Samedi 15 Août 2020

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JOURNAL INTIME - 25 Mai 2020 " Je suis né sans le demander, Je vais mourir sans le vouloir, Alors laissez-moi vivre à ma guise..."  [+]

Samedi 15 Août 2020

J’ai conservé dans un vieil album fatigué d’avoir été trop souvent manipulé, quelques photographies aux couleurs fanées du temps qui passe. Instants immortalisés à jamais, figeant pour l’éternité d’une vie des sourires qui ne flétriront jamais et des regards définitivement plongés dans ce présent qui semblait ne jamais finir.
Mes doigts fébriles en tournent quelques fois les pages et un sourire attendri vient sécher une larme brûlante qui refuse obstinément de couler. C’est con, la nostalgie, comme ces vieux quarante-cinq tours usés qu’on poserait sur la platine au charme désuet du brouillon de l’existence.
Il fait chaud, tu sais, aujourd’hui, de cette chaleur moite qui baignait les journées nonchalantes de cet été ibérique qui allait devenir à jamais le nôtre... Le chat ronronne de tout son long sur le canapé, petit cœur plein d’Amour dans son écrin de poils soyeux et gris... Mon Chat gris... gato pardo, comme l’on dit chez toi...
« El Gattopardo »...
T’en rappelles-tu, Julia, éternelle petite fille en robe à flaurs et sandales de cuir noir... Tu vois, je ne l’ai point oublié, moi, cette première fois...
Cet été-là, Armand et Gégé avaient décidé de retourner en Espagne comme l’année d’avant, et, bien sûr, ils comptaient sur leur dictionnaire de poche, à savoir Bibi, pour leur faciliter le quotidien. J’avoue n’avoir pas été très chaud pour l’aventure, étant, à l’époque, fauch’man, aussi raide qu’un passe-lacets. Mais il faut croire qu’ils surent se montrer persuasifs puisque, ce matin-là, je prenais possession de la petite chambre de la villa que nous louions une misère, à l’Ampolla, petit village encore épargné par la marée touristique, quelque part au sud de Barcelone.
Nous y avions été précédés par le neveu d’Armand et surtout par son copain, fils à papa insupportable, deux ados attardés qui se la jouaient trop play-boys version Ray-Ban et chemises hawaïennes pour que je puisse même imaginer une quelconque affinité. J’avais alors la connexion sélective de la première impression qui presque toujours fut la bonne, façon John Wayne dans « Le dernier des Géants ». Je cite, de mémoire, pardon pour les puristes :
« Je veux qu’on me respecte. Je naccepte pas les insultes. Je ne tolère pas que l’on pose la main sur moi. C’est un principe que j’applique aux autres et que je suis en droit d’exiger d’eux... ».
Autant dire que le séjour risquait d’être mouvementé... Je fus presque rassuré lorsque j’appris que je n’aurais à souffrir la présence de ces deux agités du caleçon que cinq petits jours... C’était dans les limites du raisonnable...
Le premier repas se déroula sans anicroche, si ce n’est une remarque désobligeante concernant mon accent que je laissais filer, après tout ce n’était pas un scoop : j’avais et j’ai toujours cet accent du Sud à couper au couteau, qui fait tant rire les gens sans imagination ignorant qu’il me suffit de parler du temps pour que l’on m’entende parler de ma terre...
J’écoutais d’un air amusé qui dissimulait avec peine la parfaite indifférence que m’inspirait le récit de leurs exploits horizontaux, narrés avec foule de détails qui se voulaient croustillants, censés assoir définitivement leur statut de Dom Juan et leur donner par-là même toute légitimité à traiter d’égal à égal avec leurs aînés à la réputation surfaite... Indifférence abyssale n’ayant d’ailleurs d’égal que le profond mépris provoqué par les sourires entendus qu’ils me lançaient parfois, cherchant l’approbation du « Maître » en la matière que je me refusais aussi silencieusement qu’obstinément d’être jusqu’à ce qu’ils en viennent à parler de toi...
Va donc savoir pourquoi je m’intéressais soudain à leurs propos, ce pari dont tu étais l’enjeu, à qui le premier te mettrait dans son lit ? Aussi loin que je pus me souvenir, et, bien qu’ayant eu une vie sentimentale quelque peu agitée, je n’avais jamais eu la fatuité de m’en vanter en termes dégradants pour la gent féminine, ni même l’indécence et leur façon de me parler de toi me fit donc accepter sans aucune hésitation l’invitation à venir constater de visu la véracité de leurs assertions quant à ta piquante beauté ainsi que l’avancée de leurs travaux d’approche...
