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Il y a 72 ans, un deuxième soleil explosait dans le ciel. Aujourd'hui, comme depuis le jour où tu es partie, je suis allée me promener dans ton parc, et j'ai posé une grue au pied de la statue.

Mes yeux ne voient plus clairs et mes doigts sont de moins en moins agiles pour plier religieusement ce petit morceau de papier, cet origami dans lequel tu avais placé tant d'espoir.

Te souviens-tu Sadako ? Dis, te souviens-tu, toi, de ta vielle amie Chizuko ? Les mauvaises langues disent que je n'existe pas, que les kanji qui compose mon prénom ont été mal interprétés, que je suis une erreur de transcription dans ta légende.

Je conte ton histoire à tous les enfants que je croise, japonais comme petits occidentaux, l'histoire d'une petite fille qui croyait plus aux vieilles histoires qu'à la médecine.

Mon prénom signifie 1000 grues. Ma mère voulait me porter chance en me choisissant ce prénom, que je vive au moins 1000 ans et que j'accomplisse de grandes choses. J'étais née fille, en plein Japon, dans la première moitié du XXeme siècle. Mon courage et ma ténacité feront le reste, me disait-elle souvent. Je te l'avoue aujourd'hui, c'était toi mon modèle.

Nous avions deux ans toutes les deux lorsque Little Boy a déchiré le ciel d'Hiroshima, notre ville natale, le 06 août à 08h15. Nos pères respectifs avaient voulu protéger leurs familles. Le mien m'avait envoyé avec ma mère dans la ferme de ses parents, à 50 kilomètres de là, le bout du monde. Nous étions à l'abri, au creux des montagnes, dans une région où le temps semblait ne plus avoir comme règle que de suivre le rythme des saisons. Le tien n'avait eu de choix que de te laisser à deux kilomètres de là. Quand il a su, il a accouru pour te voir. Les maisons des voisins étaient arrachées, ils étaient morts ou terriblement irradiés et toi, toi, tu n'avais rien. Ta maman pensait que c'était Jizo qui t'avait protégé, pour lui épargner à nouveau le deuil d'un de ses enfants, elle venait de perdre l'enfant qu'elle portait.

Nous nous sommes connues au Yōchien, à l'école maternelle, on devait avoir 05 ans, nous allions ensemble à l'école. Avec nos uniformes, nous ressemblions toutes à des clones, des sœurs jumelles. Nous étions petites et insouciantes, notre ville était en perpétuels travaux, nous grandissions sans rien connaître de la tragédie, c'est que lorsque nous sommes rentrées à l'école primaire que nous avons été associées aux commémorations, nous passions tous les jours devant le dôme de Genbaku, devant ce vieux bâtiment, et un jour, mon père qui nous accompagnait ce jour-là, s'est éclairci la gorge et nous a raconté pourquoi il avait cet aspect-là.

Se souvenir. Tu as répété ce mot-là jusqu'à ce qu'on arrive aux portes du Shōgakkō ,et tu aurais continué si on avait pas eu mathématiques pour commencer la journée. Tu étais une élève sérieuse et brillante, là où moi, j'étais le petit clown, l'élève moyenne au grand désespoir de mes parents. Je voulais être esthéticienne, rendre ce monde plus beau, en mettant des couleurs sur les joues et les yeux des dames. Toi ? Médecin ou avocate. Tu détestais l'injustice. Tu aimais la compétition. Tu ne restais pas en place, toujours un projet en cours, un ami à visiter, une leçon à apprendre...


Chaque 06 août, tu venais me chercher à la tombée de la nuit, ensemble, avec mes parents nous allions rejoindre les tiens sur les bords de la rivière Motoyasu. Nous portions nos lanternes décorées avec soin, sur lequel nous avions inscrit un message de paix et les regardions voguer au gré des flots, frêles embarcations, partir porter nos mots d’espoir à d’autres enfants...

