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Sans Cœur (un conte sans morale)

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Cassandra

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I. La sorcière

Il était une fois une vieille sorcière, très laide et très méchante, qui habitait dans une cabane au cœur d'une sombre forêt. Comme elle était sorcière, elle passait ses journées à concocter d'horribles potions, à fabriquer des maléfices, et à élaborer des sortilèges. Cependant, un jour qu'elle était en train d'éplucher des pommes de terre, elle réalisa qu'elle s'ennuyait.
Je m'ennuie, déclara-t-elle avec étonnement au chat avec qui elle partageait son logis.
Le chat était une créature longue et maigre au pelage rare, aux yeux brillant d'un jaune malsain. Il lui manquait une oreille, remplacée par une vieille cicatrice boursouflée. Comme tout les chats de sorcière, il était très noir et très vieux. Il ne répondit cependant pas, car il se savait pas parler.
-C'est là l'obstacle, dit la sorcière. Je suis toute seule et je n'ai personne avec qui discuter.
Offensé par ces paroles, le chat lui tourna le dos et sortit par la fenêtre. Maintenant tout à fait seule, la vieille sorcière se mit à pleurer.
En réalité elle n'était pas tout à fait seule : il y avait une jeune fille dans son sous-sol. La vieille sorcière l'avait enlevée la veille dans l'idée de la manger. Entendant les sanglots de sa geolière, la fille grimpa l'échelle et frappa contre la trappe.
– M'dame ? Ca va pas ?
– Si ça va pas ? S'exclama la sorcière. Idiote !
Au lieu que de sécher ses larmes, elle les recueillit dans un flacon. On ne savait jamais, ça pouvait servir. Puis elle alla ouvrir la trappe.
– Dis-moi, fille, que fais-tu quand tu t'ennuies ?
Je vais voir mes amis, dit la fille.
– Ah ! dit la vieille. Mais si tu n'avais pas d'amis ?
– Je serais bien triste.
La vieille sorcière fit claquer la trappe avec colère. Il devait certainement exister des choses qu'on pouvait faire pour ne pas s'ennuyer. Elle se rendit au village et s'amusa à transformer en crapaud les petites filles, et en cochon les petits garçons. Les mères et les pères pleuraient. La sorcière s'amusait beaucoup, mais cette activité lui parut soudain aussi oiseuse et vide de sens que toutes les autres. D'ailleurs, il n'y avait presque personne dans les rues, car tout le monde s'était enfui à son approche. Il n'y avait plus qu'un jeune homme qui la défiait du regard, une épée à la main.
– Vieille sorcière ! cria-t-il. Où est Corinna ? Je sais que tu l'as enlevée !
– Je ne sais pas de quoi tu parles, dit la vieille sorcière. Ecarte-toi de mon chemin si tu ne veux pas que je te transforme en potiron.
– Je n'ai pas peur de toi, dit le jeune homme.
Et il s'élança vers elle pour la pourfendre. La vieille sorcière fit un salto arrière pour l'esquiver et prononça une formule magique. En un instant le jeune homme se mit à rétrécir, ses bras s'aplatirent et se couvrirent de plumes noires, son visage s'allongea vers l'avant. Il s'était transformé en gorfou, ou manchot à aigrettes, une espèce de l'ordre des sphénisciformes qui vit généralement dans l'hémisphère sud. La sorcière s'esclaffa et voulut poursuivre son chemin, mais le gorfou persistait à l'attaquer : il lui donnait des coups de bec dans les chevilles en battant pathétiquement des ailes. La vieille sorcière en fut étonnée et, prononçant une nouvelle formule magique, elle lui rendit sa bouche d'homme pour qu'il puisse parler.
– Dis-moi, gorfou, demanda la sorcière, pourquoi veux-tu revoir Corinna ?
– Parce que c'est ma fiancée, répondit le gorfou à bouche d'homme.
– Ah ! fit la sorcière, et elle s'abîma dans ses pensées. Mais elle eut beau réfléchir, elle ne voyait pas le rapport.
– Et alors ? demanda-t-elle au gorfou.
– Eh bien ! Je l'aime.
– Que veux-tu dire par là ?
– Je veux être avec elle tout le temps. Je suis malheureux quand nous sommes éloignés. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je viens d'essayer de t'assassiner. Je ferais n'importe quoi pour la récupérer.
– Tu es bien stupide, gorfou. Mais du moins tu ne t'ennuies pas. Et que faites-vous quand vous êtes ensemble, Corinna et toi ?
– Nous faisons toutes sortes de choses.
– Comme quoi ?
– Nous allons au cinéma. Nous faisons des promenades. Nous faisons la cuisine. Nous lisons des livres. Nous nous embrassons. Nous faisons... enfin... toutes sortes de choses.
– Vous ne vous ennuyez donc pas quand vous êtes ensemble.
– C'est cela. Et d'ailleurs, même quand nous ne faisons rien, nous ne nous ennuyons jamais.
La sorcière était très impressionnée.
– J'ai l'impression que c'est tout à fait ce qu'il me faut. Veux-tu être mon fiancé ?
– Jamais de la vie ! Je suis déjà fiancé à Corinna. En plus je ne vous aime pas. Vous êtes une horrible vieille sorcière.
La sorcière ne se formalisa pas outre mesure de ce refus. De toute façon, elle n'avait pas vraiment envie d'épouser un gorfou, même à bouche d'homme. Elle était persuadée qu'elle pouvait trouver beaucoup mieux.

