Les rideaux gris métalliques du petit studio sont clos. Trois jours qu’ils demeurent dans cette position. Les commerçants de la petite rue de St Clair s’interrogent. Chacun y va de son histoire. Vous savez. Ces mots qui soulagent et déculpabilisent. Ces phrases qui se colportent de bouches en bouches. Ce récit qu’on se raconte avant de s’endormir. Pourtant, les nuits ne sont pas bonnes. Les sommeils sont agités dans le quartier. Le matin, on se salue avec un regard évocateur et fatigué. Ils savent. Tous ont participé à répandre la rumeur. Elle s’est infiltrée telle une épidémie crasse. Un germe qui cherche à se multiplier. Et ces volets, qui ne se relèvent pas, laissent présager le pire.

Je l’ai rencontrée devant l’école des enfants. Elle se tient toujours à la même place. Silhouette fine et menue. Une main qui enserre le col d’un vieil imperméable couleur camel. Debout dans le vent, elle peut se briser à chaque instant. Je la salue d’un mouvement de la tête. Elle me répond par un timide sourire, puis s’en va avec les deux enfants dans la petite rue de St Clair. Cette femme m’interpelle. Elle me questionne. Je ne saurais dire pourquoi. Un semblant de détresse. Une ambivalence. Curieuse, un brin commère, j’aime observer ceux qui m’entourent. Mon mari dit que je me mêle de ce qui ne me regarde pas.

Un matin, après le rituel achat de viennoiseries sur le chemin de l’école, et alors qu’elle traverse la rue, j’interroge le boulanger. Tout le monde la connaît, plus ou moins, de près ou de loin. Il l’a toujours vue dans le quartier avec les deux enfants. Il ne saurait dire si ce sont les siens. Il pense que c’est probable, car elles ont les yeux un peu bridés, mais il ne parierait pas. Il me raconte que, régulièrement, elle descend de son petit studio avec des plats cuisinés. Elle les offre aux commerçants du quartier et aux voisins. Lui, il n’aime pas ça. Trop épicés à son goût. C’est une façon comme une autre de s’intégrer. Il me suggère de discuter avec les deux fleuristes. Ils la connaissent mieux. Ils apprécient ce genre de cuisine. Et puis, ils ont le sens de l’accueil et de la conversation, les garçons. Enfin, « les garçons comme eux », m’assène-t-il d’un air entendu. Je me détourne et aperçois les clients derrière moi, souriants et complices de la bonne blague. Une vieille dame attrape mon bras et me confie la précarité de cette jeune femme. Elle me suggère dans le même temps de me méfier. Après tout, nul ne la connaît vraiment.

Je la suis un soir. Du regard. Elle porte un cabas qui la déséquilibre. L’indémodable « imper » couleur camel. La chevelure jais oscillante de part et d’autre du col relevé. Elle entre chez les fleuristes. Tout à la joie de la revoir, ils libèrent son épaule et déposent avec délicatesse, sur la banque, le précieux contenu. Des plats de congélation en aluminium à profusion dont s’échappe un discret filet de fumée. Les deux fleuristes gesticulent. L’un la prend dans ses bras en la soulevant de terre, l’autre déguste avec gourmandise ce qui semble être une brochette. Le couple de l’épicerie arrive. Enchantés par la vision du buffet venu d’ailleurs, ils se servent avec empressement. Puis une voisine entre. Je la connais de vue. Grande, les cheveux courts, blanc neige, un brin hippie. Depuis l’extérieur, dans le froid, la chaleur de l’ambiance est attirante. J’entre. Nulle envie d’acheter des fleurs. Juste m’incruster et satisfaire ma curiosité.

