Sacrifice

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Pour être court, ma profession consiste à conduire des trains qui roulent vite. Mes passions sont la lecture et l'écriture. Beaucoup de mes histoires sont encore en attente dans mon ordinateur et  [+]

Jeff transpirait devant ce vide qui maintenant remplissait les trois quarts de la verrière de l’ICARUS. Cela faisait deux mois qu’il était parti de la Terre dans ce minuscule vaisseau. Il avait pour mission de rejoindre cet emplacement où réside normalement la planète Jupiter. Cette planète gigantesque d’un diamètre de 139 822 kilomètres avait disparu depuis maintenant trois ans. « Disparu » n’était pas le terme exact, mais plutôt « Transformé » et de surcroît à cause de notre technologie.

La mission GJA (Global Jupiter Analyser) après douze années de bon service à surveiller la planète la plus grosse de notre système solaire subit un revers majeur. Cette sonde était l’une des premières équipées d’un moteur de type PA, propulsion à antimatière. Cela consistait à faire se rencontrer des protons de matières et d’antimatières. Ce nouveau type de moteur avait un rendement de l’ordre de cent pour cent, aucun déchet, tout était transformé en énergie. C’était l’invention qui avait permis à l’humanité de sortir du nucléaire et de ses tonnes de déchets radioactifs. Le problème principal de l’antimatière se trouvait être son stockage, car celle-ci ne pouvait être en contact avec aucune molécule de la matière au risque de provoquer une explosion magistrale. Les Tokamaks étaient donc la solution, car seul un piège électromagnétique pouvait maintenir l’antimatière dans un vide parfait et venir l’empêcher de rencontrer la moindre particule de matière.

Tout fonctionna très bien, jusqu’au 13 septembre 2285, jour où la comète 38P/Stephan-Oterma heurta un astéroïde situé entre Mars et Jupiter. Un débris fut éjecté puis vint percuter la sonde GJA qui fut précipitée vers le cœur de la planète géante. Malheureusement à son bord, il restait encore deux cents kilos d’antimatière.

Durant sa descente vers le centre de la planète gazeuse, l’augmentation de la pression a fini par faire voler en éclat le piège électromagnétique qui retenait toute l’antimatière restante. Il s’en suivit une formidable explosion qui se transforma de suite en une implosion à cause de la pression supérieure à 50 Mbars régnant dans les profondeurs de Jupiter.

Cette implosion changea la densité de la planète. À l’origine, cette planète gazeuse avait une densité d’à peine 0,240 fois celle de la Terre. Suite à l’implosion, la planète se contracta puis s’effondra sur elle-même. Sa densité augmenta exponentiellement. Si elle avait augmenté de plus de treize fois celle de la Terre, le deutérium présent dans la composition de la planète serait entré en fusion et la planète se serait transformée en naine brune, soit une petite étoile avortée. Mais ce fut plus ! Avec une augmentation de densité supérieure à soixante-quinze fois celle de la Terre, elle se serait transformée en une étoile comme notre soleil. Mais ce fut encore beaucoup plus ! La planète a fini par faire moins d’un kilomètre avec toujours la même masse. Une boule sombre de quatre cents mètres avait pris la place de notre grosse planète aux teintes rougeâtres. Le pouvoir attractif de l’objet étant exponentiel par rapport à sa densité, nous venions de créer un trou noir à environ six cents millions de kilomètres de notre Terre. Si une naine brune ou un soleil avait été créé, nous aurions immédiatement tous grillé sur Terre sans même comprendre ce qu’il se passait. Mais le trou noir n’avait pas une finalité plus intéressante pour autant. Il nous laissait juste un peu plus de temps pour comprendre ce qui s’était passé et ce qui allait nous arriver. Le souci était que notre connaissance des trous noirs ne reposait que sur des hypothèses et des théories de grands astrophysiciens.

