Sang d'ancre

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L'idée d'écrire remonte à l'âge de 10 ans. D'abord, un hebdomadaire, que j'envoyais à mes sœurs. J'y racontais des anecdotes désopilantes, histoire d'oublier la distance qui nous séparait à  [+]

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Un rais de lumières mutin s’échappait des cuisines à une heure peu banale. Ozan, veilleur de nuit sur la péniche-hôtel du quai Saint-Germain, demeura perplexe quand le faisceau de sa lampe torche découvrit le dos d’une femme, immobile. Les bras le long du corps, le buste penché légèrement au-dessus des casseroles, elle semblait humer le fumet d’une recette secrète ou assister à la résurrection d’un plat ancien. Un livre ouvert recouvrait en partie son pied droit, le gauche baignait dans une flaque rouge vif. Ozan échappa la torche et tout retourna dans l’ombre.
— Réveillez-moi tout ce beau monde, n’oubliez aucune chambre, fouillez le grenier, la cave, et tout le tintouin. Allez, oust !
— Commissaire, nous sommes sur une péniche.
— On se passe de vos commentaires, Sallaberry. Envoyez-moi dans le salon les occupants de ce rafiot pour que je les interroge. Ensuite, je retourne au dépôt préparer mon départ. Vous prendrez le relais des interrogatoires. Vous aimez le pot au feu ?
— À trois heures du matin ?
— Vérifier la page manquante dans le livre de recettes.
Depuis l’annonce du départ à la retraite du commissaire, le jeune inspecteur tout juste arrivé des bancs de l’école voyait sa carrière accélérer. Trois affaires de meurtre en moins d’un mois : un plaquiste ébouillanté, une soprano vidée de ses intestins et ce dernier cadavre, la femme du patron d’un hôtel flottant. Un indice reliait cette série : un livre de recettes, toujours le même, retrouvé au pied des victimes, et à chaque fois dans les cuisines d’un hôtel.
L’hiver 85 commençait son travail de sape : les clients déjà peu nombreux pour les fêtes de fin d’années désertaient un mois de janvier à faire pâlir d’envie une meute d’ours polaires. Un représentant de commerce et un couple de jeunes mariés égarés composaient la courte liste des témoins du drame, ainsi que le veilleur Ozan qui se remettait de ses émotions.
— Le patron de l’hôtel ?
— Introuvable, inspecteur. Le veilleur de nuit est formel : quand il a commencé sa ronde, le proprio ronflait comme un marteau-piqueur.
— Et dehors ?
— Le quai est vierge depuis 23 h, depuis la dernière maraude, et La fluviale casse la glace autour de leur vedette. De ce côté-là, il va falloir attendre.
On ne fouille pas une péniche comme on fouille ses poches : les veules, la timonerie, le tabernacle, et des dizaines de caches à explorer sans oublier les cales et la salle des machines. Le livre de recettes ne donna rien : il y avait bien une page arrachée, celle de la garbure. Dans les autres meurtres, la page manquante faisait l’éloge du pot au feu à l’ancienne. Restaient les empreintes et les aveux. De ce côté-là, le suspect désigné avait une sorte d’alibi. Hématophobe depuis la naissance, Ozan le noctambule tombait comme une mouche à viande sur un plat de petits salés dès qu’il croisait la moindre cellule d’hémoglobine. Il n’aurait pu découper la victime du pubis au diaphragme sans rencontrer la moindre goutte de sang.
Restait le patron, évaporé — deuxième candidat sérieux, et les clients. Ceux-ci, alertés par le veilleur de nuit puis interrogés une première fois par le commissaire, attendaient dans leur cabine, en pyjamas et nuisette, pour être cuisinés en profondeur.
— Les dossiers que vous avez demandés, inspecteurs. Vous avez eu de la chance d’échapper au bizutage. Le commissaire a la tête ailleurs avec sa retraite qui approche.
Pendant que la scientifique vidait chaque compartiment du bateau, Sallaberry étudiait dans la cabine de pilotage les pedigrees des victimes dites du « pot au feu ». Cet étiquetage de mauvais goût avait au moins l’avantage de la classification mnémotechnique. La victime dite de la « garbure » posait un problème sérieux. Le mode opératoire différait légèrement. En dehors des références culinaires propres à chaque région, une « garbure » n’est pas un « pot au feu ». Les ingrédients sur les deux premières scènes de crimes concordaient méchamment. Le plaquiste ébouillanté et la soprano éviscérée donnèrent des sueurs froides au légiste, par le mode opératoire, assez proche de ce qu’on enseigne dans les meilleurs CFA de boucherie, mais sur un bœuf. Sallaberry consultait le rapport du légiste sur le meurtre du plaquiste pour vérifier une intuition.
« Les parties basses des Vastus Lateralis et Medialis, juste au-dessus de l’articulation des genoux, ont été prélevées par un objet chirurgical ou s’en rapprochant. L’incision a été recousue avant que le corps ne soit entièrement ébouillanté ».
Des parties manquaient à l’appel sur le corps de la soprano, hormis les intestins : « Le dentelé antérieur gauche a été prélevé avec l’extrémité des côtes attenantes 1 à 10 par une scie chirurgicale ou s’en rapprochant, puis l’incision recousue. »
Étaient jointes aux dossiers les photocopies des pages manquantes des livres de recettes laissés comme une signature. Au dos, l’écorché d’un bœuf indiquait où prendre chaque morceau pour réaliser le pot au feu : la gite et les plats de côtes.
