Sacrée Hollywood !

il y a
17 min
2486
lectures
618
Lauréat
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Cette lettre au destinataire mystère tient en haleine le lecteur jusqu’à son dénouement. Le récit, dans ses circonvolutions, est parfaitement

Lire la suite

"Les seuls gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des  [+]

Image de Hiver 2019

Mademoiselle, 

Vous allez pas en croire vos yeux, je suis prêt à le parier. Une lettre dans votre courrier ! Qui en écrit encore aujourd’hui ? Je vous imagine d’ici : « Un pervers. Il m’a vue dans un film et il s’astique le manche en pensant à moi, ce vieux dégueulasse. » Vous n’auriez pas tort, au moins pour le « vieux ». J’arrive en bout de course. Mais ça, c’est une autre histoire. Mon avocat, un morveux de même pas trente ans, voulait que je vous contacte par mail ou par téléphone. « C’est ce qui se fait, de nos jours, monsieur Davis ». J’ai dit non. Enfin, très exactement, j’ai dit : « Merde ». J’avais envie de causer avec vous, gentiment, de vous raconter une partie de ma vie. Les vieux aiment bien faire ce genre de trucs. 

Commençons par planter le décor : Los Angeles, au milieu du siècle dernier. Ça fait un bail, pas vrai ? J’étais déjà dans le coin. Le Hollywood dans lequel je vivais en 54 me filait la gerbe. C’était celui des ploucs. Des perdants, débarqués de leur cambrousse pour conquérir la ville. Et, la tête farcie de bouts d’essai, de castings, de on-vous-rappellera, ils se retrouvaient serveurs dans des drive-in. Moi je venais d’ailleurs. Je venais des collines, là où se planquaient ceux qui comptaient à Hollywood : les acteurs sous contrat, les producteurs. Je ruminais ma foutue malchance. J’avais été scénariste pour la Warner ! J’avais bouffé chez Errol Flynn et sa femme, sur Mulholland Drive ! J’avais été invité aux petites sauteries de Joan Crawford ! Et un jour, on m’avait délogé de là d’un coup de pied au cul. À l’époque dont je vous parle, j’étais plus rien. Je créchais dans un bouge sur Temple Street.
Une starlette avec qui j’avais partagé quelques parties de jambes en l’air, Eva Peters, venait de se suicider. Elle avait sauté d’une lettre du panneau Hollywood. Comme Peg Entwistle dans les années 20. Et pour les mêmes raisons : elle arrivait pas à percer. Seule différence : Peg s’était jetée de la lettre H, et Eva du L. Peut-être qu’Eva aurait préféré sauter du H, elle aussi, mais manque de pot, il s’était cassé la gueule au début des années 40 et personne n’avait songé à le réparer. 
Hollywood perdait vraiment la boule. Au sens propre comme au figuré. 
Des filles comme Eva, on en voyait passer des centaines. Elle venait de Milwaukee. Dans ces trous paumés, on a pas le sens des réalités. Gamine, on lui répétait : « Quelle jolie gosse ! On dirait Shirley Temple. Tu pourrais être actrice ! » À dix-huit ans, elle monte dans un bus, direction Los Angeles. Elle passe des bouts d’essai, « souris, regarde la caméra », pendant que des connards lui tripotent le cul. Finalement, elle signe à la Paramount, deux petits rôles dans des comédies. Son contrat n’est pas renouvelé. Six mois après son arrivée, elle bossait de nuit au drive-in de Melrose Place. Avec ses patins à roulettes aux pieds et son minishort qui lui moulait les fesses, elle prenait votre commande pour un dollar de l’heure. C’est là-bas que je l’ai connue. Une chouette petite. Mais pas faite pour ça. Elle disait : « Je pourrais toujours rentrer chez moi. » Mais elle pouvait pas. Peut-être que vous connaissez ça, vous aussi. Cette sensation d’être une mouche coincée dans une toile d’araignée. Vous savez qu’il faudrait laisser tomber et rentrer dans le rang, prendre un boulot de merde, épouser votre copain du lycée, mais rien n’y fait, cette ville vous est rentrée sous la peau. Hollywood et ses lumières la nuit. Hollywood et ses étoiles. Les promesses qu’elle vous chuchote à l’oreille pendant qu’elle vous suce le sang. Vous êtes foutu. 
Pauvre Eva ! Son joli petit corps tout cabossé était à peine enterré que les problèmes ont commencé pour moi. Enfermé dans ma piaule, devant ma machine à écrire et mon verre de whisky, j’essayais de me sortir des doigts le chef-d’œuvre qui allait rafler le National Book Award et me rendre mon train de vie. Comme l’inspiration venait pas, je me contentais d’un récit noir à refourguer à un pulp magazine. Ça payait pas beaucoup mais au moins ça me permettait de manger. J’avais un certain talent pour le genre : pas de blabla, beaucoup de bastons et de mots d’argot. C’était tout moi. 

