Sans domicile fixe

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après une carrière de cadre supérieur, de délicieuses plongées dans la littérature, la peinture et l'histoire de l'art. Avec enthousiasme, ce qui n'interdit pas réflexion et distanciation  [+]

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Entre le boulevard périphérique et la bretelle d’accès, à proximité des beaux quartiers, un triangle de terre caillouteuse à l’herbe rare, bordé à la base d’arbres rabougris mais vert frais, d’un muret en béton haut de un mètre de chaque côté, était transpercé par les piles imposantes et rapprochées d’un passage supérieur.
L’espace était harmonieusement aménagé par des objets disparates qui n’avaient pas nécessairement vocation à se trouver réunis, disposés sinon avec un goût très sûr, du moins avec une vision d’ensemble étonnamment cohérente, qui attira d’emblée sa curiosité.
Tout était compartimenté, selon une thématique floue mais clairement identifiable dans ses grandes lignes, véritable hall d’exposition offert aux regards d’automobilistes pressés, mais surpris et intrigués.
Il faut se laisser guider par l’intuition dans cet univers reconstitué, espèce de parcours initiatique où se recréent la vie, la famille, la chaleur humaine de l’amitié et de l’amour, autant de notions déchirées, ou détruites voire disparues depuis longtemps et aujourd’hui imaginées sur fond de détresse nostalgique. Nostalgie peut-être d’un âge d’or évanoui ! Il se dit que l’âge d’or en question, même s’il n’a pas figure d’idéal et ne représente pas
mieux qu’une situation passée préférable au présent, est tout de même celui qui a conduit tout droit à l’état actuel des choses. Ce serait suffisant pour le discréditer à tout jamais, mais pour vivre, il est indispensable de supposer que les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets. Sisyphe aussi devait se plaire à le croire !
Il aménagea son circuit de visite de manière à voir l’essentiel, occultant les détails comme il avait l’habitude de le faire.
Au quartier des salons, des fauteuils de longue date défraîchis, craquelés, déchirés et montrant parfois leurs entrailles de mousse, étaient disposés en cercle autour d’une table gigogne en bois, dont les trois parties bancales dépliées portaient journaux et revues. Une chaise d’enfant au siège en raphia en partie détruit et des porte-manteaux à patères fermaient le cercle. Dans chaque fauteuil, étaient assis des animaux en peluche, principalement des ours, perclus de cicatrices et parfois amputés d’un ou plusieurs membres, laissés-pour-compte de la vie en situation de repos.
Au quartier des jouets et des loisirs, un bric-à-brac savant aurait pu être le témoignage du passage récent d’un groupe d’enfants turbulents, s’il n’était à ce point investi d’une pensée rigoureuse, apte à maîtriser le chaos ; il fallait un œil exercé pour s’en apercevoir, mais il avait cette compétence rare qui consiste à savoir simplifier le complexe, pour le rendre intelligible, sans le trahir exagérément. On trouvait là pêle-mêle des poupées estropiées, des lampions en papier aux tomettes colorées accrochés en haut de grands mâts verticaux, des ballons de baudruche bien gonflés ficelés au pied des chaises en attente d’envol, des chiens de faïence mordus par le
temps et les mauvais traitements, des soldats de plomb désorganisés, mal rescapés des guerres, des voitures miniatures de toutes marques à la peinture écaillée et pour la plupart déjantées, des quantités de jeux de cartes et de jeux de société épars, dépareillés et incomplets, inutilisables dans leur fonction première.
Au quartier de l’artisanat, des arts et des lettres, voisinaient notamment : des brocs, vases et coupes en métal sauvagement cabossé ou en porcelaine ébréchée ; des cuvettes de lavabo de différents coloris, encore en bon état mais privées de leur circuit d’alimentation ; une batterie de lampes à pétrole tristement amochées, dont le foyer était froid, vraisemblablement depuis longtemps ; des tableaux sans valeur, dessins, peintures, aquarelles ou canevas, parfois délestés de leur cadre et disposés d’une manière réfléchie en raccordant sur les couleurs ou le thème ou le format ; des enseignes d’artisans disparus, en fer blanc ou en fer forgé, certaines agrémentées de dessins humoristiques suggestifs ; des affiches publicitaires et des affiches de films, parfois lacérées par le hasard, présentées côte à côte, en long panoramique ; des drapeaux et calicots échappés de fêtes et de manifestations de toutes sortes.
On trouvait même un rayon vêtements. Suspendus sur des cintres, étendus sur des chaises ou jetés négligemment sur des tables, ils étaient tels quels, sans retouche ni rapetassage ni lavage, ce qui les rendait quasiment impropres à la consommation.
Un peu à l’écart, tout près du bosquet protecteur, il vit un abri de fortune bien entretenu, en panneaux de tôles métalliques et cartons, avec des piliers de bois, des
couvertures mobiles solidement fixées au sommet en formant l’ouverture. Au-dedans, un sac de couchage à fleurs sombres qui avaient dû être vives dans une vie antérieure et une lampe marine à mèche ; au-dehors : un brasero métallique à pieds, éteint en cette saison et vidé soigneusement de ses cendres, mais qui devait dissiper les brumes, les grands soirs de débine ; un barbecue en maçonnerie quelque peu branlant mais équipé d’une grille et d’une broche, probablement en état de marche à condition d’être surveillé de près ; du linge séchant au soleil et au vent, simplement posé sur des tréteaux de bois. Et puis un homme, sec, noiraud, buriné, à la fine moustache noire bien taillée. Désaccordés, fatigués et râpés par endroits, ses vêtements à la tonalité sombre semblaient pourtant propres et il portait une casquette bleu foncé, la visière relevée sur le front.