La « heladeria », ou le glacier comme l’on dit chez moi, « La Xixonenqua » étalait sa terrasse à deux pas du petit port. Bien que la soirée fût quelque peu avancée, nous trouvâmes deux tables autour desquelles installer nos nonchalances digestives. Sans se soucier que l’on comprît alentour leurs propos, nos deux Casanova d’opérette effectuaient leur tour de chauffe oratoire lorsque tu m’apparus, révélation nimbée du halo rouge et bleu du néon de l’enseigne, dans cette petite robe à fleurs aux deux fines bretelles qui épousaient si parfaitement la rondeur de marbre de tes épaules, et tes pieds nus si délicatement sanglés dans ces sandales de cuir noir. Ton tablier sage immaculé et tes cheveux crépus noirs de jais tirés un peu sévèrement en arrière en un chignon flou te faisaient sans doute plus vieille que tu n’étais, mais j’ai tout de suite su que tu devais avoir sept ou huit ans de moins que moi...
Tes seize ou dix-sept ans ne me parurent soudain aucunement rédhibitoires alors que j’avais jusqu’alors, va donc savoir pourquoi, soigneusement évité une différence d’âge dans ce sens. S’il m’était très souvent arrivé de conter fleurette à des partenaires de dix ou vingt ans plus mûres que moi, je m’étais toujours interdit de me lier à beaucoup plus jeune que moi...
Et, aussitôt, et pour la première fois de ma vie, je pus mettre un mot sur cet étrange sentiment que j’éprouvais depuis que j’avais entendu parler de toi. Pour la première fois de ma vie, j’eus l’envie, ou plutôt ce besoin de protéger quelqu’un. De te protéger Toi, Julia, de mes deux compères indélicats et encore ignorant de leur proche défaite.
De te protéger de tout, et pour toujours...
Et ta petite voix, soudain a cascadé comme l’eau de la source chantonne sous la mousse. Oh, cette petite voix ! Julia, si douce qu’elle résonne encore et encore au creux de mon oreille, le sais-tu, trente-trois ans plus tard ?...
Nos premiers mots échangés eurent la banalité d’une commande de glaces, et pourtant, vois-tu, ce fut à cet instant que je sus ?... Et je restais là, calé sur ma chaise, me fichant du tiers comme du quart de ce que pouvaient raconter mes camarades. Simplement fasciné par Toi qui voletait de table en table, toujours souriante. J’eus tout le loisir de te contempler comme jamais je n’ai jamais plus contemplé personne. Ton front, ton petit nez, tes yeux si clairs, si purs, tes joues de poupon, tes lèvres faites pour les baisers et ton petit menton... Mais surtout, ta peau porcelaine si blanche qui contrastait étrangement avec la noirceur de tes cheveux... Et ce sourire qu’il me semblait que tu m’offrais lorsqu’au hasard nos regards se croisaient...
J’aurais mangé des glaces toute la soirée simplement pour pouvoir te parler et je revois encore l’air piteux de deux dragueurs à la petite semaine lorsque je leur mentis en leur indiquant que tu avais accepté de boire un verre avec moi, après ton service et je bénis alors le ciel d’avoir été le seul à pouvoir m’exprimer dans ta langue car ils n’ont jamais su...
Et c’est tout penauds qu’ils s’en furent vers d’autres aventures bientôt suivi d’Armand et Gégé qui prévoyaient une sortie en boîte, me laissant seul, si bien, auprès de toi. Parfois, lorsqu’une momentanée inactivité te le permettait, tu venais à ma table et, tandis que tu faisais mine de la nettoyer, nous échangions deux ou trois mots... Et j’étais tout bêtement heureux... Et j’osais espérer tout bêtement que tu le fus aussi...
Peu à peu, les tables se vidèrent l’heure aidant et je me jetais alors à l’eau, pour de bon cette fois, je t’invitais à boire un verre au pub « Gattopardo » sur la Calle Barcelona...
