Samir

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Ma joue repose contre le sol accidenté. J’ai cherché dans mes souvenirs la dernière fois que j’avais observé la Terre à l’horizontal. Gamin sans doute. Je ne vois pas les visages. Juste des pieds qui s’agitent. Des semelles lisses ou zébrées qui libèrent des poussières et des gravillons. Des chaussures montantes qui vocifèrent à mes oreilles. Je sens un parfum d’asphalte, mêlé au papier gras d’un fastfood quelconque, qui repose non loin de là. Ma vision est limitée, mon souffle court. Je m’accroche au moindre détail pour ne pas sombrer, pour ne pas me laisser embarquer par l’engourdissement qui gagne mes membres. Il y a quelques secondes, j’étais invisible parmi les anonymes. La journée touchait à sa fin et avait été heureuse. Elle contenait la promesse des lendemains merveilleux. Et puis, allez savoir pourquoi. Tout bascule. Une fraction de secondes. Tout s’effondre.

Je m’appelle Samir. Je suis d’origine algérienne. Je suis né en France. Je suis balayeur de rue ou comme l’indique ma fiche de paie : agent de propreté de la ville de Paris. Je pourrais dire en simplifiant, que je ramasse la merde des parisiens au quotidien. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je l’aime bien, mon métier. Je travaille en équipe, je suis dehors toute l’année, et je conduis de drôles d’engins censés nous faciliter la tâche. Au-delà, ce que j’apprécie particulièrement, c’est d’observer les passants. Certains, je les connais et ils me reconnaissent. D’autres, sont de parfaits inconnus croisés un instant pour ne jamais réapparaître. Il y a les enfants sur le chemin de l’école, les poivrots du quartier, les ados à capuche avec leur écran vissé au regard et leurs bouteilles colorées en plastique. Il y a les pressés, les joggeurs, les marcheurs, les parfumés, les fumeurs, les flâneurs, les vapoteurs, les tweeteurs, les mal- embouchés, les skateurs, les râleurs, les rieurs. Et je décris là les passants. Il y a aussi les mouvements des deux roues sur les bandes cyclables et les indécrottables accros à leur auto. Ceux-là, je les supporte de moins en moins. Lorsqu’on fait la pause avec les collègues, j’affirme, un peu pédant :

« Moi, Président, je promets qu’il n’y aura plus de voitures en ville ».

Et eux de me répondre narquois :

« Et oui Samir, c’est pour ça que tu ne seras jamais président ! »

Les conducteurs, ils m’agacent. Serrés capot contre capot, ils klaxonnent pour gagner quoi ? Cinq mètres de plus. Cinq minutes. Ils téléphonent. Depuis la rue, j’entends leurs conversations. Je devine les rendez-vous coquins, les échanges professionnels, les coups de fil familiaux, les confidences entre copines. Avant, je reconnaissais les émissions radiophoniques ou les morceaux de musique. Aujourd’hui je suis spectateur malgré moi. Je suis complice des intimités qui se dévoilent au grand jour, sans aucune pudeur. Et ce, depuis le trottoir que je balaie jusqu’aux rues adjacentes. Parfois, je m’amuse de leurs comportements. Je me fais insistant, un brin provocateur. Après tout, s’ils croient être à l’abri des regards dans leurs boîtes à savon, grand bien leur fasse !

Au feu rouge, et ce sont rarement des femmes, j’observe les cureurs de nez, les pointilleux du nettoyage de pif, les inspecteurs scientifiques du museau. Incroyable l’application qu’ils portent à l’exploration de leur « péninsule ». Certains utilisent l’index, d’autres le petit doigt, parfois le pouce et l’index. Seuls au monde, sans pudeur, protégés par leur voiture, ils examinent et évacuent. Le curage va bon train. Je suis incapable de déterminer un profil. Tous pratiquent gaiement le roulement de boulettes, éjectées dans l’habitacle ou essuyé allègrement sous le siège, voire et c’est très écolo, mangées ! Lorsque je suis d’humeur badine, il m’arrive de me pencher du côté passager et de tapoter mon nez avec un grand sourire. Gênés, parfois ils rougissent, d’autres s’en foutent et haussent les épaules, voire m’aboient dessus :

« Quoi, t’as un problème ? »

Au feu rouge toujours, il y a ceux qui jettent le contenu de leur véhicules : mouchoirs, mégots, canettes, lingettes et autres détritus. Depuis peu, les petites bouteilles de recharge des cigarettes électroniques sont apparues. Lorsque je les surprends, je me fâche. Je me contrefiche de leurs réponses. Un jour, pourtant, un gros barbu dans son 4x4 luxueux, m’a rétorqué :

« Si j’ne jette pas mes papiers dans la rue, t’as plus de boulot mon gars. Je paye des impôts pour que les gens comme toi, ils ramassent ! »

Une balle en plein cœur, j’ai prise ce jour là ! Mes collègues m’ont expliqué que je l’avais bien cherché. Ils m’ont dit de me calmer. D’arrêter d’embêter les automobilistes. Que ce n’était pas de leur faute à eux si j’étais mal né. Qu’un jour j’aurai des ennuis.

