edith n’est pas partie, elle n’est pas libre, elle n’a pas rejoint le ciel. Edith est morte. C’est moi qui l’ai tuée. Deux fois.

On l’a enterrée. J’ai pas su dire un mot à son éloge funèbre.

Depuis ce jour, je reviens ici, à l’hôpital, là où elle a vécu l’enfer, pendant des jours, avant que je la laisse mourir. J’y passe mes journées entières, j’ignore ce que je cherche exactement. Je voudrais qu’on me condamne, qu’on me brime, qu’on me persécute, qu’on me hurle dessus, qu’on m’enferme. Je voudrais être prisonnier, être perclus de douleurs inouïes, si atroces que mon esprit ne serait plus jamais clair. Au lieu de ça je n’ai qu’une atèle, et une culpabilité boulimique et prolifératrice. Le genre de virus dont je ne me débarrasserai pas.

Je déteste être ici. Je ne fais rien qu’attendre, regarder, et me laisser grignoter de l’intérieur. Je ne me rachète pas une conduite, je n’y arriverai jamais. Je ne suis pas un ange, je n’aide personne à aller mieux et je vole, fatalement la place d’un patient puisque j’occupe un siège pour rien. Les infirmières et secrétaires ont vite compris qui je suis, et sans que quoi que ce soit ne soit dit clairement, le corps médical a cessé de me demander pourquoi j’étais là. Les gens en deuil, on leur pardonne beaucoup de choses. Moi, on me pardonne, entre autres, d’encombrer la salle des urgences. Je suis discret, je ne fais pas d’esclandre, je ne pleure pas, je ne suis pas un fardeau ni pour les yeux, ni pour les oreilles du monde.

Je sors fumer une cigarette et à mon retour à l’intérieur, je vais me laver les mains. Rituel que j’ai adopté depuis que je suis ici. Les toilettes pour handicapées sont les plus proches, j’y ai mes habitudes. Je pousse la porte coulissante, de quelques centimètres, avant de rencontrer une résistance et un cri haletant.

« Occupé ! »

Juste le temps de voir des traces de sang, et une main fébrile referme la porte, à clé, cette fois.
« Mademoiselle, ça va aller ?
- Fausse couche, ça va, semble-t-elle vouloir rassurer son interlocuteur.
- Vous êtes sûre ? J’appelle quelqu’un ?
- Partez, merci. »

Je ne peux pas partir. J’suis sous le choc. Et bien que je ne sois pas un bon samaritain dans l’âme, impossible de décoller mon dos de la porte. Son angoisse traverse par le même passage que l’air. Je la sens paralysée, ou bien c’est moi qui le suis.

De longues minutes s’égrènent. J’entends des bruits de papiers, des fermetures, des froissements de vêtements. Sa respiration semble plus calme. L’eau coule par intermittence. Je reprends des couleurs, juste de quoi avoir contenance. Elle va sortir. Je vais devoir m’en aller.

- Je voudrais sortir, monsieur. Je vois vos chaussures. Vous me bloquez.

Je me déporte un peu pour la laisser passer. Son visage n’affiche aucune douleur. Pourquoi est-ce qu’on est si doué pour se cacher ?
Elle passe près de moi, et en me voyant désarçonné, elle se sent obligée de préciser.
« Je l’apprends pas là... Là. »

Je la regarde, et si j’étais elle, j’aurais peur de moi. Elle me dit qu’elle veut sortir fumer. Je l’accompagne et elle me raconte. Tout. L’homme du bar. Sa douceur. Cette nuit magique. Cette complicité étrange. Et puis leur séparation au matin, comme un déchirement illégitime. Et puis le début des ennuis. Les nausées, les doutes, les analyses. 35 ans quand même, ce n’est pas si jeune. Un bébé, même toute seule. Elle peut le faire. C’est le destin. Grossesse apprivoisée, vie de mère célibataire envisagée. Presque-sérénité. 11 semaines et soudain, plus rien. Pas de chute, rien. Son cœur ne bat plus. Le bébé est mort.

- Y avait beaucoup de sang, j’ai eu peur. Je suis venue. On m’a dit, c’est normal, ça arrive, ce sont des débris.
- Je sais pas quoi dire... Je bredouille.

J’ai les jambes coupées. Je suis terrifié par son histoire et par la peine qu’elle doit ressentir, et ahuri de la facilité avec laquelle elle m’a confié sa vie.

- Y a rien à dire.
On reste là, à fumer tous les deux. On en est à la cinquième peut-être. Je lui propose un café du distributeur. Elle accepte. Je reviens avec un noisette, pour moi, qu’elle prend, sans comprendre que c’est le mien. Je souris.

Je pense à Edith.

Elle me regarde, comme pour sonder ce que j’ai dans la tête. Et je dis rien.

- T’es là pour qui ?
- Pour personne. Y a plus personne.

Elle ne comprend pas. Je ne me vois pas lui déballer ma vie, comme elle vient de le faire. Quand bien même j’en aurais envie, j’en serais incapable. Son regard m’interroge.

« J’ai tué ma femme. Accident de voiture. »

Je n’ai rien filtré, l’information est sortie brute. Elle n’a pas cillé. Et j’ignore si j’aurais voulu qu’elle se casse ou si je voudrais qu’elle reste.

« Bon. »

Elle place une mèche de ses cheveux bruns derrière son oreille, plaque ses deux mains sur ses cuisses. J’ai un peu peur de ce qu’elle compte dire.

- Va falloir qu’on s’entraide, toi et moi. Sinon on est mal barrés.
- Euh...

Cette fille est déconcertante. Y'a quelques heures je ne la connaissais pas, et là, elle me parle comme si on est potes. Ou autre.