Maintenant, soyez gentille, ma jolie, laissez-moi vous raconter mon histoire comme si j’étais encore le Tim Davis de cette époque. Je vais vous dire un secret : derrière ce vieux débris de quatre-vingt-quatorze ans, y a toujours le petit gars de trente ans qu’il faut pas chercher. 

Imaginez la scène façon vieux film en noir et blanc, si ça vous fait plaisir : je suis dans la chambre de mon hôtel miteux quand, un jour, ma logeuse frappe à la porte. 
J’ai pas répondu, j’avais pas payé le loyer. J’étais quasi sûr qu’elle avait entendu le bruit des touches. Je tapais dessus en imaginant que c’était la gueule de tous ceux que je pouvais pas blairer et qui faisaient de ma vie un enfer. 
— Davis ! elle a crié à travers la porte. Je sais que vous êtes là. Téléphone pour vous !
Personne ne savait que j’avais déménagé. Y avait pas trente-six solutions. Soit c’était un rédacteur de Thrilling Detective qui appelait pour dire qu’ils prenaient ma nouvelle, « Les Morts causent pas ». Soit c’était le retour des emmerdes. 
J’ai ouvert et Mme Evans est apparue. Une beauté fatale : cinquante-cinq ans minimum, cheveux noirs, moustachue, les seins jusqu’au ventre. J’avais pensé qu’au lieu de lui payer le loyer, je pourrais... enfin, je vais pas vous faire un dessin. Mais non. J’avais beau être plein de bonne volonté pour m’en sortir, ça, c’était au-dessus de mes forces. Au début, elle m’aimait bien, la vieille. Elle me montait du ragoût. Me faisait de grands sourires avec ses grandes dents jaunes. Et puis, elle avait fini par piger qu’elle et moi, ce serait pas possible. Depuis, plus de ragoût et elle pouvait plus me blairer. 
— Davis, elle a dit alors que j’essayais de passer dans le couloir sans la toucher, le loyer de la semaine ?
— Il arrive, madame Evans. C’est un rédacteur de la revue Thrilling Detective qui appelle. Ils vont publier une de mes nouvelles. 
— Si je ne l’ai pas demain, vous dégagez.
Je lui ai fait mon sourire « t’en fais pas tu l’auras ton blé ». Mais en dedans, j’étais rétamé. 
Je venais de perdre mon boulot de serveur à cause d’un figurant qui se prenait pour Errol Flynn. Il m’avait reconnu et voulait se payer ma tête pour amuser ses copains. Il savait pas à qui il avait affaire ! Le type jouait les durs à l’écran, mais en réalité il était pas plus lourd qu’un mioche de douze ans. D’un bras, j’avais envoyé son costume à cent dollars nettoyer une table. Il avait chialé, se couvrant la gueule avec son coude.
— Me pète pas le nez, Tim, c’est mon gagne-pain !
J’en étais resté là parce que, dans le fond, je suis un bon gars moi, sauf que ce con de patron n’avait rien voulu savoir et m’avait viré. 
J’ai pris le combiné sous les petits yeux globuleux de ma logeuse. Je l’ai regardée avec insistance. Rien à faire, elle voulait pas rater la conversation. Je me suis tourné contre le mur.
— Allô ? 
Au bout du fil, une voix d’homme. Il parlait du nez.
— Vous êtes bien Tim Davis ? 
— Ouais.
— Vous avez trente-deux ans. Originaire de New York, dans le Bronx, vous êtes arrivé à LA il y a douze ans. Profession : ancien scénariste pour la Warner. Serveur maintenant. Est-ce correct, monsieur Davis ?
— Ouais... Je viens de quitter mon boulot. Pour me consacrer à l’écriture. Mais je suppose que vous allez pas écrire ma biographie ? On peut en venir aux faits ?
La voix a continué, ignorant ma remarque : 
— Vous êtes bien le Tim Davis qui fréquentait Eva Peters, la starlette qui s’est suicidée la semaine dernière ?
