Sacrés matous !

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La principale qualité d'un récit est de savoir nous emmener dans des contrées que nous n'aurions pas visitées sans lui. .........Le tome 2 de mes aventures littéraires " Les Temps Composés " va  [+]

Image de Printemps 2018
Chapitre 1

Au travers des persiennes mi-closes, la lumière du jour finissant se reflétait sur le pelage soyeux du vieux chat. Celui-ci, sous les caresses expertes de son maître, ronronnait de plaisir.
La main se retira brusquement. Le chat, vexé par ce geste soudain, se releva et dans toute la grâce de ses mouvements félins se dirigea vers sa pâtée fraîchement versée.
Enzo Caponi, amusé, prit son blouson, ramassa ses clés et sortit de la maison. Après un rapide coup d'œil dans la rue, il ouvrit le portail, monta dans sa voiture et démarra en faisant rugir le moteur de la grosse berline. Il n'aimait pas ce quartier de banlieue où il habitait depuis quelques semaines. Mais il était obligé de changer souvent de lieu de résidence... alors ici ou là... quelle importance.
— Les lapins sont rentrés aux clapiers, se dit-il en passant devant une rangée d'immeubles délabrés. Les lumières blafardes éclairaient des plafonds bas, noircis par des années d'occupation. Il longea des parkings où quelques carcasses de voitures brûlées achevaient de se désintégrer sur place.
Plus loin, dans des rues un peu plus larges, il navigua au milieu de minables pavillons, tous identiques, tous bordés des mêmes jardinets pourtant bien entretenus.
Les parvenus, comme Enzo aimait appeler les habitants de ces résidences horizontales. Eux aussi sont rentrés chez eux, retrouver leurs mégères et leurs mioches criards.
Enzo Caponi n'aimait pas ses semblables. Tout le genre humain. Depuis sa prime enfance, il avait appris à détester tous les bipèdes qui l'entouraient. Pour lui, à l'image des ses parents, le monde était à détruire.
Il sentait monter en lui une colère qu'il avait du mal à contrôler lorsqu'il repensait à ses jeunes années. Surtout à la violence de son père, que venait surenchérir l'alcoolisme de sa belle-mère ; sa propre mère étant morte en le mettant au monde. A l'époque, son paternel, émigré de fraîche date, avait voulu profiter du système sans jamais lever le petit doigt. Il enchaînait les longues périodes de chômage, avec la recherche d'improbables boulots.
Puis avec la misère, il y eut l'alcool, les disputes, les coups qui pleuvaient sur tout le monde. La déchéance.
Bref ! Les deux parents furent l'objet de son premier contrat. Gratuit. Rien que pour le plaisir de pouvoir enfin respirer en paix. Pour cela, il mit le feu au modeste logement familial et se sauva faire la fête avec des amis de rencontre.
Dix ans plus tard, il sortait de prison, sans un sou, mais avec un carnet d'adresses bien rempli. Grand, sec, un visage émacié aux joues creuses, tout à fait dans la lignée des stéréotypes de gangsters de cinéma. Sauf que lui était sans état d'âme !
Son sang froid et son absence d'humanité lui ayant attiré la sympathie de truands plus chevronnés, il devint donc l'exécuteur de basses besognes de toute la pègre que comptait la capitale et sa proche banlieue. Et de contrat en contrat, il prit du galon, fut reconnu comme quelqu'un de consciencieux, exécutant un travail propre et sans bavure.
Pourtant dans cette grande carcasse cuirassée de haine, il y avait une étincelle pour la seule espèce qui trouvait grâce à ses yeux : les chats !
Il adorait ces animaux. Enzo, d'une nature silencieuse et solitaire, pouvait passer des heures à les observer, les caresser sans jamais se lasser. Une fois même, et il en fut tout surpris, il versa une larme sur un chaton qui venait d'agoniser entre ses mains à la suite d'un choc avec une bagnole. Il en gardait un souvenir ému...