Quand elle rentra chez elle, elle sortit Corinna de sa cave et la tua. Puis elle découpa le corps en quartier. Le gorfou, qui avait suivi la sorcière jusqu'à chez elle sur ses petites pattes palmées, hurlait à la mort avec sa bouche d'homme.
– Tais-toi donc, dit la sorcière les mains pleines de sang, ou je te donne à manger au chat.
Le chat, perché sur une étagère, leva les yeux au ciel. Il n'avait aucune envie de manger le gorfou. Il préférait le foie.
La vieille sorcière mit une partie des morceaux de Corinna dans des bocaux, et fit bouillir le reste dans une grande marmite avec du sel et du poivre, en réservant le foie cru pour le chat. Le gorfou désespéré courait en tout sens et fonçait dans les murs dans l'espoir de se tuer. Agacée, la sorcière l'attrapa et le mit dans une cage, où il continua de se lamenter pendant que la sorcière mangeait son repas. Elle donna le foie au chat, et garda les yeux de Corinna pour sa collection. Quand il ne resta plus que les os de la jeune fille, elle alla se coucher.

II. Le prince

Dès le lendemain, la vieille sorcière se mit en quête d'un fiancé. Elle en voulait un jeune, beau et riche. Or, ce jour-là, le prince du château voisin s'était justement rendu au village pour acheter du riz, et il se trouvait qu'il était le plus beau, le plus vaillant, le plus doux et le plus intelligent des garçons du monde. Lorsqu'elle le vit, la vieille sorcière en tomba immédiatement amoureuse et décida de le séduire. En rentrant chez elle, elle pela les pommes qu'elle avait achetées au marché, les coupa finement, et les mit à cuire dans une grande marmite avec du sucre. Dans un saladier, elle mélangea du beurre, de la farine, des œufs et un soupçon de fleur d'oranger. Pendant que la pâte levait, elle alla ramasser quelques plantes dont elle avait le secret et qu'elle faisait pousser elle-même. Elle les fit infuser séparément, puis les mélangea dans une casserole à feu doux en dosant soigneusement. Elle mit un cheveu de Corinna, et une des propres larmes. Cela faisait un puissant filtre d'amour. Elle le versa dans la marmite avec les pommes cuisantes. Puis elle étala la pâte avec un rouleau, disposa les fruits, et mit le gateau à cuire pendant une demi-heure.
– Et voilà, murmura la vieille sorcière. Un magnifique gateau et un magnifique filtre d'amour.
Elle mit le gateau dans une boîte fermée d'un joli ruban et ajouta une note : « Pour le Prince. D'une admiratrice. » Ensuite elle alla le porter elle-même au château, parce qu'elle ne faisait pas confiance à la poste.
Elle rentra chez elle très satisfaite.
– Je serais bientôt une femme mariée, annonça-t-elle au chat, qui ne répondit rien, car il ne savait pas parler.
– Où est ce satané gorfou ? demanda la vieille sorcière.
Le chat haussa les épaules sans rien dire.
– En fin de compte, poursuivit la sorcière avec un peu de mépris, il a dû réussir à se suicider.
Le chat sourit, car il savait bien où était le gorfou. Il ne s'était nullement suicidé. Il s'était rendu tout droit au palais pour dévoiler au prince les desseins de la sorcière et empêcher qu'il ne mange le gâteau empoisonné.