« Mal né ». Etait-ce donc cela le fonctionnement de notre société ? De cette société France qui m’a accueilli à la naissance. Pays des droits de l’Homme qui aurait figé sur mon front ma destinée sociale. Troisième génération d’algériens. Impossible. Je secoue la tête devant l’ignominie. Ceux qui sont mal nés, habitent des pays en guerre, se noient dans la mer Méditerranée, sont violentés dans des familles à exorciser ou bien encore, sont nés sous des régimes totalitaires. Je n’étais pas « mal né ».

Mes collègues m’ont répondu :

« Alors pourquoi, y’a que des noirs et des arabes dans les équipes de propreté ? »

Mes yeux se sont écarquillés et là, j’ai vu tout rouge :

« Mais on s’en fout des noirs et des arabes, on est tous français et on travaille ! On a de la chance d’être ici. Et puis peut-être qu’on n’a pas assez bossé à l’école. Peut-être qu’au lieu de glander dans les halls des immeubles à se rêver footballeur, on aurait dû faire nos devoirs. Peut-être qu’on n’a pas saisi notre chance de faire mieux ! Peut-être qu’on aurait dû écouter nos mères. Moi j’aime mon travail ! Ce que j’aime pas, c’est les gens qui prennent la rue pour une poubelle. Ce que j’aime pas, c’est les gens qui ne nous respectent pas. Ce que j’aime, pas c’est les imbéciles qui se disent instruits. Ce que j’aime pas, c’est les gens qui se sentent concernés par rien ! »

Mes collègues n’ont pas insisté et nous sommes partis en pause. Un beau jour de printemps. Il y a toujours une fragrance particulière lors du changement de saison. Je suis fatigué. Mes enfants ont peu dormi cette nuit. Je m’installe sur le rebord d’une vitrine, j’enlève mes chaussures de sécurité et je règle le réveil de mon téléphone sur vingt minutes. J’aime me laisser happer par la sieste. Elle est courte, bienfaitrice et peu profonde car j’entends les oiseaux dans les branches et les bruits familiers du quartier. Klaxon d’un bus au loin, talons qui claquent, roues qui glissent sur le revêtement lisse du trottoir, scooter qui passe, jupes qui bruissent. L’ensemble me berce et je m’endors bras croisés sur mon poitrail. La journée s’est poursuivie dans la bonne humeur. Nous sommes rentrés au dépôt.

Le lendemain, l’ambiance a changé. Un je ne sais quoi qui laisse présager des problèmes. Le chef est venu me voir. Je suis convoqué après le service. Il ne me donne aucune raison. Mes collègues me regardent avec un air désapprobateur. Je me sens comme un petit garçon pris en faute alors que j’ignore tout. La honte. C’est la honte qui me prend les tripes sans aucune raison a priori. Dans l’engin qui nous emmène, ils me parlent des réseaux sociaux. Ils s’emballent et me déballent, à tort et à travers, à tue tête avec des gestuelles typiques de nos origines. Je comprends : tweet-photos-on t’avait prévenu-se taire. Je les calme d’un geste et demande à ce qu’un seul d’entre eux me parle. Et là, tout s’éclaire.
Depuis la veille le réseau social de la haine s’emballe. Une photo de ma bouille assoupie a été postée par une passante avec la tweetérature suivante :

« Voilà à quoi servent les impôts locaux des parisiens. À payer les agents de la propreté à roupiller. On comprend pourquoi Paris est si dégueulasse ! »

Retour à l’envoyeur donneur de leçon ! Je soupire, désarmé. Je vais me faire remonter les bretelles et puis ça ira. Je ne me sens pas coupable. Je trouve l’entreprise injuste et peu courageuse. Dénoncer, sans savoir. Déverser son agacement sur la toile. J’ai refusé de lire les commentaires. J’ai soupiré et murmuré :

« Je n’aimerai pas rencontrer cette personne en temps de guerre. »