Enzo Caponi était arrivé sur les hauteurs de la ville à son poste d'observation habituel. Il rangea la berline dans le sens du départ, tout près de la cabine téléphonique et attendit. La nuit était presque tombée comme un linceul transparent, lorsque la sonnerie retentit.
« Pas mal ! se dit-il. Au moins elle est à l'heure. »
Il décrocha le combiné noir, écouta quelques instants, dit « OK » et raccrocha. Profitant de son absence momentanée, un chat maigre et sale s'était étendu sur le capot de la voiture, bénéficiant ainsi gratuitement de la chaleur résiduelle du moteur.
Enzo lui gratta la tête, entre les oreilles, le caressa d'un doigt distrait, puis alla le déposer devant la cabine.
— Je ne peux te prendre avec moi, dit-il au matou, avec un sentiment d'impuissance.
Il redescendit vers la cité à vitesse réduite, plus lentement que de coutume, en repensant aux explications que lui avait données sa cliente. La future veuve était l'épouse légitime d'un riche industriel du coin. Trompée, délaissée, par un mari volage qui n'avait que deux passions : les blondes et les voitures anciennes. Il collectionnait les unes et les autres à grands renforts de chéquiers .
Elle avait peur de tout perdre par un divorce ou une séparation pour elle défavorable, et donc avait choisi la méthode expéditive. Dans le milieu de requins où évoluait son mari, elle avait su tendre l'oreille pour savoir qui il fallait contacter pour un travail précis et sans problème.
Ce dernier coup de téléphone à Enzo confirmait la date du premier versement ainsi que le jour choisi pour l'exécution de son gêneur de mari. Entre elle et le tueur, les conditions étaient on ne peut plus claires . Il fallait que cela ressemble à un accident de la route.
Dans les jours qui suivirent, il partit en repérage de façon très discrète. C'était d'autant plus risqué que l'objet de son contrat résidait, comme lui, dans la capitale et que c'était contraire à ses habitudes. En général, par sécurité, il mettait de la distance entre le lieu de son boulot et son lieu de résidence .
Après avoir visité plusieurs sites possibles, il fixa son choix sur une longue ligne droite, précédée d'un virage assez raide. Il savait par la future veuve que son mari conduisait toujours comme un fou, le plus souvent au volant de vieilles voitures anglaises. Cela devait faciliter les choses.
L'endroit choisi était plutôt désert, discret, avec malgré tout plusieurs possibilités pour un retrait rapide en cas d'urgence. Enzo trouva un monticule peu élevé par rapport à la chaussée, délimité par quelques arbustes. Il serait parfaitement invisible et nul ne pourrait remarquer sa présence. Devant lui, le terrain était plat, sans arbre, avec simplement quelques lampadaires qui répandaient une lumière avare et blafarde.
La veille du jour J, il revint en fin d'après midi et passa une dernière inspection. Tout semblait correct. Il resta un long moment, observant les rares véhicules qui arrivaient face à lui, faisant mine de tirer avec une arme imaginaire.
Soudain un mouvement sur la gauche alerta ses sens. Quelque chose avait bougé dans les fourrés. Il s'immobilisa aussitôt, se tassant sur lui-même, les yeux à la hauteur du talus. Il distingua plusieurs formes sombres qui s'agitaient de plus belle. Et son cœur sec chavira : des chats ! Des matous à moitié sauvages jouaient ensemble.
Enzo resta un long moment, fasciné, tout ému et raisonnable à la fois. C'est vrai qu'il était tenté de descendre de son perchoir pour aller jouer avec eux. Mais la prudence lui dicta de ne rien faire. Il se leva, dépité, et sans tourner la tête, il repartit vers sa voiture.