Quelques jours plus tard, la sorcière estima qu'il était temps de déclarer son amour à son promis et alla elle-même au château pour réclamer une entrevue. Le jeune et beau prince la reçut avec une parfaite courtoisie.
– Bonjour, Votre Altesse, dit la vieille sorcière. Vous avez bien reçu mon gâteau ?
– Oui, Madame. Il était très bon, je vous remercie.
– Ah, bien ! Voulez-vous donc m'épousez ?
Le prince fut très embarassé par la question.
– Eh bien ! Je suis très touché. Mais je ne peux pas vous épouser.
La sorcière fut très ennuyée par la réponse.
– Mais pourquoi donc ? Vous avez pourtant mangé mon gâteau.
– Oui, Madame, dit le Prince confus, mais je ne vois pas le rapport.
– C'est que je vous aime.
– Je comprend, mais je suis vraiment désolé de devoir vous dire que ce n'est en aucun cas réciproque.

La sorcière était furieuse.
– J'aurais dû transformer cette vermine de prince en castor ! s'écria-t-elle une fois rentrée chez elle.
De colère, elle se mit à casser des choses. Ce n'est que quand elle faillit lui fracasser le crâne à coup de casserole en fonte qu'elle remarqua que le gorfou était revenu. Il riait avec sa bouche d'homme.
– Qu'est-ce qui te fait rire, gorfou ? demanda la sorcière, hors d'elle.
– Rien, dit le gorfou, si ce n'est que le prince ne vous aimera jamais, car je l'ai prévenu contre vous, et qu'il fait désormais gôuter tous ses plats par un goûteur.
La sorcière en fut estomaquée.
– Tu m'as trahie ! Horrible gorfou ! Pourquoi ?
– Tu as tué ma bien-aimée ! rétorqua le gorfou.
– Oh, je n'ai donc plus aucun espoir ! Je suis condamnée à m'ennuyer pour le reste de mon existence !
– Bien fait, vieille sorcière !
Alors que la sorcière s'apprêtait à massacrer le fourbe gorfou à coup de balai magique, quelqu'un frappa à la porte. La sorcière, qui n'était pas habituée à recevoir des visiteurs, se figea.
– Chere Madame ? dit une voix fort courtoise de l'autre côté. Pouvez-vous m'ouvrir ?
– Que voulez-vous ? dit la vieille sorcière en se préparant à transformer l'envahisseur en mouche sitôt qu'il ouvrirait la porte.
– Je viens vous demander de m'épouser, dit la voix fort courtoise.
La sorcière ouvrit donc la porte et fut très surprise de tomber nez à nez avec le vieux roi en personne, qui lui tendait un bouquet de fleurs.
– Depuis que j'ai goûté votre gateau et que je vous ai croisé tout à l'heure dans les couloirs du château, j'ai compris que je ne pouvais pas vivre sans vous. Je vous aime et vous supplie de m'épouser.
Le gorfou et le chat étaient bouches bées.
– C'est d'accord, dit la vieille sorcière sans hésiter une seconde.
C'est ainsi qu'elle devint la reine du pays.