Le rapport du légiste s’attardait sur la découverte du corps du plaquiste : une baignoire où mijotaient 70 kilos de viandes habillées de carottes, navets, céleri-rave et pomme de terre.
La soprano, quant à elle, cachait dans son abdomen un bouquet garni composé de laurier, thym, oignons blancs et clous de girofle. Seul bémol dans cette étonnante composition, une queue de bœuf dissimulée sous le diaphragme.
Salaberry se rappela la réflexion du commissaire quand celui-ci jeta les dossiers sur son bureau en lui demandant de ne pas ébruiter l’affaire. « Il n’est pas utile que la presse se découvre un nouvel os à ronger. Imaginez les gros titres : “Un cannibale rôde à Paris. Qu’attendent les poulets pour l’arrêter ? Qu’il se mette à table ?” »
— Inspecteur ! Venez voir en cuisine ! Et mettez ce masque. Vous n’êtes pas sensible au moins ?
L’officier de la scientifique attendait la réaction du jeune inspecteur avec gourmandise, quand elle souleva le couvercle de la marmite posée sur le piano central. Il recula en se pinçant le nez de la main droite, la gauche tourbillonnait violemment pour chasser une nuée d’insectes nécrophages.
— Qu’est qu’il y a là-dedans, fit Sallabery ?
— Des restes humains passés de date, semble-t-il, et suffisamment pour risquer la fermeture administrative. Regardez : les côtes sont très reconnaissables. Quant à ces morceaux, c’est de la bouillie. Il faudra attendre les analyses. Venez, regardez !
— Hon ! éructa l’inspecteur avant de soulager son estomac dans l’évier.
Cinq minutes plus tard, Sallaberry, muet comme une alose, se dirigea vers le salon où l’attendait le représentant de commerce. C’était un homme chauve, avec une paire de lunettes posée sur un nez piqué de petite vérole, agrémenté, si l’on peut dire, d’une moustache que son propriétaire s’empressa de tamponner.
— Je n’ai rien entendu, mis à part quand le veilleur de nuit s’est mis à hurler. C’était infect.
— Les cris, infects ?
— Non ! Le pot au feu que nous a servi la patronne au dîner. Elle mérite ce qui lui est arrivé, croyez-moi. Je ne vais pas la regretter celle-là.
L’interrogatoire stagnait sur les problèmes digestifs du témoin et la plainte qu’il comptait déposer contre le propriétaire de la péniche-hôtel pour empoisonnement. Sallaberry demanda qu’on fasse venir le couple de jeunes mariés, dont la nuit avait été interrompue brutalement — la jeune femme reprenait ostensiblement et d’une main ferme les choses là où elles les avaient laissées.
— J’aimerais que vous arrêtiez de lui... oh ! vous allez m’écouter, oui ? Vous, madame, vous sortez, j’interroge monsieur seul. Sinon, on n’y arrivera jamais.
— En effet, on n’y arrivera jamais, répondit l’homme en boutonnant son pyjama.
— Inspecteur, fit un agent, désolé de vous interrompre, mais le commissaire vous attend au dépôt. D’urgence.
— Gardez-moi ces deux-là au chaud, enfin, je crois qu’ils n’auront pas besoin de vous pour ça.
Dix minutes plus tard, le porche du 36 avala comme un trou de souris la R18 de l’inspecteur.
— Le commissaire ? Il est parti sur la scène de crime il y a dix minutes.
Dépité, Sallaberry remonta dans sa voiture, crissa les pneus sous le regard goguenard du planton dans sa guérite. Arrivé près du quai, il se gara sous un lampadaire. Celui-ci éclairait une quantité impressionnante de véhicules de police, et deux camions frigo. La péniche en contrebas, étrangement calme, semblait plongée dans un sommeil que l’inspecteur aurait souhaité pour lui, pour réparer cette nuit blanche qui n’en finissait pas.
Il pénétra dans la péniche, remonté contre son chef qui le baladait comme un ripeur.
— Commissaire ! Il faut qu’on parle.
Personne dans le salon ni dans la cabine de pilotage. Il descendit dans la salle à manger plongée dans l’obscurité, et le silence total. Une main lui agrippa l’épaule. Dans un réflexe, il dégaina son MR73 tout en attrapant celui qui se trouvait dans son dos par le pouce, puis le plaqua au sol, le canon sur la tempe.
— Bordel, Sallaberry. C’est moi !
— Commissaire ? Vous jouez à quoi ?
C’est alors qu’un tonnerre d’applaudissements rompit la glace entre les deux hommes. Éblouissants, des spots colorés tournoyaient dans la salle dans une ambiance de boîte de nuit. Sallaberry, les bras ballants, la bouche ouverte, découvrait, stupéfait, la soprano éviscérée venir vers eux, deux verres de champagne dans les mains. Au milieu des convives, le représentant de commerce jeta son postiche de Fantômas pour apparaître sous les traits du plaquiste ébouillanté. Il invita les deux hommes à s’asseoir à table. Une banderole traversait la pièce : « Au retraité et au bizut ». Le commissaire se tourna alors vers sa jeune recrue :
— Vous m’avez donné du fil à retordre, Sallaberry. Savez-vous où se trouve le patron de ce rafiot ?
— Non, commissaire.
— Il est à côté de vous, inspecteur, et vous allez me faire le plaisir de goûter à ma spécialité : un pot au feu à l’ancienne. Et dorénavant, appelez-moi « chef ».
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