C’est étrange, aujourd’hui, si « Il gattopardo » existe toujours, il ne se trouve plus au même endroit, mais à l’époque, il fallait remonter l’Avenida Barceloneta et tourner à main gauche sur la Carrer Barcelona pour s’y rendre... Le temps a fait son œuvre... Mais la « Heladeria Xixonenca », elle, est toujours à la même place et c’est très rassurant, vois-tu, cela m’empêche de penser que j’ai tout bonnement rêvé... Que tout cela n’a jamais existé...
Et pourtant, si, cela a existé ! Et de ta petite voix cristalline, je t’entends encore accepter en rougissant un peu... Tu étais si belle lorsqu’ainsi tu rougissais !...
J’ai dû attendre un siècle avant de te voir passer la porte du pub en compagnie de ta collègue de travail qui était censée te chaperonner selon les souhaits de tes logeurs qui étaient aussi des amis de tes parents à qui ils t’avaient confiés pour l’été, mais qui s’éclipsa bien vite, trop pressée de se faire casser les pattes arrière dans l’arrière salle par le patron de l’endroit...
Je me suis simplement levé et le monde s’est arrêté. Je t’ai vu t’avancer en souriant et j’ai posé ma main sur ton épaule, si fraîche, pour te guider jusqu’à la banquette de cuir qui allait devenir la nôtre pour toujours... Enfin, pour les quinze prochains jours... Car le compte venait de commencer, à rebours, mais j’étais trop heureux pour y songer encore...
Tu as commandé un Coca et moi, un Cuba libre de giniebra, soit un gin –Coca, une boisson découverte ici, l’année précédente, et qui était la boisson des vacances... Et puis nous nous sommes présentés, toi, Julia, petite étudiante d’Alquerias Niño Perdido, moi, François, autrement dit Francisco pour toi, petit employé de banque à Nîmes. Ni toi ni moi n’avions suffisamment de connaissance en géographie pour situer exactement l’endroit où nous vivions, bien que tu connusses Nîmes de nom à cause des corridas...
Nous étions étrangement avides de tout savoir l’un de l’autre, un peu comme si nous nous attendions depuis toujours et, moi qui, d’habitude, suis plutôt réservé, les mots coulaient entre mes lèvres comme autant de bijoux dont j’eus voulu te parer, bénissant pour une fois mon père de m’avoir poussé à prendre espagnol en LV1...
Mais au fond, en y réfléchissant, était-ce vraiment moi qui t’enivrais de mots pour rattraper le temps ?... Lorsque j’ai la chance de parler une langue étrangère, va savoir pourquoi, ma voix change, mon intonation change et sans doute était-ce cela qui te séduisait tant... Car tu étais séduite, je le lisais dans tes yeux que je ne quittais plus du regard tout autant que tu pouvais lire dans mes prunelles combien j’avais envie que tu me fis confiance... Oh, oui, Julia, j’en avais tellement envie lorsqu’irrésistiblement j’ai approché mon visage du tien, lorsque j’ai pris ton si joli menton sur mon index comme un oiseau s’y pose, et lorsque mes lèvres, enfin, ont épousé les tiennes...
C’était doux, c’était chaud... C’était tendre et sucré, ta langue sous ma langue et nos yeux clos sur le silence autour. Et mon cœur qui battait comme pour la première fois. Et l’Histoire qui s’écrit sur une page blanche. Ce soir-là, tu es devenue Chiquita de mon cœur désespérément seul qui t’espérait depuis longtemps déjà.
C’était doux, c’était chaud, ta poitrine serré contre mon torse et tes mains sur ma nuque, jouant dans mes cheveux... J’aurais voulu te dévorer comme on croque une fraise en la faisant fondre entre langue et palais et sentir tous tes sucs couler dedans ma gorge, m’emporter loin, si loin, vers ces contrées inconnues que seuls connaissent les amants...
Treize nuits... Treize nuits ainsi... A t’attendre au pub, le cœur palpitant de bonheur... Treize nuits à t’embrasser ainsi à s’en décrocher la mâchoire... Treize nuits à dire « Nous », enfin ! Treize nuits, ta cuisse contre ma cuisse, épaule contre épaule, sur le cuir de la banquette au fond de la salle d’un bistrot de village qui devint peu à peu le nôtre, tout comme nous devînmes les amoureux de la table du fond que l’on accueille d’un clin d’œil et dont on prend congé en disant « Hasta mañana »...