J’ai ouvert la bouche pour rectifier, puis j’ai laissé tomber. Ils cherchaient sans doute à racoler. Je voyais déjà l’encart qu’ils allaient écrire sur moi juste avant ma nouvelle : « Tim Davis sortait avec Eva Peters, cette si belle actrice qui a récemment mis fin à ses jours. » Je n’aimais pas ça, mais je ne pouvais pas les contrarier tant que je n’avais pas le chèque entre les mains.
— Oui. 
Les journalistes sont des putains de vautours ! Personne s’intéressait à cette pauvre Eva de son vivant, mais morte, c’était du pain béni ! Le Los Angeles Times avait publié une double page consacrée à sa vie, à son enfance misérable entre son père alcoolique et sa mère qui enchaînait les petits boulots pour faire vivre la famille. Ils avaient réécrit l’histoire, m’avaient collé de force dans le rôle du fiancé éploré. « ENCORE UN COUP DUR POUR TIM DAVIS ! IL LES ENCHAÎNE !! SA FIANCÉE SE SUICIDE !!! » Ils avaient passé sous silence ses autres fréquentations. Je vous l’ai dit, Eva était une chic fille. Son seul défaut : elle savait pas dire non. Alors des « fiancés », elle en avait eu à la pelle, des paumés qui lui taxaient ses derniers dollars, des gogos se faisant passer pour des agents prêts à lui décrocher tous les rôles. J’étais fou que mon nom soit sorti dans la presse. J’avais pas besoin qu’on le rappelle à certaines personnes.
— C’est vous aussi qui avez volé au scénariste Jim Smith sa pièce d’un dollar ? Je veux dire... pas n’importe quelle pièce de monnaie. Celle qui avait appartenu à Harvey Henderson Wilcox, le notable qui a fondé Hollywood en 1886 ?
J’ai failli lâcher le combiné. Ma main était toute molle, comme si le sang s’était retiré de mon bras. Si ce gars-là travaillait pour Thrilling Detective, moi j’étais le président des États-Unis. Les seules personnes à être au courant de cette histoire, c’était Jim et ses hommes de main. 

Il faut que je vous en dise un peu plus sur cette foutue pièce. Après tout, c’est elle qui a gâché ma vie. Elle m’a envoyé fissa des collines d’Hollywood à mon hôtel minable. Ce con de Smith, mon collègue à la Warner et ancien meilleur ami, avait dilapidé toute sa fortune pour acheter cette stupide pièce d’un dollar ! Il était en plein délire. Il se pavanait avec en racontant à tout le monde qu’elle était magique. Le gars qui la lui avait refourguée lui avait promis qu’elle allait le rendre riche. Selon la légende, le père de Wilcox la lui avait offerte quand il avait trois ans en lui disant qu’elle lui porterait chance et serait la première d’une longue lignée. Il s’était pas trompé ! Ce sacré Wilcox s’était mis plus que bien par la suite. 
Trois ans auparavant, j’avais emprunté la pièce de Jim. Oh, c’était juste une blague. Je comptais la lui rendre. Mais il avait dépassé les bornes : ce barge avait engagé des types pour me traquer, me refaire le portrait et récupérer sa pièce. 
J’ai préféré mentir. 
— Je ne vois pas de quoi vous parlez. Si j’avais une pièce d’un dollar, là maintenant, j’irais me payer un coup à votre santé. 
J’ai raccroché. La vieille Evans me fixait. 
— Ça n’avait pas l’air d’être un rédacteur. 
— Vous avez raison. Faux numéro. 
J’essayais de réfléchir à ce qu’il fallait faire. Pas facile avec trois verres de whisky dans un estomac vide. S’ils m’avaient retrouvé, je ne pouvais plus rester ici. C’était à cause des articles sur Eva dans la presse, j’en étais certain. Il leur avait suffi de se rendre au drive-in où elle travaillait, j’y allais tous les jours. Ils avaient dû me repérer puis me suivre jusque chez moi. 