Sam est née au Cambodge. Elle a fui son pays natal et échoué dans le quartier. Elle habite un studio défraîchi au troisième étage. Sam. Trois lettres inscrites sur la boîte aux lettres. Ecriture mal assurée, enfantine, de couleur turquoise, couchée sur un bout de papier à carreaux. Sam ressemble à une petite fille qui a grandi trop tôt. Elle ne parle pas très bien notre langue. Elle a deux filles et ne me confie pas l’histoire de leurs pères. Elle évoque parfois, les coups et les colères. Elle n’a guère été heureuse. Son regard se perd alors. Elle tire sur une cigarette. Elle cuisine. Elle passe des heures à cuisiner. De la fenêtre, en toute saison ouverte, je l’observe. La tête penchée, absorbée par sa tâche, elle cuisine encore. Puis, le soir, elle descend dans la rue animée de St Clair et partage les fragrances et les mets de son pays. Un soir, même le boulanger pointe le bout de son nez. Elle raconte peu et se satisfait, avec un sourire indélébile, de la joie des convives improvisées. Je lui propose de partager un dîner à la maison pour la remercier. Elle refuse toujours et me propose en retour, un café dans son studio. Cela devient une habitude. Notre habitude. J’apporte le café et les cigarettes. Je l’observe bouger dans sa cuisine. Silencieuse et empruntée. Je lui apporte parfois des vêtements, des produits frais du marché, des magazines. Elle est gênée. Elle accepte. Elle ne porte jamais aucune des tenues données. Je retrouverai, un jour de visite, les journaux et les légumes de la veille dans la poubelle.

Il subsiste un malaise larvé. Un non-dit. Un mystère. Les mauvaises langues détestent le vide. La petite rue de St Clair est en effervescence. La nouvelle est sidérante. Elle tapine. Sam est une prostituée. Certains l’avaient vue, en ville, méconnaissable, apprêtée, avec du rouge sur les lèvres. Impossible, me suis-je dit. Puis, pourquoi pas. Ensuite, qu’est-ce que cela peut changer. J’ai haussé les épaules face à la voisine de grande taille et m’en suis allée. Elle m’a couru après. Elle est choquée. Des enfants sont en danger. Je fais la sourde oreille et poursuis mon chemin.

Je suis restée l’amie de la clope et du café. Tous les jeudis. Envers et contre tous.

Elle ne s’est plus rendue chez les fleuristes avec ses plats asiatiques. Ils ne lui ouvrent plus la porte. Ils ne la regardent plus. Les autres commerçants du quartier non plus. A l’école, des regards réprobateurs l’accueillent. Elle ne comprend pas la soudaineté du changement. Un matin, sa boîte aux lettres porte les stigmates de la honte. Quatre lettres capitales : PUTE. Elle décide de parler aux fleuristes et les supplie de lui dire ce qu’il se passe. Elle aime passer des soirées avec eux. Ce sont ses amis. Elle balbutie, écorche les mots, se trompe d’expression. Elle a tellement honte. Elle ne saurait dire de quoi. Elle ignore les causes de ce sentiment et pourtant elle l’éprouve. Ils la dédaignent, ils servent les clients et l’ignorent. Un matin, ils lui demanderont de se taire et de les laisser tranquilles désormais. Le couple de l’épicerie restent polis et refusent avec dédain, les petits plats qu’elle leur tend. La voisine de toute sa hauteur et avec splendeur, lui suggère d’aller voir ailleurs.

Depuis trois jours les rideaux du petit studio sont clos. Je suis allée sonner, frapper. Le silence m’accueille. Aucun effluve de coriandre et de cumbawa ne s’échappe de l’entrefilet de la porte. J’interroge les commerçants du quartier, les voisins, avant de décider de signaler sa disparition. La pauvreté de mes informations les agace. Aucune attention n’est prêtée à mes propos.

Elle avait beaucoup maigri. Elle était l’ombre d’elle-même. L’opprobre ainsi jeté à la figure, laisse présager un malheur. J’en ai l’intuition. Je m’éloigne des habitants et des voisins de la petite rue de St Clair. Complices, ou plutôt solidaires, dans le mépris et l’indifférence, ils m’exaspèrent. Je n’achète plus de fleurs.

Régulièrement, je monte les escaliers de l’immeuble qui abrite le petit studio. L’immuable silence rebondit dans les filets tissés par mon angoisse. Je refuse de l’oublier. Autour de moi, la vie commerçante du quartier se poursuit. Mois après mois. Comme si Sam n’avait jamais existé. Comme si elle n’avait jamais régalé leurs papilles. Comme si elle s’était diluée dans le froid ambiant et sec.

Sam n’est pas allée très loin. Elle a garé sa voiture. Sur le parking abandonné près de l’ancienne voie de chemin de fer, elle a avalé des comprimés. Elle a attendu. Puis s’est endormie.

Elle est retrouvée un matin. En état de décomposition avancé. Elle porte son imperméable couleur camel. Nul ne sait ce que sont devenus les deux enfants. Et dans la petite rue de St Clair, on ne cherche pas à savoir.
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