Le lendemain matin, il se rendit à son lieu de rendez-vous habituel, se gara à proximité de la cabine et attendit. Pile à l'heuren le téléphone sonna. La future veuve lui fit part des derniers arrangements pour la soirée. Le couple était invité chez de vagues relations. Le mari irait tout seul. Elle prétexterait une forte migraine ou un rendez-vous avec sa mère. Son mari détestait sa belle-mère. Enzo aurait le champ libre. Le condamné prendrait sûrement la Morgan, belle bête anglaise, comme il le faisait chaque fois qu'il voulait épater des amis ou des clients.
— Avez-vous repéré les lieux ? demanda la cliente d'un ton naïf.
— Ne vous faites aucun souci. Tout va bien.
— Je vous fais confiance !
Enzo devenant plus terre à terre ajouta :
— Pour le deuxième versement ?
— C'est prévu ! J'ai de l'argent liquide.
— OK, je vous laisse !
— Oui, au revoir, répondit l'épouse.
Il raccrocha en secouant la tête. « Quelle cruche ! » se dit-il. Heureusement qu'il quittait la région aussitôt le contrat achevé. Il la sentait capable de craquer au premier interrogatoire.
Il passa une partie de l'après-midi à démonter et nettoyer son fusil, un M40A3, dérivé du célèbre Remington 70, avec lunette Schmidt et Bender 8541.
L'arme était sa vieille compagne et même s'il ne s'en servait pas souvent, il la bichonnait comme une jeune mariée.
Avant de quitter la maison, il vérifia la litière neuve et la gamelle du chat. Celui-ci était étalé de tout son long sur le canapé. Enzo le caressa longuement comme pour un au revoir.
Il prit la route tranquillement. Il avait le temps. Pour déjouer une éventuelle filature, il compliqua son itinéraire à loisir et lorsqu'il fut certain de ne pas être suivi, il prit brusquement la bonne direction.
Sur place, il remisa sa berline dans un renfoncement repéré au préalable et attendit patiemment. Lorsque la nuit envahit la campagne, il sortit son matériel et se dirigea vers son poste de guet.
Quelques voitures passèrent sur la route et à chaque fois, Enzo collait son œil à l'optique de la lunette. Au bout d'un moment, alors qu'il faisait quelques pas pour se dégourdir les jambes, il perçut le ronflement distinct de la Morgan. Il replongea dans son abri et se mit en position. La voiture apparut soudain tout au bout de la ligne droite. Elle roulait à vive allure, tous phares allumés et capote baissée.
Le tueur à gages sentit l'excitation le gagner et l'envelopper comme une armure protectrice.
Pourtant, il se maîtrisa et attendit que la Morgan se rapproche du premier lampadaire. Il crut distinguer deux passagers. Le conducteur et une autre personne se tenant presque debout et agitant une longue écharpe. Il eut une fraction d'hésitation ne sachant pas qui était le deuxième personnage. « Trop tard ! » se dit-il.
Il mit le doigt sur la gâchette et appuya lentement jusqu'à la première butée et visa.
Comme la veille, il devina un mouvement dans son champ de vision. Son œil quitta la cible et le canon du fusil se déplaça de quelques millimètres.
Une forme noire, souple et féline, surgit du fossé et commença à traverser la chaussée. Un chat !
— Il va se faire écraser ! cria Enzo.
Le coup partit. Il n'y eut qu'un simple bruit mat, suivi d'un léger recul. Enzo Caponi vit au même instant le chat bondir, la roue avant droite exploser et la voiture partir dans une série d'embardées
Le conducteur qui tentait de maîtriser la Morgan se cramponnait à son volant. Ce fut le lampadaire municipal qui plia sous le choc. Dans un bruit de tôles malmenées, le deuxième occupant fut presque éjecté de son siège et s'écrasa sur le montant supérieur du pare-brise. Quelques mèches blondes s'échappèrent du foulard, et une coulée sanguinolente descendit vers le tableau de bord.
L'homme sortit en titubant, secouant ses bras engourdis par le choc. Il ne tenait pas debout. Il était ivre.
Enzo resta plusieurs secondes immobile. Tout était allé si vite... ! En professionnel, il se remit en position... mais déjà un véhicule s'arrêtait sur le bas-coté et des gens couraient vers l'accident. En colère contre lui-même, car il n'avait pas rempli son contrat, et surtout par rapport à la victime qui était du mauvais côté de la voiture et qui avait reçu le lampadaire de plein fouet. Pourvu que ce ne soit pas....
Enzo Caponi reprit ses esprits et ses gestes automatiques. Il démonta rapidement le fusil, et le rangea dans sa housse .
Un dernier coup d’œil vers la scène de l'accident lui dessina un sourire au coin des lèvres. Le chat avait traversé sain et sauf.