C’est toi qui m’a poussé à m’inscrire au club de course à pieds, à l’entrée au collège. Nous avions 12 ans. Nous étions un groupe de filles, prêtes à en découdre avec toutes les équipes de relais des collèges avoisinants. Nous étions fortes et valeureuses. Nous courions le 4x 100 mètres, j’étais l’avant-dernière et souvent, en te passant le témoin, rien qu’à ton regard, je savais si nous allions remporter la course ou pas.

Puis un jour, à l’issue d’une course, tu t’es écroulée. Tu souffrais de vertiges et de migraines à chaque effort violent, mais tu t’en étais cachée, à tes parents et à tes amies. Pour toi, c’était la fatigue, rien de plus. D’ailleurs tu as protesté quand tes parents sont venus pour te conduire à l’hôpital. C’était fin février 1955.

Mon père, embarrassé, est venu me voir la veille de Hina Matsuri, je préparais l’autel avec maman, nous mettions les fleurs de pêchers autour des poupées du couple impérial. Mon père fit un signe entendu à ma mère, qui s’éclipsa dans la pièce voisine.

C’était grave. Quand mon père procédait ainsi, je m’attendais au pire. Une punition, une sérieuse remontrance, ou... la mort annoncée de ma meilleure amie.

Leucémie...Papa m’expliqua avec patience que la bombe tombée sur notre ville des années plus tôt, alors que nous ne marchions même pas, avait eu des répercussions au plus profond de ton corps et que tu étais une Hibakusha, une victime de la bombe. Il m’expliqua également que tu étais hospitalisée dans un endroit où je ne pourrais pas te rendre visite, mais que si je le souhaitais, je pouvais t’écrire et qu’il ferait suivre mon courrier à tes parents.
As-tu lu mes haikus, mes histoires de yokai et les légendes que me racontaient ma mère et que je transcrivais, tant bien que mal ?

Maman... Ma chère maman, qui ce jour-là, avait posé sur mon tatami du papier d’origami avec un modèle de grue. Je n’étais pas douée, et avec patience, elle m’a montré comment faire. La mission que je m’étais fixée ? Te confectionner un senbazuru, une guirlande de 1000 grues de papier avec comme unique souhait que tu guérisses...

Ma mère m'expliqua que même si mon vœu était très noble, pour qu'il soit réalisable, il valait mieux limiter les intermédiaires entre le senbazuru et les dieux, et que réaliser les grues ne serait pas aussi bien que t'apprendre à les faire.

Oh, Sadako, te souviens-tu des cerisiers en fleurs le long des rives de la rivière ? Ils ont bien grandi et à chaque hanani, je pense à toi et à la belle robe traditionnelle que ta mère t’avait cousu. On aurait dit une princesse des temps anciens.

Mon père me donnait régulièrement de tes nouvelles, nouvelles qu’il avait par le biais du tien. Je le pressais pour que les adultes nous autorisent à nous voir, il en allait de ta vie, tout de même ! Il a hésité, m'expliquant que ce n'était pas un endroit pour moi, que tu devais impérativement te reposer. Puis, après avoir pris conseil auprès de tes parents, il m'a accompagné jusqu'à l'hôpital de la Croix rouge d'Hiroshima. Je t'ai retrouvé assise sur un banc, au pied d'un grand arbre, cadeau d'un pays ami pour les victimes, victime comme toi. L'arbre, était-ce un chêne, je ne m'en souviens plus, était majestueux et ses feuilles donnaient un peu de légèreté dans ce lieu si sinistre. Je n'ai failli pas te reconnaître, j'ai eu un mouvement de recul, prête à m'enfouir, mais papa, mon cher papa, me suivait et me murmura « c'est ton amie, elle a besoin de toi » .
La médecine en 1954 ne savait pas soigner la leucémie. Je t’avouerai encore que maintenant, c’est un dur combat qui n’octroie à ses guerriers que quelques mois, années au mieux, de répit. Avant de revenir, plus pernicieuse, plus fourbe...
Mais que ce soit en 1954 ou aujourd’hui, aucun enfant ne devrait connaître cette maladie.

