Saint Sauveur au sang déversé`

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Bienvenu(e)s! Comédienne depuis près d'une dizaine d'années (d'abord en France, puis en Angleterre), la fibre artistique s’exprime aujourd'hui par le biais de l'écriture. D'abord exutoire  [+]

Hier, à la même heure, il avait posé la même question. Mais j'avais alors refusé. Il restait du temps, d'autres solutions pouvaient être envisagées. Hier, on aurait pu éviter ça. On aurait pu m'éviter cela. On disposait encore du luxe d’imposer le refus à cette ultime requête.
A la demande: "Je ne parlerai qu'à Eva, elle seule entendra la vérité", mon équipe et moi-même étions toujours en position de ne pas céder.
Aujourd'hui, 8AM37, me voici dans ses filets. Il faut faire vite. Entendre, mais surtout enregistrer la vérité et ce, avant 10AM37, fin de la garde à vue.
Comme convenu un peu plus tôt, je pénètre seule la cellule sombre. Pas de fenêtre, seule une vitre teintée donne encore la pâle illusion d'un reflet humain dans la pièce.
Assis, droit, le regard fixant son propre regard, je m'étonnerais presque des accusations portées contre lui si je ne connaissais pas parfaitement son dossier. Mon chemisier de soie rouge subtilement dégrafé au premier bouton, mes longs cheveux détachés tombant délicatement sur mes épaules, je prends paradoxalement tout mon temps pour m’installer face à lui. Il ne doit pas ressentir l’urgence de la situation, jamais. Cela lui donnerait l’avantage inévitable de celui qui décide.
Au moment où son regard croise enfin mes yeux clairs, mon cœur bat certainement aussi fort que les coups de poignards assujettis aux cinq victimes découvertes ces trois derniers mois.
A chacun de ses battements de cils, me viennent en tête le visage de chacune d’entre elles: Elena, Sophia, Nathalie, Caroline, Louann...
Toutes célibataires, diplômés, indépendantes et brunes aux cheveux longs.

-« Eva Nicole Stuart, quel honneur de vous avoir enfin à ma table. »

D'abord surprise par l'appel de mon nom tout entier, je m'assieds, droite, la colonne vertébrale ne faisant qu'un avec le dossier de ma chaise; les coudes hors de la table, éducation oblige, les paumes à plat, le regard fixe et paisible, le corps tout entier sous contrôle. Pas un geste, pas un souffle ne doit trahir la tension ni l'enjeu d'une telle affaire. Une seule manche chronométrée, un seul survivant, nous le savons tous les deux.

Célibataire, diplômée, indépendante et brune aux cheveux longs, je sais que mon adversaire s'est intéressé de très près à mon profil.
J'ignore ce qu'il a pu en découvrir durant sa traque, durant ce petit jeu macabre que lui seul amuse, que lui seul excite.

On nous apprend à jouer les profilers, à deviner, à anticiper, à décoder les failles comportementales des plus nocifs de ce monde mais sommes-nous prêt à endurer l'infinie violation de qui nous sommes? Je le savais particulièrement gourmand de ce jeu-là.

Impassible, pourtant, mes deux yeux plantés dans les siens comme deux aiguilles, je commence:

-« Vous prétendez ne dire la vérité qu'à moi seule. Je suis toute ouïe. »

Au point rouge s'allumant au-dessus de la porte, je comprends que la caméra est, elle aussi, prête à prendre note.

-« Edgar Rubin, vous êtes accusé du meurtre de cinq jeunes femmes, toutes avec violente strangulation. »

Le silence de sa réponse déjà confirme ses agissements. Il se délecte seulement du temps qui lui est imparti.

- « Pourquoi ces jeunes femmes? »

- «  Parce ce que j'ai pu... »

- « Avez-vous pris du plaisir? »

- « Intensément. »

- « Éprouviez-vous du désir pour elles? »

- «  Jamais. »

Bien évidemment, il se jouait de moi. C’était un homme intelligent et comme tout récidiviste, il savait pertinemment que mon interrogatoire ne pouvait durer éternellement. Il se contentait donc de réponses brèves et succinctes sans d’autres détails que le silence
Seulement, en venant à lui, à sa demande, bien que contre mon gré, j’acceptais sa danse, à lui donc d’ouvrir le bal.

- « Alors expliquez-moi. N'est-ce pas la raison de ma présence ici? »

- « Cher Eva, ne comprenez-vous pas? Vous aurais-je surestimée? Il n'y a là aucun désir, la pulsion sexuelle est un instinct bien trop bas, voyons. Vous pouvez d'ailleurs reboutonner votre chemisier, j'y suis insensible et je suis presque déçu par votre petit jeu facile. Il ne s'agit pas de plaisir charnel. Il s'agit bien d'orgasme, d’une certaine manière, oui. Mais celui incommensurable de disposer du dernier souffle de celle qui a tout. Leur rappeler que la mort est là. Passer délicatement un doigt sur leur jugulaire et sentir le dernier reflux de sang d'un pouls de plus en plus faible. Le sexe n'a rien à voir avec tout cela. C'est la liberté, les sensations extraordinaires d'être en pleine possession de l'autre, jusqu’au bout. »

Ce discours me paralyse car il fait partie des pires. L'homme, lorsqu'il s'attaque à son semblable agit souvent par désir, par jalousie, en tout cas habité par des sentiments humains, même les plus terribles. Ici, mon adversaire n’en a aucun. Il est totalement dénué d'humanité.