Les poils se dressèrent sur mes bras quand je repensais à la dernière petite visite que les hommes de main de Jim m’avaient rendue. À l’époque, je squattais chez Arthur Nols, sur Beachwood Drive, un de mes derniers amis à la Warner. Sympa mais un peu matérialiste. Il avait fait décorer sa propriété par les Eames, ce couple de designers que tous les richards d’Hollywood s’arrachaient. 
Un jour, j’étais seul chez Arthur. Je roupillais sur le canapé. Un sosie de Mickey Rooney avait surgi dans le salon. Il ne m’avait pas fait peur du haut de ses un mètre soixante. 
— Elle est où, la pièce ? il avait aboyé.
Un gosse qui fait un caprice. J’avais rigolé. 
— Cherche-la toi-même. Moi, j’ai mal au crâne.
Et là, j’avais vu les deux autres types. Un mètre quatre-vingt-dix. Chacun une matraque dans les mains et un sourire sadique. Je m’étais radouci.
— Tout compte fait, vous dérangez pas, j’vais aller vous la chercher.
J’avais essayé de sauter par la fenêtre de la cuisine, mais un des deux costauds m’avait retenu par la ceinture du pantalon. Ils avaient commencé par me foutre à poil, puis avaient fouillé la maison d’Arthur. Rien à cirer des meubles Eames, ils avaient tout bousillé. Je ne voulais toujours rien dire. Alors, les deux gorilles m’avaient cassé la gueule. Le rouquin les encourageait en tapant dans ses mains, un vrai psychopathe. Ils m’auraient tué, je crois, si un voisin n’avait pas appelé les flics. Quand ils étaient arrivés, les gars avaient filé. Il n’y avait plus que moi, en tenue d’Adam, pissant le sang au milieu d’un salon défoncé. 
— Qu’est-ce qui s’est passé ici ? avait demandé un des flics. 
Ses yeux allaient dans tous les sens, des meubles à mon pénis. 
— Un coyote est entré pendant que je dormais... Ben quoi, ça vous arrive jamais à vous de dormir à poil ? J’ai eu la trouille de ma vie. Je l’ai poursuivi dans la maison. Il a fait quelques dégâts. Moi, je me suis cogné en lui courant après. Finalement, il est ressorti tout seul par la porte de derrière, ouf !
Les flics avaient trouvé deux bouteilles de whisky vides près du canapé et ils en avaient conclu ce qu’ils voulaient. 
Quand il était rentré chez lui, Arthur m’avait foutu dehors. Je savais qu’il m’avait hébergé parce qu’il avait un faible pour moi. J’avais essayé de l’amadouer en usant de mon charme, mais rien n’y avait fait. Il tenait entre ses mains les débris de ses meubles Eames et me regardait comme si j’avais été un meurtrier. Et visiblement, l’idée de coucher avec un meurtrier ne l’excitait pas. J’ai connu une fille, dans le temps, une figurante, elle aimait qu’on lui raconte des trucs sordides pendant la baise. Fallait inventer qu’on avait buté un mec, lui décrire son corps sanglant. Ils sont tous cinglés à Hollywood, de toute façon. J’avais fichu le camp de chez Nols après lui avoir signé une reconnaissance de dettes de plusieurs milliers de dollars. En 54, j’avais remboursé à Arthur vingt-quatre dollars et dix cents. Et l’état de mes finances n’avait pas l’air de vouloir s’améliorer. 