Pendant deux ans, tous les télescopes et les grands scientifiques furent occupés à observer ce trou noir. Durant cette période, il engloutit en premier tous les satellites de Jupiter, Europe, Io, Callisto, Ganymède et les autres. Puis à un rythme régulier, tous les astéroïdes du secteur. Les calculs montraient également un décalage de toutes les orbites des planètes du système solaire. Il fallait trouver rapidement une solution pour faire disparaitre le trou noir avant que ne survienne une collision entre deux planètes ou d’autres catastrophes que nous n’aurions pas pu prévoir.

L’année dernière, l’humanité avait tenté de faire exploser tout le restant des armes nucléaires disponible sur Terre aux abords du trou noir. Les scientifiques avaient espéré que la puissance de l’explosion expulserait le trou noir vers l’extérieur du système solaire. Mais il ne bougea pas d’un centimètre et toute la puissance de l’explosion fut aspirée à l’intérieur de celui-ci. Ils avaient tenté le coup sans grand espoir, mais le grand projet était de refaire exploser une bombe d’antimatière au cœur même du trou noir. Voilà pourquoi, après trois années à fabriquer, dans des accélérateurs de particules, cinq cents kilos d’antimatière et une sélection parmi trois mille volontaires, je fus choisi pour transporter cette bombe à l’intérieur de cette aberration.

Maintenant, il est trop tard. Plus moyen de faire demi-tour. L’ICARUS est pris dans le champ gravitationnel du trou noir et il subit une accélération constante et exponentielle. L’ordinateur de bord estime que nous en sommes à un tiers de la vitesse de la lumière. Normalement lorsque nous aurons atteint le bord du trou noir ou l’horizon comme disent les scientifiques, notre vitesse devrait être égale à la vitesse de la lumière soit environ trois cent mille kilomètres par seconde. Ne sachant pas si je résisterai à l’accélération et si je serai encore vivant au moment où nous rencontrerons la boule noire, un système a été placé pour déclencher l’explosion en cas de choc important sur le vaisseau. Alors pourquoi suis-je là ?

Simplement à cause du facteur inconnu de la mission. Mais surtout, il fallait qu’une personne soit là au cas où une décision humaine devrait anticiper le moment de la mise à feu de la bombe embarquée. Et cette personne c’est moi, même si j’ai l’impression d’avoir été sacrifié.

Ils ont une entière confiance en moi du fait que ma famille se trouve actuellement sur Terre. Ils savent que si j’échoue, je les condamne à une mort certaine. Mais mourir si loin des miens est un échec à toutes mes promesses.

Je sens que la fin approche, alors je regarde devant moi la photo collée sur le pupitre. Je vois ma femme tenant notre fille par les épaules. J’attrape une boite de ration. Dessus il est écrit « Spéciale fête ». Dedans il y a trois sachets et une boisson. Je prends le premier sachet, il est écrit « ENTRÉE : Médaillon de Foie gras. ». Je plante la paille fournie et j’aspire la bouillie. Après deux mois à ne manger que des gélules, j’ai l’impression d’avoir en bouche de la graisse salée. Maintenant, mon cerveau analyse le goût selon deux catégories, salé ou sucré. J’ai perdu toutes les nuances. Après cinq ou six gorgées, je commence à nouveau à apprécier un peu le goût. Je reprends une gorgée en regardant une nouvelle fois la photo. Je ferme les yeux. Je me revoyais dans ce grand restaurant panoramique français en ce jour du 12 septembre 2240. Sylvie, ma femme, revenait des toilettes et j’avais profité de son absence pour poser un petit paquet cadeau dans son assiette vide. Son visage s’était illuminé à son ouverture. Ses grands yeux pétillants me fixaient. Elle m’avait dit « Oui... Et jusqu’à ce que la mort nous sépare ». Puis elle m’avait embrassé tendrement devant la verrière qui offrait une vue panoramique sur Paris. L’instant était magique. Mais maintenant, en ouvrant les yeux, la verrière de l’ICARUS ne me montre que du noir et du néant !

Je prends une poche où il est écrit « Grand Vin français ».