Bien qu'elle soit désormais une riche reine, la vieille sorcière continuait de s'ennuyer. Elle vivait dans le château et passait ses journées à faire de longues promenades dans les jardins du château et à coudre dans son salon. Par ailleurs, elle persistait à avoir de l'inclination pour son beau-fils le prince. Celui-ci se montrait toujours fort poli avec elle, mais demeurait indubitablement distant. En effet, il avait compris que la reine et la vieille sorcière contre laquelle l'avait prévenu le grofou ne faisait qu'une. Ainsi, toutes les manoeuvres de la sorcière pour lui faire avaler un philtre d'amour demeuraient vaines, car il n'avalait rien qui n'ai pas été gouté. L'ensemble des goûteurs royaux, en plus du roi, étaient donc désormais amoureux de la reine, et elle en était très ennuyée.
Un jour que le prince était en train d'arroser ses roses, elle alla vers lui.
– Orlando, dit-elle (comme elle était sa belle-mère, elle avait maintenant le droit de l'appeler par son prénom), je dois te dire quelque chose : je t'aime et je veux t'épouser.
– C'est impossible, répondit Orlando calmement (car il avait désormais l'habitude), vous êtes ma belle-mère.
– Ah ! fit la reine. Mais non, justement, il se trouve que le roi vient de mourir.
Orlando sursauta.
– Le roi mon père ? Mort ? Que dites-vous ?
– On a retrouvé son corps dans le hall, et sa tête dans la basse-cour. Les poules lui picoraient les yeux. Les gardes ont conclu à un malheureux accident.
Orlando était atterré, car il aimait beaucoup son père. Tout à coup, il lâcha son arrosoir et partit en courant. Il courut longtemps et sans s'essoufler, car il était champion d'athlétisme, jusqu'à arriver à la cabane où il savait que son père avait demandé la main de sa belle-mère. Là vivait toujours le chat et le gorfou à bouche d'homme.
– Bonjour, Gorfou, dit Orlando, qui était très bien élevé. Est-ce que la reine a tué mon père ?
– Certainement, répondit le gorfou. Car ce n'est pas une reine mais une horrible sorcière.
Cependant, la reine avait enfourché son balai et rejoignit bientôt Orlando, le chat et le gorfou dans la cabane.
– Tu as tué mon père ! s'écria Orlando quand elle entra.
– Mais non, dit la reine. Je te l'ai dit, c'était un accident. Tu ne vas pas écouter un gorfou ?
– Je ne suis pas un gorfou, mais un homme victime d'une malédiction, précisa le gorfou.
Le chat quant à lui ne disait rien, car il ne possédait pas le don de la parole. La reine dit :
– Orlando, plus rien désormais ne t'empêche de m'épouser. Si nous ne marions pas, je serais très malheureuse. C'est aujourd'hui la dernière fois que je te le demande. Veux-tu m'épouser ?
Comme Orlando ne répondait rien, elle ajouta :
– Je t'aime.
Pour la première fois, Orlando hésita réellement, car il voyait que la reine était sincère. Puis il dit :
– Je ne peux pas dire oui. Je ne vous aime pas.
Alors la reine plongea sa main dans la poitrine d'Orlando et lui arracha le coeur. Orlando regarda avec étonnement son propre organe battre entre les main de sa belle-mère. Puis il mourut. La reine ouvrit alors sa propre poitrine et arracha son propre coeur : elle ne mourut pas parce qu'elle connaissait la sorcellerie. Elle mit le coeur d'Orlando à la place du sien. Puis elle coupa la tête d'Orlando et la mit sur sa cheminée en guise de décoration. En toute hâte, elle fabriqua une potion magique, dont elle seule avait la recette, à l'aide du sang encore chaud d'Orlando et d'une de ses propres larmes.
Pendant toute l'opération, le gorfou courut en tout sens en hurlant à la mort, horrifié. Finalement la reine but la potion, et s'endormit immédiatement, entièrement recouverte du sang de son bien-aimé.