Il le reconnut et il se souvint l’avoir vu, assis sur un créneau aménagé dans le muret, les jambes pendantes, emmitouflé dans une longue écharpe qui modérait à peine les velléités du froid, tenant entre ses mains le gobelet offert à la générosité des automobilistes, quand ils circulaient au pas. Ils s’étaient salué, ils s’étaient souri, ils s’étaient même dit un mot : « bonjour » ; et quand il lui avait tendu un billet de couleur rouge orné d’un porche d’église romane, l’autre avait même ajouté : « merci », avec un ton un peu trop appuyé qui l’avait mis mal à l’aise et qui rendait encore plus étanche la frontière qui les séparait. Ils étaient pourtant à peu près du même âge et ils avaient dû connaître les mêmes événements et peut-être parfois, partagé à distance les mêmes tourments. Aujourd’hui, il avait franchi le muret, dans des conditions dont il n’avait pas conscience, mais qui importaient peu, car il se trouvait tout de même de l’autre côté.
C’était donc cet homme qui avait créé ce monde à partir d’objets délaissés, méprisés, blessés, donnés pour morts, en tout cas d’objets dont personne ne voulait et dont la vocation normale programmée était de disparaître définitivement et de retourner en poussière. C’est cela le luxe des miséreux : regarder et tendre la main, quand d’autres ferment les yeux et tournent le dos. Il lui avait fallu du courage pour les chercher et les sélectionner, le jour et surtout la nuit, dans des lieux divers qu’il avait repérés comme un réalisateur de cinéma fait du repérage avant de prendre ses images et construire ses plans ; il avait dû supporter les regards goguenards et les quolibets de ceux qui ne comprenaient pas. Il lui avait fallu du courage pour les transporter à destination, sur son sanctuaire, car certains étaient lourds ou encombrants et il ne pouvait disposer que de moyens de transport rudimentaires, bricolés pour l’occasion ; il devait aussi choisir un itinéraire qui économise ses muscles douloureux et évite la sueur. Il lui avait fallu du talent pour donner à ces objets une autre vie, pour leur donner une place dans un tout et pour organiser les rapports de chacun d’eux avec tous les autres. Il lui avait fallu de la patience, du temps et surtout beaucoup d’amour pour constituer progressivement sa collection et en concevoir l’exposition, puis pour l’entretenir et la faire vivre, en la modifiant et en la complétant. Oui, il lui avait fallu beaucoup d’amour. Il n’est pas facile de dire ses angoisses, il n’est pas facile de lancer un appel au secours avec une petite chance d’être entendu, surtout quand on a perdu l’usage du langage commun et qu’il faut inventer un nouveau moyen de crier qu’on est encore un homme.
La marée débarqua, bleue, armée, volontaire, sûre d’elle. Elle avait un nom : police, un objectif : normaliser, un mode opératoire : nettoyer avec célérité et sans dégâts collatéraux. Ce qu’elle fit, avec ordre, calme et efficacité.
D’abord, ils s’adressèrent à lui poliment, sans écart de ton ou de vocabulaire, et même avec une certaine déférence apparente, mais calculée et construite, comme on l’apprend par une longue fréquentation théorique et pratique du Code de procédure pénale. Il tendit ses papiers, flétris mais bien conservés, d’une main ferme, fière de cette preuve d’identité qui restait la seule chose bien à lui, que personne ne pouvait lui dérober. Ils lui rendirent ses papiers et lui firent cortège jusqu’à la voiture. Il ne dit pas un mot, ne manifesta aucune opposition et se laissa conduire sans résistance aucune. Le rapport de force ne lui était pas favorable, mais surtout sa capacité d’indignation s’était émoussée au fil du temps, même s’il avait tenu à conserver sa dignité, ce qui n’allait pas de soi et exigeait des efforts permanents.
Ensuite, ce fut la ruée, le carnage, la mise à sac, le pillage sans butin, qui emporta tout en un tournemain, après avoir brisé, haché, pulvérisé, entassé, empilé, ensaché. Le plus long fut l’évacuation des débris dans un camion benne prévu à cet effet et sagement stationné à proximité, pathétique dénouement d’un drame devenu banal. Il ne resta alors plus rien, la place était nette et la vie pouvait reprendre sa respiration normale.
À cet instant précis, il se demanda quel était le mal le plus grand : briser l’homme en le brutalisant ou fracasser le produit de son intelligence, de son énergie et de l’habileté de ses mains en le détruisant sciemment ?
Toucher le créateur ou atteindre l’œuvre ? Molester l’homme ou éteindre son cri de désespoir ? Il ne répondit pas à cette question, ce qu’il analysa immédiatement comme une fuite devant ses responsabilités. Mais il sentit qu’il était blessé au cœur. C’était peut-être la réponse qu’il n’avait pas eu le courage de donner. Il capta furtivement le regard gris et froid de l’homme qu’on emmenait au nom de la loi : il n’était que haine pour les briseurs d’espoir, pour les petites mains de l’État de droit, qui ne doutaient jamais de la grandeur de leur mission. Il sut alors définitivement quelle était la bonne réponse.


° °
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Il parcourut sans hâte ce champ de néant où un morceau de vie venait de s’engloutir et il se retrouva sans l’avoir voulu sur une vaste place, au milieu d’une foule dense, agitée, vociférante. Une fois encore, il avait traversé l’espace et aboli le temps, mais traverser sans voir, et le plus souvent sans être vu, c’était un peu sa spécialité.

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