Lettre ouverte

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Salut toi. Ca fait longtemps que je passe tous les jours près de ce banc, et d'habitude, je t’y vois tout le temps. Tu nourris les oiseaux et éclaires les passants avec tes éclats rires enfantins. Tu nous redonnes de la joie comme on regonfle un ballon de baudruche, après on se sent plus léger et le ciel nous paraît plus accessible.
Mais si je t’écris aujourd’hui, c’est parce que tu n’es plus là, sur ce banc, et le parc nous semble bien vide sans toi. Je ne sais pas où tu es parti.e, et je ne sais pas pourquoi tu l’as fait, mais j’espère que tu vas bien. Mais à vrai dire...j’en doute... J’essaye de me convaincre que tout va bien, mais la dernière fois que je t’ai observé.e, tu ne souriais plus. Enfin, tu ne souriais plus vraiment. Tu te contentais de sourires formels, le genre de sourire que tout le monde pratique, qui consiste seulement à étirer les coins de ses lèvres, mais qui n’a pas été déclenché par une réelle joie intérieure. Et tu sais quoi ? Je crois bien que tes faux sourires sont bien plus durs à regarder que tes vrais pleurs. Même les oiseaux ne chantaient plus quand tu faisais tomber les miettes de pain sous leur nez. Parce que tu ne les nourrissais pas que de ça... Tu les nourrissais d’amour et d’attention, mais cette dernière fois, je l’ai bien vu, le cœur n’y était plus.

Alors je me suis permise de déposer cette lettre sur ton banc. Parce que oui, maintenant, c’est ton banc, plus personne n’ose s’y asseoir, s’y reposer serait un blasphème. Je sais que personne ne la prendra à ta place, j’ai demandé aux oiseaux de la surveiller. Et j'espère que tu la trouveras un jour... Tout ce que je veux que tu saches, c’est que tu as encore plein de choses à vivre et plein de gens à éclairer. Peut-être que certains t’ont traité d’illuminé.e, et venant de leur bouche ce n’était pas un compliment, mais je te promet que tu l’es. Tu es illuminé.e par l’amour et tu faisais partager cette lumière à tout le monde. Tu étais illuminé.e par la joie et tu faisais danser les coeurs en les entraînant dans ta folle ronde. Tu sautais dans les flaques d’eau et te roulais dans les feuilles mortes, tu enlaçais les arbres et faisais rire les badauds. Alors, pourquoi est ce que tu as rangé cette lumière au placard ? Je ne suis pas là pour te faire des promesses, pour te dire que tout ira mieux. Je ne suis pas là pour te rappeler qu’il y a toujours un soleil qui se cache, même derrière les plus épais et sombres des nuages. Je ne suis pas là pour te dire dans le vent que la vie est belle, parce que tout ça on te l’a déjà dit cent fois... Je suis là pour te dire que même les plus belles et puissantes des lumières ont besoin, par moment, qu’on appuie sur l’interrupteur, qu’on arrête de leur demander sans cesse de briller. Elles ont besoin de faire des pauses, sinon elles crament. Aujourd’hui, tu as peut-être appuyé délibérément sur l’interrupteur pour faire une pause, ou peut-être que quelqu’un t’as enlevé ta lumière sans que tu l’aies voulu.
Peut-être que tu te sens au plus mal, que tu as l’impression de devoir remonter à mains nues une pente lisse et abrupte, et que tu n’y arriveras pas. Peut-être que tu penses que composer le numéro des secours pour qu’ils viennent te sortir de ce trou serait une preuve d’égoïsme et de faiblesse. Peut-être que tu n’as pas envie de déranger les autres. Ou peut-être que tu n’as pas envie que les autres te dérangent. Peut-être que tu veux être seul.e et que tu n’as plus envie d’entendre parler de ce monde trop épuisant pour toi. Peut-être même que tu penses que tout est déjà fini, et que ça serait mieux pour tout le monde si tu n’étais plus là...

Et moi, je ne peux pas te dire que je comprends ce que tu ressens, ça serait te mentir. On ne pourra jamais totalement comprendre ce que les autres ressentent, chacun son histoire, chacun ses sentiments. Je ne vais pas non plus te dire que tu n’es pas seul.e à ressentir tout ça, parce que ça ne servirait à rien et ça ne serait pas totalement vrai non plus... Et je ne vais pas non plus te dire qu’il y a pire que toi, parce que les sentiments ne sont pas comparables, et puis ça ferait pire que mieux... Ce n’est pas parce qu’ils y a des personnes qui vivent des choses plus dures que ce que tu vis que ton mal-être n’a pas de valeur... La douleur n’a pas de condition, elle peut frapper à tout moment, et personne n’a le droit de remettre en cause tes sentiments.

Bon, maintenant que je sais ce que je ne vais pas te dire, il faut que je trouve ce que je vais te dire. En fait, il y a plein de choses que j’aimerais que tu saches. Déjà, je voudrais que tu saches que si tu as besoin de quelqu’un pour t’écouter, je te prêterai volontier mon oreille. Je ne te promets pas de trouver les mots justes en retour, peut-être même que des fois je ne saurais pas quoi te répondre... Mais je sais à quel point ça fait du bien de sortir tout ça de son cœur. J’ai lu quelque part que le mal-être, c’est comme tenir un verre d’eau le bras tendu. Tenir une minute c’est simple et ça n’engendre pas de douleur particulière, mais plus on le tient longtemps, plus on a mal au bras. Alors peut-être que lâcher ton verre d’eau, ça te ferait déjà du bien... Je voudrais aussi que tu saches que si tu as besoin d’aller voir la mer, la montagne, la campagne, la ville ou le désert, j’essayerai de tout faire pour t’y emmener. On partira à l’aventure, tous.tes les deux, tu découvriras de nouvelles espèces d’oiseaux à nourrir, de nouveaux espaces à recouvrir de tes pas de danse, tu pourras te rouler dans du sable, dans des herbes hautes, dans la neige ou sur le bitume, tu pourras crier de toutes tes forces et rire, sentir le vent qui fouettera ton visage, fera voler tes cheveux et rougir tes joues. Tu sentiras le froid qui givrera tes pieds et tes mains en s’insinuant dans tes vêtements, tu sentiras le chaud qui détendra tes organes et fera briller ta peau. Tu sentiras l’eau qui glissera contre toi comme une caresse de la nature. Tu entendras la neige, les feuilles et le sable crisser sous tes pieds nus. Et le soir, on regardera les étoiles ensemble et puis on s’endormira, juste comme ça, simplement protégé(e)s par une bulle de joie. Je vois déjà ton sourire s’étendre sur ton visage, porté par une vague de sérénité et de plénitude. Un vrai sourire, un sourire pur. Ce sourire que j’aime tant. Tu te sentiras vibrer, vivre comme tu n’as jamais vécu.

Enfin, c’est tout ce que j’espère. Tu as juste à me demander et on est parti(e)s. J’attends juste que tu me fasses un signe...
Finalement, je ne vais pas laisser cette lettre sur le banc. Je vais demander aux oiseaux de te l’apporter, ils savent sûrement où tu es. Et puis sinon, elle se fera porter par le vent, et je sais qu’elle finira par te retrouver.

En attendant, je te laisse te reposer.
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