Les mois avaient défilé, je t'avais vu la dernière fois en février, nous étions en août, la maladie avait fait son œuvre sur ton corps d'adolescente, mais tu étais restée la même, avec le même courage, la même ténacité. Je t 'ai tendue le bento remplie de gâteaux que nous t'avions préparé avec maman, et j'ai sorti du papier d'origami doré.

Toi qui étais si rationnelle, si terre à terre, tu n'as rien dit quand je t'ai raconté la légende des 1000 grues. Mieux, tu as pris le paquet de feuilles que je t'avais ramené et tu m'as demandé de te montrer comment les plier. Tu n'avais pas d'espoir en la médecine. Un de tes compagnons d'infortune, que tu avais croisé à plusieurs reprises dans ce parc, était en train de rendre les armes. Brave samouraï d'une guerre qu'il n'avait pas connu, son seul crime était d'avoir foulé le sol d'une terre contaminée par l'alchimie d'un savant fou. En é étais-tu tombé amoureuse ? Est-ce que dans un monde idéal, il serait devenu ton fiancé, puis ton mari ?

On pourrait disserter durant des heures, les uns disent que ces bombes, Hiroshima et Nagasaki, ont mis fin à des années de folie meurtrière, que notre peuple n'avait pas fait dans la dentelle avec Pearl Harbor mais avait-on vraiment mérité cela , les autres haussaient les épaules en disant que c'était écrit ainsi et que c'était notre sort et notre punition.

Nous n'avions que 12 ans...

Ton monde se para de grues, de toutes les couleurs, de tous les papiers, les emballages, les étiquettes de médicaments, tout devenait entre tes doigts cet oiseau magnifique, aux ailes élégantes qui vivrait jusqu'à la fin des temps, survivant même au dernier homme...Si les hommes avaient la sagesse des grues, il n'y aurait pas de guerre, pas de bombe, pas de leucémie...

Je pense souvent à cela quand je regarde des enfants qui jouent au bord du bassin, dans le parc. Je me dis que la vie est injuste, ces enfants pourraient être des miens, des tiens, mais il n'en est rien . La vie a filé, coulé comme une rivière et me voilà à raconter notre histoire. Tu ne peux pas, hélas, en faire autant . Tes beaux yeux se sont fermés sur notre triste monde en octobre de cette année-là, le combat fut bref mais acharné.

Tu avais plié plus de 800 grues en papier, j'ai mobilisé nos camarades pour que dans ton long voyage vers l'éternité, 1000 grues t'accompagnent, 1000 et 1000 grues ont traversé les villes, les frontières et les océans pour accomplir cette tâche. Et des centaines de grues arrivent encore aujourd'hui à travers les monts et les vallées. Tu n'es pas oubliée, Sadako Sasaki...
La jeune et frêle fillette est devenue le symbole de l'absurdité des guerres, nous avons fait érigé en ta mémoire une statue te représentant, avec une grue en origami que tu tiens dans tes mains. Ton jardin est devenu un parc, celui du Mémorial de la Paix. Que tu aurais aimé cet endroit !
Sur le socle de ta statue en bronze, nous avons fait gravé cet haïku «  Ceci est notre cri
Ceci est notre prière
Pour construire la paix dans le monde »

La grue, grâce à tes doigts, est entrée dans une autre dimension : celle de la paix. Elle exauçait les vœux, vivait jusqu'à 1000 ans et maintenant, elle portait dans ses longues ailes l'espoir des enfants : vivre en paix jusqu'à la fin des temps

Aujourd’hui, quand je me promène dans le jardin de la paix, je regarde ces grues multicolores qui enveloppe ta statue comme un écrin chatoyant. J’entends les murmures du temps,

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