- Déjà, moi c’est Loïs ! Me tend-elle la main, en souriant.
- Lucas... je joue le jeu en la lui serrant.
- Ca c’est fait... Maintenant, on a du taf ! Son ton est militaire, décidé.
- Euh...
Je suis paumé, je ne comprends pas ce qu’elle a en tête.
- Toi et moi, on a le droit à un nouveau disque dur. Tu comprends ? On a des souvenirs, on a des trous béants qu’on pourra plus remplir. Un vide reste un putain de vide. Mais il suffit d’une montagne, une montagne aussi haute que le vide est profond. C’est une question d’équilibre, tu comprends ?

Je ne comprends pas. Mais elle ne me laisse pas le loisir de le lui dire, et continue son discours.

- A nous deux, on peut y arriver. Parce qu’on a grillé pas mal d’étapes, aujourd’hui. On connaît la pire version de l’autre. On se connaît détruits. Et c’est une chance.... Tu sais ?

Je l’écoute déplier ses vérités à elle, en essayant d’y confronter les miennes, mais rien à faire. Je suis vide de tout bon sens et je ne sais pas si elle est sacrément lucide ou bien en pleine perdition.

- Qu’est-ce que tu as à perdre ? Qu’est-ce qu’on a à perdre ? Moi, rien.
- Concrètement... Je comprends pas où tu veux en venir !
- Tu fais quoi, là, tout de suite ?
- Rien mais...
- Viens !
Prise d’une vitalité soudaine, elle se lève et saisit mon poignet. J’ai le cœur qui ne bat pas à son allure normale. Je me laisse ballotter par sa main agrippée.

- Ma voiture est là, monte ! M’invite-t-elle, en sautant au volant.
Je me retrouve dans la bagnole de cette fille, dont je ne sais quasiment rien. C’est peut-être une folle furieuse, mais après tout, j’ai rien à perdre, c’est vrai.

- Dis-moi une chose que tu aimais faire avec Edith.
- Je... J’ai pas envie de parler d’elle... Je voudrais juste...
- Je sais... Je sais...
- Non, tu sais pas !
- C’est vrai je sais pas, je sais pas comment tu l’aimais, comment elle t’aimait. On m’a jamais aimé comme ça. On m’a jamais que désirée vite fait.
- Je suis sûr que c’est faux.
- Non tu n’es sûr de rien !
- Ok, un partout.
- On compte pas les points là, bordel ! Dis-moi un souvenir avec elle. Le premier qui te vient.
- Les céréales. Il fallait que le lait soit froid, et que les céréales croustillent. Elle mangeait toujours celle les moins dures avant, ne mettait que quelques gouttes de lait à la fois. Tout un cérémonial.
- Les céréales ? Me sourit Loïs.
- C’est le premier qui me soit venu.
- Le premier truc que j’ai mangé après avoir su que j’attendais un petit être, c’était du poulet. Une escalope à la sauce marinière.
- Ok... et ?
- On va faire des courses !

Je suis dubitatif, mais je la suis dans son délire. J’achète mes céréales, et elle, ses escalopes de poulet.
- On va chez moi ! Devance Loïs.
- Tu crois vraiment que...
- Tais-toi.
Je savais pas ce qu’elle cherchait à me prouver mais je savais qu’elle avait tort. Je voulais pas lui faire de peine, aussi. Et peut-être qu’au fond, ne pas vouloir se faire de peine, ça pouvait suffire à être mieux.

Je débouche le sachet, assis sur ce tabouret en bois, dans cet appart que je connais pas, avec cette fille que je connais pas. Tout me rappelle Edith. Le bruit déjà. C’est comme si elle voulait tout faire pour me réveiller. C’était désagréable au possible. L’odeur des céréales et le son de ses dents qui mordent dedans.

- T’as du lait ?
- Nan... Mais c’est pas grave...
- C’est pas par...
- Non, ce sera jamais pareil...»

Il est pas loin de 16h30, je mange des céréales sans lait, elles ont le goût de poulet.

Y'a cent façons d’être. Ça fait partie de ces phrases toutes bêtes, toute faites, que Loïs me lâche parfois.

Je passe mes journées et mes nuits chez elle depuis quatre jours, peut-être cinq. Une semaine ?
J’ai fait semblant de dormir. Semblant de ne pas la croire. J’ai fabriqué une table basse. J’ai pleuré sur son oreiller. J’ai bu du vin dans une tasse. Dormi sur le sable. Regardé le lever du soleil après avoir veillé 48h. J’ai doublé un film d’horreur avec la voix de Titi. Regardé une chaîne de télévision six heures sans zapper. J’ai craché du haut de son balcon. J’ai perdu ma carte bleue. J’ai crié au feu. J’ai gagné au Trivial Poursuit. J’ai appris à un chien errant à sauter sur un tabouret. Cassé une latte du clic-clac. J’ai été seul. J’ai dégradé un banc public. J’ai oublié. J’ai écrit un poème. Retrouvé ma carte bleue là où elle était censée être. J’ai été fier. J’ai parlé à un mur. J’ai été paumé. J’ai pris mon pied avec ma bouche. J’ai couru après personne. Je me suis retenu de rire. J’ai été émerveillé. J’ai défait et refait le monde avec elle. Et j’ai commencé à la croire.

C’est dingue, tout ce qu’on peut faire à deux sans s’aimer. C’est beau tout ce qu’on peut faire d’insensé.

Je crois que la vie, après la mort, elle existe. Elle existe mais pas pareil. Edith est là. Forte, belle, drôle, grandiose dans mon compartiment palpitant.

Et puis il y a cette vie sans elle. Juste, à côté. En parallèle.

J’avais hâte de découvrir Loïs. Les cent "elle".

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