Treize nuits à te raccompagner dans la rue faiblement éclairée... Treize nuits à prolonger la magie à l’ombre du porche de pierre... Treize nuits à bout de lèvres, une main quelquefois dessinant le galbe de ta fesse ou bien alors simplement effleurant un petit sein rond et ferme à travers l’étoffe d’un tee shirt joliment parfumé ou de cette chemise à rayures azur et blanc qui t’allait si bien, bas ventre collé si fort à ton bas ventre pour que tu sentes, pour que tu saches... Enfin, tous ces jeux innocents pour te dire aussi bien l’envie que le respect que tu m’inspirais. Car je voulais te protéger, même de moi, nous avions bien le temps...
Treize nuits à s’aimer en oubliant les autres comme des enfants que nous étions sans doute encore...
Et puis la quatorzième...
Celle des rires forcés et des regards embués... Celle des phrases débitées précipitamment comme de peur d’oublier quelque chose de si important qu’il ne souffrirait pas cet oubli... Celle des adresses griffonnées sur la feuille du bloc du garçon qui nous prête gentiment son Bic, la main fébrile, tremblante, qui veut pourtant que soient parfaitement tracées les lettres pour que l’autre comprenne... Et les numéros de téléphone, bien sûr, le mien, celui de ton boulot, parce que celui de tes parents... Ils ne sont pas encore près, mais un jour, tu verras...
Oh, je sais, ça coûte beaucoup trop cher pour que tu m’appelles, mais je te jure que moi, j’appellerai, tous les jours vers seize heures, à la reprise, lorsque la terrasse est encore vide...
Et ce fichu dernier baiser dont on ignore encore qu’il sera celui-là, à bouche que veux-tu, avec la fougue de l’urgence qui fait que nos langues ne veulent se séparer... Oh, encore un peu, juste un peu plus, je Vous en supplie !!! Et enfin nos lèvres qui s’éloignent, comme notre premier baiser à l’envers et un dernier regard quand on ne veut pas que l’autre nous voit pleurer... Et encore un « je t’aime », encore un « Te amo » en écho... Et la nuit... Agitée...
Le retour... Triste comme un lendemain de cuite... Et la vie loin de toi, de nouveau...
J’avais promis, et j’ai tenu... Mon compte en banque se souvient encore des notes de téléphones à quatre chiffres des deux mois suivant... Mais peu importait... Seules comptaient ces minutes arrachées à l’adversité et ta voix à l’autre bout du fil, ta voix si douce et que je sentais si triste, malgré tout... Et l’espoir... Malgré tout...
Puis l’automne arriva et ta première lettre qui me fit un bien fou et ma réponse en retour... Déjà, j’avais préparé ma lettre de démission. Ma vie était auprès de toi, Chiquita... Je trouverai toujours quelque chose à faire chez toi qui deviendrait vite chez moi... Les copains me trouvaient débile, me disant de réfléchir, qu’il serait plus facile de t’accueillir en France en gardant mon job qui nous ferait vivre tous deux... Tu étais trop jeune, encore... Je pensais à tes études... Je n’avais pas le droit de t’imposer quoi que ce soit.
Ta deuxième lettre, enflammée et cette photo... Tu étais si belle, Cariña !... Putain, ce que tu es belle ! Je n’ai donc pas rêvé !...Aussitôt, je courais chez le photographe. Un portrait de trois quart, mon plus beau profil, mes cheveux bien coiffés et mes joues rasées de près : je voulais tant que tu sois fière de moi. Et ma réponse brûlante et mes projets pour nous et mes espoirs et mon Amour si grand, si fort que je ne savais pas ce que c’était d’aimer avant de te rencontrer, si fort que jamais plus...
Et puis, le temps... Et puis, plus rien... Un silence de plomb comme linceul à notre belle histoire... Tu auras préféré mettre fin à de beaux songes... C’était plutôt radical mais sans doute préférable... Les copains eurent beau jeu de me dire que c’était joué d’avance... Qu’est-ce qu’ils en savaient, les copains ?...
D’innombrables bouteilles de gin plus tard, pas toujours coupées de Coca, je finis par me faire une raison... Tu avais sans doute fait le bon choix. Des histoires comme la notre ne finissent bien qu’au cinéma... J’ai jeté à regret tes deux lettres dont les mots écorchaient trop mon cœur en lambeaux pour que je pus supporter d’y tomber par hasard dessus, mais ne pus me résoudre à déchirer cette photo qui trône en pleine page sur cet album que je feuillette parfois d’une main fébrile, un sourire attendri sur les lèvres qui ne parvient pas toujours à sécher cette larme brûlante qui refuse obstinément de couler...