L’esquisse figée d’un pâle sourire sur ses lèvres minces me glace le sang à l’endroit très exact de la jugulaire. Il me fallait accélérer les aveux, il me fallait le provoquer subtilement, lui faire lâcher prise, désacraliser ces actes fous, le faire tomber de son propre pied d’estale.

-« Vous vous sentez libre mais vous êtes tout entier prisonnier. Prisonnier de vos pulsions, à la merci de vos failles. D'avoir été seul, d'avoir été abandonné par une mère trop jeune et, peut-être, pensez-vous trop égoïste? Vous n'avez qu'un médiocre appétit de vengeance sur celle que vous avez aimé. Quelle banalité. »
Je savais que je risquais de réveiller l'animal sauvage, je le voyais déjà bondir de sa chaise et arracher le chemisier que j'avais soigneusement choisi pour lui, afin de me déchiqueter, de me dévorer vivante d’avoir douté de sa suprématie.
A cette pensée, je tapotais machinalement la table de l'index, ce qu'il nota instantanément et l'analysa certainement comme une brèche, une faille offerte où il s'engouffra avec délice.

-« Et vous Eva Nicole Stuart? Quelle analyse faire de vous? Vous la femme plantureuse, outrageusement sensuelle sous l'uniforme imposé, vous que j'observe à travers les médias depuis ma traque, vous sentez-vous différente des femmes que je choisis? J'aurais longtemps caressé votre nuque, j’aurais étouffé votre dernier souffle dans ma paume si j'en avais eu le temps... Vous vous êtes trompée à mon sujet Eva, et votre implication sera votre perte. Ce qui me lie à ces femmes, ce n'est pas l'ignominie de mon geste comme vous semblez le penser, mais le carcan vaseux dans lequel elles ont toutes évolué, leur cellule familiale crasseuse. »

Les lèvres sèches, je lui demande de développer, l'index suspendu dans les airs, à la merci de son jugement mais surtout au temps qui défile.

-« Ne faites pas l'ignorante voyons, respectez-vous. Comme vous l'avez si bien souligné, ma mère m'a abandonné, oui. Les mères de Sophia et Elena, se sont donné la mort, les chanceuses. Nathalie a subi le corps lourd de son père sur elle et en elle pendant de longues années. Caroline a eu plus de chance, son père s'est noyé dans l'alcool avant de la salir vraiment. »

Il prend son temps, il se savoure cet instant, cela se voit.

-« Et vous Eva? »

Cette question comme un coup de poignard en plein ventre. Je le sentais déjà venir me triturer les entrailles visqueuses, remuer ma boue de ses mains coupables.

-« Que cachez-vous? Etes-vous une Sophia? Ou peut-être plus une Nathalie?

Un rire lui échappe, délivrant un peu plus de salive à ses commissures sèches.

- « Non...A votre mine effarée, je vois que vous l'aimiez. Ton papa te manque? Ton papa est parti trop tôt? Mais à qui la faute, Eva? A la tienne, sans aucune hésitation... »

Au tutoiement frontal et aux accusations, une larme pleine de rage, une seule, froide, coule le long de ma joue, comme seule rescapée de toute la force que je réunis pour retenir les autres.

-« A trop courir le diplôme, à le fuir pour ton indépendance, il en est mort de chagrin Eva Nicole Stuart. »

L'index toujours en hauteur, sans prendre d'élan mais avec une précision chirurgicale, je le lui enfonce dans la jugulaire (n’est-ce pas sa signature après tout ?), je lui enfonce jusqu’à en sentir la trachée au bout des ongles afin de neutraliser ce flot de paroles.

Je me lève calmement tout en réalisant le match nul. J'ai obtenu ses aveux, certes, mais le point rouge au-dessus de la porte me rappelle que la caméra a bien pris note de mon échec à me contenir, à ne pas faiblir.
Je regarde la vitre sans tain pour ordonner ma sortie. En reboutonnant mon chemisier de soie rouge subtilement dégrafé au premier bouton, j'entends dans un souffle:

-« Je t'aurais sauvé aussi Eva Nicole Stuart, si tu m'en avais laissé le temps... »
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Guy Bellinger · il y a
Affrontement subtil d'un démon extérieur et de ceux - intérieurs - d'une journaliste à succès. Mais le démon est mauvais joueur (mes excuses à J. Lee Thompson pour lui avoir piqué le titre français de son film) et gagne toujours la partie. Belle création d'une ambiance trouble et déstabilisante.
A propos de diable et de partie, puis-je encore vous demander de lire une de mes nouvelles, « Encore une petite partie » ? J'ai un peu honte de vous faire l'article mais quoi de mieux que de se faire connaître auprès d'une écrivaine qu'on respecte ? (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/encore-une-petite-partie)