III. Orlando

Quand la vieille sorcière se réveilla le lendemain matin, ce fut sous l'apparence d'Orlando. Son sortilège puissant et secret avait fonctionné et son corps de vieille sorcière s'était transformé en corps de beau prince champion d'athlétisme. Son premier réflexe, une fois réveillé, fut de s'admirer dans les vitres sales de la cabane.
– Comme je suis beau, murmura-t-il.
En effet, il n'avait plus ni verrue, ni nez crochue, ni poils au menton, ni cheveux hirsutes. Au contraire il était le plus beau prince du monde.
Le gorfou quand à lui se lamentait sur le cadavre décapité qui pourissait déjà dans un coin.
– Cesse donc de piailler, dit Orlando en fixant toujours son reflet.
Comme la tonalité de sa nouvelle voix lui plaisait, il le répéta.
– Cesse donc de piailler.

Quelques heures plus tard, Orlando retourna au château où il assista aux obsèques du vieux roi. Lors de son discours, il annonça que la reine avait hélas également trouvé la mort. Désespérée par la disparition de son cher mari, elle s'était immolée par le feu dans la forêt. Il ne restait plus rien d'elle. C'est ainsi que, privé tout à coup d'un père et d'une belle-mère, Orlando fut couronné roi. Au début, cela le distrayait assez. Il organisait de grandes fêtes, faisait brûler des vieilles femmes pour sorcellerie, et transformait ses conseillers les plus pénibles en souris blanches. Mais très vite, il se lassa et recommença à s'ennuyer.
– Ce n'est pas possible, disait-il à son miroir. Je suis l'homme le plus puissant du monde, le plus beau et le plus intelligent des rois, et je ne trouve rien pour me distraire.
Le miroir ne répondait rien. Quant au gorfou, il était resté vivre avec le chat et le cadavre dans la cabane dans la forêt.

Le conseiller du roi remarqua la mélancolie d'Orlando. C'était un homme sage, qui savait qu'il ne faut jamais laisser les rois s'ennuyer. Il demanda un entretien royal.
– Votre Majesté, dit-il à Orlando. Vous êtes le plus beau, le plus vaillant, le plus doux et le plus intelligent des rois.
– C'est bien vrai, répondit Orlando très courtoisement.
– Cependant, poursuivit le conseiller, sans vouloir vous offenser, je vois bien que vous n'êtes pas parfaitement heureux.
– Ah ! En effet.
– Si vous me le permettez, votre Majesté, je pense connaître le remède à votre mélancolie.
– Parle donc.
– Il vous faut vous marier.
– Me marier !
– Oui, votre Majesté.
– Mais c'est une excellente idée. Cela fait longtemps que je pense avoir besoin d'un mari.
Le conseiller resta un instant silencieux.
– Votre majesté, sans vouloir vous offenser, je pensais plutôt à une femme. Une jeune et belle princesse.
Ce fut au tour d'Orlando de rester un instant silencieux. Il va sans dire qu'il n'était nullement attiré par les jeunes et belles princesses.
– Ah, dit-il cependant. Et qui donc par exemple ?
– Eh bien, il y a la princesse Laura, qui est très belle.
– Ah oui ?
– Elle est également championne du monde d'échecs. Et elle pratique le golf à un très haut niveau, à ce que l'on m'a dit.
– Je vois, je vois. Et n'aurait-elle pas un frère ? Très beau aussi, champion d'échec et tout ça ?
A nouveau, le conseiller demeura interloqué.
– Je ne sais pas, votre Majesté. Je ne crois pas. Mais la princesse...
– Tu m'ennuies, dit soudainement Orlando. Déguerpis avant que je ne te change en serpent en sonnettes.
Le conseiller sortit, très perplexe. Il lui semblait que le roi agissait bizarrement depuis son couronnement.
Se retrouvant seul, Orlando réalisa qu'il avait toujours l'ardent désir de se marier. Malheureusement, comme son reflet, quoique muet, le lui rappelait souvent, il avait tué de ses mains son précédent bien-aimé. Au cours des semaines suivantes, il devint donc de plus en plus mélancolique. Aucune des belles jeunes filles que lui présentait jour après jour son conseiller ne parvenait à le dérider, bien au contraire. Il les transformait en biche, en poules, en louves et en renardeaux. Les animaux les plus divers se multipliaient dans le château.
Un jour, un jeune homme sonna à sa porte en se présentant comme zoologue.Comme il était très beau et avait l'air intelligent, Orlando en tomba immédiatement amoureux.
– Votre Majesté, dit le zoologue, il y a beaucoup d'animaux ici. Je voudrais vous demander la permission d'ouvrir un zoo et de les étudier. S'il vous plaît.
– Pourquoi donc ? demanda Orlando.
– Eh bien, parce que je suis zoologue.Je m'intéresse aux animaux et à leur mode vie, de reproduction, de relations sociales, au fonctionnement de leur organisme, et à leur adaptation à leur milieu.
Orlando trouvait l'idée plutôt stupide, mais une idée avait germée dans son esprit.
– C'est d'accord, dit-il. Je te ferais bâtir un immense zoo rempli de toutes les espèces animales existantes, et un laboratoire à la pointe de la technologie, et une bibliothèque pleine de tous les livres jamais écrits sur les animaux.
Le zoologue était ravi, mais comme il était effectivement intelligent, il demanda :
– Et que désirez-vous en échange ?
Orlando sourit.
– Je veux que tu deviennes mon amant.
Le zoologue était stupéfait.
– Vous ne préféreriez pas vous marier avec une jeune et belle princesse ?
– C'est ce que disait mon conseiller, dit Orlando. Je lui ai coupé la langue et l'ai donnée à manger aux chèvres. Puis je l'ai tué et donné à manger aux chèvres.
Le zoologue était très impressioné.
– Et comment ont réagi les chèvres ? demanda-t-il.
– Elles ont bien aimé, je crois.
– C'est très étrange, dit le zoologue, parce que les chèvres sont généralement herbivores.
– Bon, et ma proposition ? dit Orlando avec impatience.
– Je peux réfléchir ? demanda le zoologue.
Orlando hésita un instant à transformer le zoologue en chauve-souris, mais comme il était très amoureux, il accepta. Au bout de quelques jours, le zoologue revint donner sa réponse.
– C'est d'accord.