— Et ce grand type blond, dehors, a dit Mme Evans, celui qui demande tout le temps après vous, c’est un rédacteur lui aussi ?
Merde ! Ils étaient déjà là ! 
— Un type blond, quel type blond putain ?
Je me suis penché à la fenêtre pour regarder dans la rue. Il y avait quatre ou cinq types blonds en bas. 
— Je ne sais pas ce que vous trafiquez Davis, mais c’est pas le genre de la maison ! J’ai jamais cru que vous étiez vraiment écrivain de toute façon... Faut voir comment vous parlez. Je vais vous demander de me payer et de vous en aller. 
L’un des types a levé la tête vers moi. J’ai paniqué et filé par l’escalier de service, accompagné par les cris de la vieille Evans : « Voleur ! Bandit ! Arrêtez-le ! » 

Dehors, j’ai marché au hasard, me méfiant de chaque personne que je croisais. Je vérifiais que je n’étais pas suivi. J’ai fait le fond de mes poches et dégoté un cent. Je suis rentré dans un café. Je rêvais d’une bière pour me retaper. Trop cher. J’ai commandé un café. On m’a apporté un truc dégueulasse que j’ai pas pu boire. 
Cette journée était pourrie. J’étais prêt à abandonner la partie. Attention, je ne parlais pas de rendre sa pièce à Smith ! Mais je pouvais la revendre. J’aurais pas craché sur une rentrée d’argent. Sauf qu’en faisant ça, je prenais le risque de tomber sur un acheteur mandaté par Jim. Hors de question qu’il revoie sa pièce ! Elle était en sécurité dans l’appartement d’Eva, mais sa colocataire, une autre pseudo-actrice, m’avait demandé de trier ses affaires pour remettre la chambre en location. L’envie de faire fondre la pièce me prit. La faire fondre et envoyer à Jim la boule de métal. La tête qu’il ferait ! Il serait capable de s’en faire péter le palpitant.
Je riais tout seul devant mon café imbuvable quand le type est entré. Grand. Blond. Il portait une mallette. C’était lui que j’avais vu de la fenêtre de l’hôtel. Je me suis levé d’un bond et j’ai cherché à fuir. Mais j’étais dans le fond de la salle et il n’y avait pas d’autre issue. 
— Monsieur Davis, par pitié, il a dit, arrêtez de me faire courir. Je m’appelle Robert Crawford, je suis notaire. Je ne vous veux aucun mal, au contraire. 
J’ai reconnu le gars du téléphone au nasillement de sa voix. Il avait pas l’air méchant, mais l’affreux rouquin non plus, alors ça voulait rien dire. Peut-être que les deux costauds attendaient dans la rue. J’ai regardé le patron derrière son bar. Quatre-vingts ans. Rien à attendre de ce côté-là. Pas d’autre client à part le blond et moi. Je me suis dirigé vers la sortie. Un gars d’une quarantaine d’années, en bonne forme physique, attendait devant le café. 
— Ce type dehors, il est avec vous ?
— Oui, a dit le blond. Il est détective. C’est lui qui vous a retrouvé. 