Puis aussi le sachet numéro deux. Il est un plus gros que le premier. Il est écrit dessus « PLAT : Canard à l’orange sur son lit de petites carottes ». Toujours une paille pour profiter de cette douceur. Il faut une grande imagination pour y voir un canard posé sur des petites carottes dans une assiette. Le problème c’est surtout la texture, rien à mâcher, tout à aspirer.

Un nouveau coup d’œil sur la photo et me voilà parti dans le passé. Sophie, notre fille rigolait aux éclats dans son bain à chaque fois que je faisais siffler son petit canard jaune dans la mousse. On l’appelait « touque-touque » ce jouet. Les canards me rappelaient aussi d’autres journées en famille ou nous allions jeter le vieux pain sec de la semaine aux volatiles palmés nageant sur les étangs près de notre maison. Soudain ! L’ordinateur de bord m’annonce, quatre-vingts pour cent de la vitesse de la lumière. Je me demande ce qui va se passer une fois celle-ci atteinte. Normalement, il est impossible d’aller plus vite. Si tout va bien, en une milliseconde, je serai mort, écrasé sur cette masse sombre. Je me dépêche de finir le dernier sachet « Mousse de framboise » et d’un trait je vide la poche remplie avec le grand vin français. L’ordinateur annonce quatre-vingt-quinze pour cent de la vitesse de la lumière. Ma tête tourne, l’alcool surement ! L’ordinateur continue quatre-vingt-seize pour cent... dix-sept... dix-huit... dix-neuf... Puis devant moi, sur ce vide immense, des points de lumière semblent apparaître. Je me retourne et je vois mon corps se figer un long moment avant de s’éloigner de moi. Mes mouvements repartent en marche arrière. Je me dis « Ça y est c’est fini ! » Mais non ! Je vois mon corps puis le vaisseau s’éloigner en marche arrière comme un film passant en mode REWING. Je comprends soudain que nous avons dépassé la vitesse de la lumière et que nous doublons les images du passé. Je me retourne à nouveau vers l’avant. Des étoiles sont apparues ! Je ne vois plus le vide ! Pas de boule noire ou de planète de la mort. Un nouvel univers immense et infini se présente devant moi. Du coup, je ne vois rien à faire exploser. C’est comme si nous avions été aspirés dans un siphon et qu’il débouchait dans un autre océan. Derrière moi, le vaisseau continue de s’éloigner. Pourtant je suis dedans ! Il y a un décalage dans ce que je vois. Je n’aperçois plus mes mains ni aucun objet, comme si j’étais devenu un fantôme perdu dans le vide de l’espace. Je sais pourtant que je suis encore dans le vaisseau, car je peux toujours respirer correctement et sentir le contact du fauteuil sur mon corps. Voilà pourquoi ils voulaient un homme dans cette mission. Le vaisseau est maintenant minuscule. Le cercle blanc derrière lui doit être la sortie du trou noir, la déchirure. Il faut que je déclenche immédiatement l’explosion ou il sera trop tard. Ne pouvant plus compter sur ma vue. Je ferme les yeux et m’imagine, assis dans le fauteuil de l’ICARUS. Je vois en pensée le pupitre devant moi et son gros bouton rouge légèrement sur la gauche. Je lève le poing pour taper dessus. Je pense une dernière fois à la photo et je crie « je vous aime » en même temps que je tape de toutes mes forces sur ce gros champignon !

           Ma dernière pensée « je vous ai sauvé ».

Ma dernière vision, un grand flash blanc sortant du vaisseau avant...

Le néant.

À la mémoire de Jeff Amilton qui nous a tous sauvés.

Le 1er mai 2290

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Image de Mikky MUANDALI
Mikky MUANDALI · il y a
Super texte ! J'ai adoré tant le sujet que la forme. Un thème sur la fin toute proche du monde sur Terre, pas loin de la métaphysique avec le trou noir, le tout bien empacté dans un univers SF avec des petites réminiscences de tranche de vie.
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Frédéric Gérard · il y a
Merci de m'avoir lu et de votre commentaire. A bientôt plaisir de vous lire également.
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Daniel Nallade · il y a
Le souffle coupé !
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Jérôme Planque · il y a
Excellent

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