Il vécurent donc heureux et n'eurent aucun enfant.

Le zoologue reignait sur le plus grand et le plus somptueux zoo du monde, et Orlando exerçait sa tyrannie sur chacun de ses administrés. Tous les deux s'entendaient à merveille car ils partageaient la passion de la dissection. Leur amour souleva bien quelques interrogations dans le château et dans le royaume, mais Orlando avait réglé le problème à sa manière, c'est à dire en transformant tout le monde en pigeon, si bien que personne n'osait plus lui parler de mariage.

Cependant, demeuré dans la cabane au coeur de la forêt, le gorfou ruminait sa vengeance, car il ne pouvait supporter qu'Orlando soit heureux alors qu'il était seul et malheureux. Il se mit à s'intéresser à la sorcellerie et lu les grimoires de la sorcière. Il voulut à son tour concocter d'horribles potions, fabriquer des maléfices et élaborer des sortilèges afin de prendre sa revanche, mais il échouait sans cesse car il était un gorfou et que la majorité des recettes requerrait d'avoir une forme humaine. Il se mit à desespérer.
– Jamais je ne retrouverais mon véritable corps et jamais je n'arriverais à me venger de l'horrible sorcière, se plaignait-il au chat. En tout cas, pas sous cette forme absurde !
Le chat le regarda en silence, à son habitude.
– Il me faudrait un allié. Un véritable allié humain, qui ne soit pas un stupide chat muet.
Jamais le chat n'avait été ausi insulté. Il voulut se jeter sur le gorfou pour le dévorer. Mais il n'avait pas très faim ; il se roula en boule sur son étagère, songeant qu'il se vengerait plus tard de cet affront. Quant au gorfou, il se mit dès lors en quête d'un complice.