— OK. Je suppose que je suis cuit. Bravo, ce salaud de Smith a gagné, finalement. 
Je me suis laissé tomber sur une chaise. 
— Soyez sympa Crawford, offrez-moi une bière ! Vous la mettrez sur le compte de votre employeur. Salaud de Smith !
Le blond a commandé deux bières. 
— Écoutez, monsieur Davis, vous faites erreur. Je n’ai rien à voir avec Jim Smith.
— Alors c’est qui votre mystérieux employeur ?
Les bières sont arrivées et j’ai descendu la mienne. Blondinet a poussé la sienne vers moi.
— Tenez, vous pouvez boire celle-là aussi. Ma femme déteste quand je sens l’alcool. Vous avez déjà entendu parler de Bill Lowell ? 
— Bill Lowell ? C’est un des types engagés par Jim ?
J’ai sifflé la bière aussi vite que la première. 
— Pas du tout. Bill Lowell est un magnat d’Hollywood. Dans les années 10, il a contribué à la création d’Hollywood telle qu’elle est aujourd’hui. Il avait une trentaine d’années, comme vous, et était à la tête d’une belle fortune. On ne sait pas trop d’où il venait ni comment il avait amassé autant d’argent. Lui-même était assez évasif sur le sujet. On ne lui connaît aucune famille. Il ne s’est jamais marié, n’a pas eu d’enfants. 
— Le sage homme, j’ai dit. 
— Il a fondé le studio Mysteries, spécialisé dans les films noirs, avec le succès que vous lui connaissez sans doute. 
— Ouais. Ça, c’est mon domaine, j’connais. 
— Bill Lowell est mort la semaine dernière. 
— Désolé. Je pourrais avoir une autre bière ? À la santé de ce bon vieux Billy ?
Crawford a commandé une autre bière. 
— Ne soyez pas désolé. M. Lowell est mort à soixante-dix-neuf ans. Il a eu une belle vie. 
— Super, j’ai dit.
La bière est arrivée. J’en ai bu une grande gorgée mais j’ai failli m’étouffer avec quand Crawford a lâché :
— M. Lowell a décidé de faire de vous son héritier. 
J’ai ri à en avoir mal au ventre. 
— Et Smith me croit assez con pour avaler ça ? C’est quoi son plan ? Il peut pas se contenter de me faire casser la gueule par ses sbires, comme d’habitude ? 
— Vous semblez obsédé par cette histoire, monsieur Davis. Si je peux me permettre, vous devriez peut-être vous excuser et rendre cette pièce à Jim Smith. 
Je me suis retenu de lui coller mon poing dans la gueule. 
— M’excuser ? Ma parole, vous êtes bourré ? Je dois vous rappeler que cet enfoiré m’a fait virer de la Warner ? 
— J’ai bien peur que ce ne soit vous, monsieur Davis, qui ayez un peu forcé sur l’alcool. D’après ce que j’ai compris, vous aviez couché avec sa fiancée ? 
J’ai pas moufté. Dès qu’il est question de relations humaines, les gens sont trop bornés, ils comprennent jamais rien. Je vous le demande à vous, est-ce que, pour une histoire de cul, on fout en l’air une amitié vieille de vingt ans ? 