J’ai été licencié. Manu militari. Sur le champ. Faute lourde. Adios. Salarié exemplaire depuis huit années, je n’ai pas droit au chapitre. La communication, la mauvaise image renvoyée, le procédé certes contestable, il fallait réagir. Et la meilleure façon de le faire fut de me dégager. J’ignore comment se sent la responsable du cliché. Satisfaite ? Hanterai-je ses nuits à venir ? Un brin de culpabilité peut-être ? Ou rien. Le vide. Le néant. L’égoïsme poussé à l’extrême, l’indifférence d’une sans-cœur, l’histoire d’un jugement à l’emporte pièce. Elle a pris le pouvoir et décidé de ma vie. Je choisis de lutter contre l’inéluctable. Plusieurs avocats me feront la cour. Ce sera un ami du quartier. Je me bats avec mes armes. Samir contre le grand méchant loup. Samir et l’emballement médiatique. Samir défendu par les députés assoupis de l’Assemblée Nationale. Samir, le salarié modèle. Samir et la fachosphère. Rien ne me sera épargné. Je suis désespéré et en colère. Tous parlent de moi sans me connaître. Tous émettent des hypothèses les plus abracadabrantesques les unes que les autres. Tous me fatiguent. Ce sera le Conseil des Prud’hommes.

Le procès a lieu un jour de mai. Une année après. J’ai un nouveau travail. J’ai eu des soucis de santé. Des difficultés respiratoires. Une mauvaise grippe. Rien de grave. Mon épouse est inquiète. Ce jour, je l’attends avec impatience. Nos arguments sont clairs et justes. Mon avocat se bat comme un diable, conteste le licenciement et demande des dommages-intérêts. Je suis serein. Ma voix a été entendue. Ce n’est pas tant l’argent. Juste donner à entendre. Le délibéré sera rendu en juin.

Après l’agitation du tribunal, je décide de me promener dans les rues de Paris. Une déambulation de fin de journée. J’ai envie de marcher. Je me sens bien. Plus léger. Les bords de Seine regorgent de badauds. Les bateaux-mouches voguent et dessinent des sourires dans l’eau, le fleuve se pare de scintillements dorés. Voici mon trésor. L’or déposé par le soleil couchant à la surface des eaux bleutées. Je m’émerveille. Certes, j’aperçois les papiers jetés nonchalamment, ici et là, les canettes balancées au gré du vent, le long des quais. Je choisis de les ignorer. Rien ne gâchera cette journée. Ni même un mollard lancé sur le trottoir ou encore un ayatollah des crottes de nez. Non. La voix de Samir a été entendue par la justice. En juin, elle sera reconnue. L’employeur sera condamné. J’en suis persuadé. Malheureusement, celle à l’origine du cliché court toujours. Brave, elle a désactivé son compte. Elle réapparaîtra sans doute, très bientôt, sous un nouveau pseudo.

Pour l’heure, la nuit est tombée. Je n’ai plus de batterie. Je laisse mes pas rentrer. Un peu dans les étoiles, plongé dans mes pensées, je ne les vois pas arriver. Certes, il y a la lumière bleutée. Certes, il y a les phrases reconnaissables. Contrôle d’identité. Cela me semble tellement ubuesque. J’éclate de rire. Ils me tombent dessus. Trois bonshommes pour un seul homme. Incapable de lutter. Je cède et je tombe.

J’observe la Terre à l’horizontal. Ce changement de perspective occupe mon esprit. Drôle de coup du hasard, c’est à l’horizontal que la « fameuse » photo a été prise. Me voilà menotté, face contre le sol. Dans une posture qui me blesse. J’avais oublié que le pays des droits de l’Homme joue encore du délit de faciès pour contrôler les identités. Algérien. Troisième génération. Je suis né français. Je pense soudain à cette chanson qui raconte. Un noir américain et un violent contrôle de police. Et lui, qui répète en agonisant « I can’t breathe ». Je tente de changer de position. Un coup de semonce me rappelle à l’ordre. Ça fait mal, une botte bien cirée sur la tête.

« Je ne peux plus respirer », je chuchote.

Je répète cette phrase inlassablement.

Ma poitrine est écrasée. Je meugle en vain. Rien n’y fait. Je suis épuisé.

Abrutis.

Je focalise alors sur la feuille de papier à rouler. Elle repose sur le sol. Fine comme un feuillet de code pénal. Elle se soulève à chaque mouvement de mes narines. Inspire. Expire. Je ne peux plus respirer.

Vole. Vole au dessus des tours. I can’t breathe. Je ne respire plus. Un voile noir passe. La vie s’en est allée.

Le jour de la marche blanche en souvenir de Samir, les voitures ne sont pas autorisées à circuler. Les pétales de roses blanches se marient avec le bitume. Les pas serrés épousent le silence. Les panneaux confectionnés à la hâte s’unissent au bleu du ciel. Tous célèbrent le départ d’un invisible du quotidien.

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Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Des mots qui se télescopent tant la nécessité de dire s'impose. La beauté du quotidien, sa banalité, son injustice. au nom de tous les Samir et des autres.
Image de nathalie (Camille Vergnaud nom d'auteure) TISSIER
nathalie (Camille Vergnaud nom d'auteure) TISSIER · il y a
Merci pour votre message. Je suis touchée par vos mots si justes 🙏🙏