Or, il se trouvait que le dernier conseiller en date d'Orlando éprouvait pour son souverain une aversion certaine. Cette aversion était généralement partagée par la plupart des honnêtes citoyens, mais cet homme en particulier avait un motif supérieur de haine envers le roi. Il était le frère d'un ancien conseiller, qui avait été changé en saumon et mangé au petit-déjeuner par Orlando et le zoologue.
Un jour, alors que le gorfou rôdait aux alentours du château, dissimulant sa bouche d'homme sous une écharpe afin de passer pour un gorfou ordinaire, il eut vent de cette tragique histoire.
– Voici le bassin où nageait mon cher frère avant d'être découpé, frit et mangé par le roi et son amant, se lamentait-il. Et c'est probablement le sort qui m'attends, ou un autre plus terrible encore.
Le gorfou attendit que personne ne fut dans les parages pour s'approcher du conseiller.
– Je connais un moyen de t'éviter ce sort, dit-il.
– Hein ? Quoi ? Un gorfou qui parle ?
– Je ne suis pas un gorfou, dit le gorfou patiemment, je suis un homme victime d'une malédiction. Ecoute-moi, conseiller, je veux comme toi me venger du roi et j'ai besoin de ton aide. Viens me rencontrer dans la cabane au coeur de la forêt et tu n'auras pas lieu de le regretter.
Les jours passèrent et le conseiller tergiversait, car il ne trouvait pas très sérieux de faire confiance à un gorfou, surtout à bouche d'homme. De plus, il n'était pas un homme très courageux et il craignait qu'Orlando ne découvre son complot et le punisse en le torturant horriblement. Cependant il entendait autour de lui de plus en plus de ministres qui se plaignaient du roi et cela le rassura. Un jour qu'ils étaient une dizaine, occupés à se lamenter sur le sort de leurs prédecesseurs transformés en souris, il les rejoignit.
– Je connais peut-être le moyen de nous débarasser de ce tyran, leur dit-il. J'ai rencontré l'autre jour un gorfou qui m'a dit qu'il avait des griefs contre le roi, et que si je me rendais dans la cabane au coeur de la forêt, je n'aurais pas lieu de le regretter.
Les ministres l'encouragèrent à y aller et c'est ainsi que le conseiller frappa à la porte de la cabane dans la forêt.
– Tu as mis le temps, conseiller, dit le gorfou de mauvaise humeur.
– Dis ce que tu as à me dire et vite, rétorqua le conseiller, je n'aime pas cet endroit.
– Très bien, voilà ce que je voulais t'apprendre : le roi est une horrible vieille sorcière.
– Que me raconte-tu là ? Les sorcières sont de vieilles femme hideuses et méchantes qui vivent dans de sombres cabanes comme celle-ci, et pas des jeunes rois charmants et champions d'athlétisme qui vivent dans de somptueux palais.
-Celui-là en est une, insista le gorfou. Comment, autrement, transformerait-il ses conseillers et ses ministres en animaux ?
– Tiens, c'est vrai. Je ne m'étais jamais posé la question.
– C'est parce que ce n'est pas un roi. C'est une horrible vieille sorcière qui a tué ma bien-aimée.
– Bon, bon, dit le conseiller. Admettons. Que propose-tu pour nous en débarasser ?
– Je propose de l'accuser de sorcellerie, de le torturer et de le brûler.
Ce plan était d'une simplicité désarmante et le conseiller s'étonna que personne n'y ait pensé avant.
– Mais on ne peut pas accuser quelqu'un sans preuve, objecta-t-il tout de même.
– Des preuves ! Il y en a plein le zoo, des preuves ! Peu importe les preuves, il faut juste que les ministres soient convaincus, et ils le seront, car je sais qu'ils n'aiment pas le roi.
– C'est vrai. Mais je préférerais qu'il y ait des preuves quand même, au cas où.
– Très bien, dit le gorfou, prend ceci. C'est la tête du véritable Orlando que la vieille sorcière a assassiné. Ce sera la preuve.
A dire vrai, le gorfou n'était pas très sûr que cette tête soit celle d'Orlando, car il avait récemment renversé l'étagère, et les crânes qui étaient dessus s'étaient mélangés. Mais le conseiller fut tout à fait rassuré par cette preuve et rentra au château avec le crâne sous le bras, pressé de raconter aux ministres ce qu'il avait appris. Le gorfou le suivi, car il désirait de tout coeur assister à l'arrestation d'Orlando.