C’est con, la nostalgie...
Les jours passèrent... Les mois passèrent... D’autres aussi vinrent étendre leurs langueurs sous mes reins en saccades... Et d’autres plongèrent leurs regards menteurs dans mes yeux désespérément éteints comme morts... Et deux années passèrent et un nouvel appartement parce qu’elle ne supportait pas de vivre où d’autres avaient vécu... On ne se méfie jamais assez des gens jaloux, si tu veux mon avis...
Bien qu’ayant fait mon changement d’adresse auprès de cette fière administration que nombre de pays nous enviaient alors avant qu’elle ne devienne ce qu’elle est malheureusement devenue, à savoir la Poste, je passais de temps en temps récupérer le courrier laissé par quelque facteur étourdi à mon ancienne adresse...
Ce soir-là, j’avais abandonné lâchement (si, si, je t’assure le mot a été inventé pour moi...) les préparatifs de mon mariage en blanc avec orgues à l’église et tout le tralala, et je me retrouvais devant le 23 de la Rue des Souvenirs Enfuis... J’en ai poussé la lourde porte ouvragée et elle était là, m’attendant comme il y avait si longtemps que je n’attendais plus...
J’ai tout de suite reconnu ton écriture si particulière... Une écriture espagnole... La lettre avait été postée quelques jours plus tôt à Alquerias Niño Perdido et je t’en voulus, si tu savais, de n’avoir pas inscrit ton adresse au dos de l’enveloppe... Avant même de t’avoir lue, j’étais déjà désespéré de ne pouvoir te répondre... J’en éprouvais l’envie, pourtant, juste pour te dire... Pour t’expliquer... Mais j’avais définitivement oublié ton adresse...
Je me suis installé sur la banquette en moleskine de la table du fond du bistrot de quartier qui faisait l’angle de la rue et j’ai commandé un Cuba libre de giniebra, enfin, un Gin-Coca - ils n’auraient pas compris - et j’ai décacheté cette maudite enveloppe qui allait planter le poignard du regret bien profond au cœur de mes entrailles et y laisser à tout jamais la blessure assassine...
« Te juro, Francisco... », me suppliait ta si douce et si cristalline voix...
« Te juro, Francisco... », m’imploraient tes yeux si doux, si purs...
« Putain de bordel de merde » ne put que te répondre mon désespoir d’avoir cru ton silence... Tu m’expliquais ton engueulade avec ton père lorsque tu avais découvert au fond d’un tiroir une vieille lettre qui t’était adressée, écrite de cette écriture que tu n’avais pas oubliée... Cette vieille lettre qu’il t’avait cachée pour que tu croies que ton « desdichado francés » t’avait bel et bien oubliée... Cette vieille lettre qui contenait le portrait de trois quart d’un si beau jeune homme si bien peigné et rasé de près qu’aussitôt ce fut comme si ton petit cœur s’était remis à battre après deux ans de doutes et de tristesse...
« Putain de Bordel de Merde, Julia !!! »
Quelques gins Coca plus tard, un autre sortit de ce bar de quartier... Un autre qui hésiterait devant Monsieur le Maire, pas assez à mon goût, mais qui se résignerait plutôt que d’envoyer tout bouler et de filer à toute allure direction Alquerias... C’est si lâche, je sais...
Sept ans plus tard est née une petite fille aussi blonde que tu étais brune et la peau aussi mate que la tienne était claire. J’eus dés son premier souffle la certitude que jamais elle ne pourrait te ressembler... A quel titre, me diras-tu, aurait-elle pu te ressembler ?... C’est ma fierté, tu sais, mais je me jurais ce jour-là que jamais, ô grand jamais, je n’interviendrais directement dans sa vie...
Je suis resté en retrait, mais toujours-là en cas de coup dur. J’ai essayé de lui offrir ce que la vie avait de plus beau et que me permettaient mes faibles moyens... Je pense à toi quand je pense à elle, tous les jours que Dieu fait.
Où es-tu, Julia, Mon Amour ?...
Un autre a-t-il su te protéger ?...
Un autre a-t-il su gagner ta confiance ?...