Chapitre 2

Le lendemain, le journal lui confirma ce qu'il pressentait. C'était bien sa cliente qui était dans la voiture et qui était décédée dans l'accident. Que faisait-elle là ? Enzo comprit pourquoi elle faisait de grands signes avec son écharpe, elle voulait l'avertir ! « Trop tard ! » pensa-t-il. L'article relatait que le couple rentrait d'une soirée bien arrosée et que le conducteur avait perdu le contrôle de son véhicule. Vu les faits et l'état de la voiture, il n'y aurait pas d'enquête approfondie.
Pas de deuxième versement non plus !
Et là, le tueur eut une brillante idée : il allait donner la facture au veuf, sous peine de terminer son contrat. Quelques jours plus tard, il obtenait un rendez-vous et se retrouvait face l'homme qui aurait dû être la victime.
— Désolé de vous déranger dans un moment pareil. Je voudrais vous adresser mes plus sincères condoléances.
— Je vous remercie... Mais à qui ai-je l'honneur ? Et à quel titre venez-vous me trouver ? demanda le récent veuf, d'un ton interrogateur.
— Perso ! Je voudrais aussi vous apporter quelques précisions sur les circonstances de l'accident.
— Vous êtes de la police ?
— Pas du tout.
— Alors vous êtes de la Mafi. L'assurance ?
— Encore moins ! C'est moi qui ai provoqué l'accident.....
— Pardon ? se mit à crier l'homme en se soulevant de son fauteuil de bureau. Vous vous foutez de moi...
Il posa la main sur le téléphone, prêt à décrocher. Enzo le regarda dans les yeux.
— Je ne vous conseille pas de faire ça.... En fait, ce n'était pas un accident !
— ???
— Il y avait un contrat sur votre tête...
— Quoi ! Qui a osé me coller un contrat ? Je connais tout le monde dans cette ville !
— Votre femme, répondit Enzo calmement.
— Ma femme ? Mais elle est...
— Je sais. J'étais présent.
— Non mais ça va plus là ! Vous avez un problème ou quoi ? Vous voulez me soutirer de l'argent ?
— En quelque sorte....
Le visage du veuf devenait cramoisi... Il cherchait ses mots.
— Et en plus il se fout de moi ! cria-t-il.
— Je n'ai reçu que le premier versement...
— Et alors ?
— Pas la peine de vous mettre dans des états pareils. Je viens simplement chercher le deuxième... sinon...
— Sinon quoi ?
— Je finis le travail. A titre gracieux.
Enzo sortit alors son argument le plus convaincant, le plus voyant : un énorme revolver automatique. A la vue de l'arme, le veuf s'effondra littéralement. Le tueur reprit :
— Votre femme avait préparé de l'argent liquide pour moi.
— Non mais je rêve ! Ma femme...
— Elle n'a pas dû le cacher bien loin.
— Et combien vaut ma tête ? demanda l'homme.
Enzo lui indiqua le montant.
— Quand même... soupira le nouveau veuf.
— Dépêchons, je suis pressé. Avec ou sans vous, je trouverai l'argent...
Enzo sortit de la poche de sa veste un objet long et cylindrique qu'il entreprit de visser au bout du canon de son arme. L'homme en face de lui se mit à transpirer et à respirer avec difficulté
— Je vous en prie... commença-t-il.
Il se leva de son siège et ajouta:
— Par où voulez-vous commencer ?
Sur les injonctions du tueur, ils se dirigèrent vers la chambre à coucher de la défunte (ils faisaient chambre à part depuis fort longtemps), et dans le dressing-room, sous une pile de sous-vêtements, ils trouvèrent une enveloppe bien garnie. Enzo s'en empara prestement et l'ouvrit. Il y avait la somme exacte du deuxième versement.
Ceci confirma les dires du tueur et confronta le veuf à la mentalité de feu son épouse.
Leurs chemins se séparèrent là. Le riche industriel qui finalement s'en tirait à bon compte, alla se consoler dans des bras accueillants et Enzo Caponi prit sa retraite pour s'en aller ouvrir une pension pour chats...

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