Cela se passa au petit matin alors qu'Orlando et le zoologue étaient au lit en train de prendre leur petit-déjeuner.
– Tu sais, disait Orlando, je pense que je vais bientôt me débarasser de mon conseiller. Il me regarde sournoisement.
– Transforme-le en poulpe alors. Ceux que j'ai ont du mal à se reproduire. Surtout les poulpes tâchetés, callistoctopus ma -
C'est alors que le conseiller entra.
– Ah, conseiller ! S'exclama Orlando. C'est incroyable ce que tu tombes bien. Mais tu aurais tout de même pu frapper.
– Votre Majesté, je vous arrête, l'interrompit le conseiller. Gardes ! Arrêtez le roi !
– Arrêter le roi ! Pour quel motifs ? Demanda Orlando.
– Pour usage illégal de sorcellerie.
Déja les gardes s'approchaient du roi.
– De sorcellerie ! On verra si tu m'accusera encore de sorcellerie quand je t'aurais transformé en... en calmar !
– Poulpe tâcheté, souffla le zoologue.
– En poulpe tâcheté.
– Tu ne transformera personne, dit le conseiller, car si tu bouge, je transperce le coeur du zoologue ici présent.
Orlando fut grandement décontenancé par cette lâche menace et en oublia la formule qu'il était sur le point de prononcer. Alors on l'attacha et le baillona, et ensuite on l'emmena sur la place publique pour qu'il soit torturé et tué. Cela prit très longtemps. Le conseiller se chargea de lire la condamnation et de brandir la preuve, puis le bourreau arriva. Il fut alors question d'écorchage, de plomb fondu, d'huile bouillante, de mutilation, d'écartèlement et enfin, quand Orlando n'eut plus ni bras, ni jambes, ni yeux, ni langue, ni peau, mais continuait de vivre à cause de ses pouvoirs, de bûcher. À l'instant de sa mort, le gorfou et tout les autres animaux retrouvèrent leur apparence humaines, à l'exception de ceux qui étaient morts. Quant à ceux qui avaient été transformés en hamsters ou en cochon d'inde et étaient enfermés dans des cages, ils moururent dans d'atroces souffrances, compressés.

Le conseiller dispersa au vent les cendres d'Orlando et se proclama roi. Alors le gorfou redevenu homme, qui avait appris la sorcellerie sans pouvoir la pratiquer quand il était un palmipède, lui jeta un sort qui le tua immédiatement. Puis il monta à son tour sur l'estrade et annonça qu'il était le nouveau roi et qu'il tuerait quiconque contesterait sa suprématie.

C'est ainsi que le gorfou revenu homme accéda au pouvoir grâce à la sorcellerie. Son règne fut funeste et sanglant, bien plus encore que ceux de de ses prédecesseurs.
Son premier ordre avait été de faire enfermer le zoologue dans le cachot le plus le plus profond, le plus sombre et le plus humide qui soit. Une fois par semaine, il lui rendait visite pour le torturer et lui dire ce qu'il ferait quand il l'aurait tué. C'était toujours la même chose.
– Je te découperais en morceaux et j'en mettrai une partie dans des bocaux. Je ferais bouillir le reste dans une grande marmite avec du sel et du poivre, et je te mangerais en réservant le foie pour le chat. Ensuite, Je mettrai ta tête dans ma bibliothèque, et je mettrai tes yeux au frigo pour ma collection.
A cela, le zoologue ne répondait jamais rien. Il caressait le vieux chat noir, qui s'était glissé dans son cachot le jour de son arrestation, et tous les deux regardaient le roi sans dire un mot et avec la même lueur meurtrière dans les yeux.

FIN
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