Parfois, je tape sur Google « Alquerias Niño Perdido » et je me ballade dans ces rues qui ne me disent rien... J’ai oublié le nom de ta rue, Julia, si tu savais comme je m’en veux !... J’ai oublié jusqu’à ton nom de famille !... J’ai oublié tant de choses, si tu savais, mais jamais ces merveilleux quinze jours en pays catalan... Ta photo est là, pleine page, dans ce vieil album fatigué d’avoir été trop souvent manipulé par des mains fébriles, un sourire attendri aux lèvres qui n’empêcheront jamais une larme brûlante du regret de n’avoir pas osé quand je le pouvais de couler en silence sur tes cheveux si noirs et tes yeux si clairs, si purs...
J’ai pourtant été courageux une fois, quand j’y pense. Je me suis battu comme un beau diable pour ma fille. Et j’ai gagné, ce dont je ne suis pas peu fier... C’est moi qui lui ai donné son prénom... C’est une belle jeune fille, à présent... Elle vit sa vie gentiment à la ville et gagne en un mois ce que je peine à gagner en trois. Elle a son propre appartement et une vie qu’elle mérite et que j’ai tout fait pour qu’elle ait. Elle est amoureuse comme doivent l’être toutes les jeunes filles de son âge. Je suis resté fidèle à mon serment : je regarde cela de loin, mais je reste quand même vigilent... Je ne voudrais pas qu’elle tombe sur un gars qui ne saurait pas la protéger comme j’ai su le faire jusque là, ni en qui elle puisse avoir confiance comme elle a toujours pu me faire confiance...
Tous les jours, je l’appelle, juste pour entendre sa voix si douce et claire comme l’eau d’une source sous la mousse, mais surtout pour pouvoir lui dire en raccrochant :
« Je t’aime... Julia... »...
Ah, je ne t’ai pas dit ?... Je lui ai donné ton prénom, envers et contre tous... Juste pour pouvoir passer le restant de ma vie à murmurer ou à hurler, selon l’humeur, ces quatre mots : « je t’aime, Julia »...
Je n’ai pas toujours été lâche, tu sais...
https://www.youtube.com/watch?v=NkkMR27FP9U
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JACB · il y a
Je me pose souvent cette question sur "ce qu'on n'aurait pas eu l'occasion de vivre jusqu'au bout" et "ce que seraient devenues ces rencontres inachevées dans leur continuité". N'en faisons-nous pas un roman ou est-ce juste ce qui suffit à nous construire ? J'aime toujours la cincérité absolue de vos confidences François dont cette fois vous avez projeté une façon d'être, de voir où l'amour perdure .
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François Personne · il y a
Merci infiniment pour votre passage sur ma page. Vos commentaires me vont droit au coeur...
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Marie Quinio · il y a
Fiouuu ce texte... intimes et authentiques émotions... qui me rappellent bien des souvenirs aussi ;) Merci François ;)
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François Personne · il y a
Merci à vous d'avoir bien voulu passer quelques instants en compagnie de Julia... Passez une excellente journée...
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Haruko San · il y a
Mais c'est fou complètement fou...Vous m'avez remuée les tripes , j'en ai eu la larme à l'oeil, en me souvenant que quelque part je n'ai de mon côté jamais oublié mon premier amour, vrai, pur, intact au fond de mon coeur et que je n'ai pu vivre un peu a cause de la famille..mon père...Je n'ai pas été lâche j'ai fui pour le retrouver , nous nous sommes attendus deux ans; deux longues années. Vos mots sont touchants et pleins de tendresse, de cette pureté qu'ont les amours de jeunesse mais qui laissent des cicatrices indélébiles...Bravo encore pour ce magnifique journal intime que Vous osez ( oui oui osez) partager ici. Je Vous encourage parce que j'aime ce que "Tu " écris" parce que ça vient du coeur et que c'est du vrai sans fioritures, parce que c'est Toi!
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François Personne · il y a
Juste un merci et... Un sourire attendri pour sécher cette larme brûlante qui refuse obstinément de couler, et pourtant...
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Haruko San · il y a
Voulez-vous un mouchoir pour sécher cette larme? -:))) Je suis là hein!!!
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François Personne · il y a
Au fond pourquoi vouloir la sécher?... Parfois se faire du mal à vouloir se faire du bien est préférable à se faire du bien en voulant faire mal...
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Haruko San · il y a
ouiiii Vous connaissant je comprends bien cette explication!

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