Jimmy et moi, on venait du même quartier, à New York. On était comme des frères, vous comprenez. Putain, ça compte quand même ça, non ? Il avait un an ou deux de plus que moi alors il s’était toujours comporté comme un grand frère. Comme un père, presque, puisque j’avais jamais vu la tronche du mien. Jim m’avait empêché de mal tourner à un moment où je ne voyais aucune perspective d’avenir, à part reprendre le flambeau du caïd du quartier. C’est vrai que j’étais doué de mes mains, j’avais un bon direct. Mais tous les deux, on partageait la même passion : on écrivait. Il était le seul à lire mes textes. J’avais l’impression que c’était un secret honteux, un truc qu’on fait quand on est tout seul mais qu’il faut surtout pas révéler aux autres sous peine qu’ils s’en servent contre vous. 
J’étais le plus talentueux. Jim avait autre chose. Le sens de la débrouille. Et quand on l’a pas, on n’est rien, un crève la dalle que personne connaît. Heureusement, Jim se démerdait pour nous deux. Il avait confiance en l’avenir. Niveau familial, il avait pourtant pas été mieux loti que moi, affublé de parents qui se comportaient comme des gosses et pensaient qu’à s’amuser au lieu de garder du fric pour nourrir leurs mômes. Jim, ça l’atteignait pas. C’était comme si quelqu’un – Dieu ? – était venu le voir et lui avait dit : « Salut mon gars. Écoute, va falloir que tu patientes un peu, ton enfance va pas être terrible, mais après, crois-moi, tu prendras ta revanche. » Jim pensait que lui et moi, on pourrait faire de grandes choses. Il arrivait presque à m’en convaincre quand il divaguait pendant des heures sur nos futurs succès. Il est parti à LA un an avant moi. Ma mère était en train de mourir d’une cirrhose du foie. Elle avait trimé pour que j’aie toujours de quoi manger, pour que le minable appartement dans lequel on vivait ressemble à quelque chose, alors c’était le moins que je pouvais faire : être là pour elle, jusqu’au bout. Ma mère, elle croyait en moi. Avant de mourir elle disait : « Finies les bêtises, hein, mon fils. Fais confiance à ton ami, ce Jim Smith, il t’apportera que du bon. Tu vas leur montrer, à Hollywood. » Et moi, je pensais à toutes ces choses que j’avais pas : l’argent, la reconnaissance, le pouvoir, un chapeau neuf, et le désir de les avoir me vrillait l’estomac. Jim avait trouvé une place de scénariste à la Warner. J’en avais chialé de joie en lisant sa lettre. Il avait sympathisé avec un mec qui bossait comme costumier, puis grâce à lui il avait rencontré un metteur en scène et de fil en aiguille... Bon sang, Jim était incroyable ! J’étais sûr que si j’avais sympathisé avec un costumier, il en aurait jamais résulté un poste de scénariste à la Warner ! Il avait même réussi à les convaincre, alors qu’ils ne m’avaient jamais vu, que je leur étais indispensable. 
Quand j’étais arrivé, la place m’attendait et on avait travaillé en duo. On faisait des scénarios de Boy Meets Girl. J’étais furieux de gâcher mon talent sur ces merdes ! Ce que je voulais, c’était écrire des films noirs. Des trucs qui parlaient de la dureté de la vie et pouvaient vous rapporter un Oscar. Un jour, les patrons en ont eu marre de m’entendre me plaindre et ils nous ont enfin commandé un scénario ! On a écrit l’histoire d’un gars qui vient de New York pour être acteur et qui tue un type, un autre acteur, par accident. Le destin s’acharne contre lui. Ça finit mal, bien sûr. L’actrice qu’ils avaient choisie pour faire la copine du héros était encore inconnue à l’époque. Lucile Lou. Le film a été un succès. On a raflé l’Oscar du meilleur scénario. « Tout ça, c’est grâce à ma pièce », arrêtait pas de dire Jim. « Elle me porte chance et ce n’est que le début ! » Il la tournait et la retournait dans la paume de sa main. 
J’y suis pour rien dans ce qui s’est passé après. Je savais pas que Jim et Lucile avaient une liaison. Enfin, je savais pas que c’était sérieux pour Jim. Qu’il voulait l’épouser. Je vous l’ai dit, c’était un rêveur de toute façon. On épouse pas les filles comme elle ! Après une soirée, on s’est retrouvés tous les deux, Lucile Lou et moi. On a couché ensemble. Ça s’est su et, du jour au lendemain, on m’a viré de la Warner. Impossible de m’expliquer avec Jim. Il m’avait expulsé de sa vie, moi, son plus vieil ami ! Elle avait quoi de spécial, cette blonde ? Il avait qu’à sortir sur Hollywood Boulevard, il en pleuvait des comme elle. 
Pour me venger, je me suis introduit chez lui une nuit, pendant qu’il dormait, et j’ai pris sa pièce à la con. 

— On a tous les deux nos torts, en définitive. Si on trouvait un arrangement ?
— Monsieur Davis, pour la dernière fois, je ne suis pas là pour ça. Je connais tous ces détails parce que M. Lowell nous a demandé d’enquêter sur vous. 
Crawford a ouvert sa mallette et en a sorti une liasse de papiers.
— D’ailleurs, si vous me permettez, il a ajouté, j’ai cru comprendre que vous aviez un petit penchant pour l’alcool...
J’ai terminé ma bière, ça m’a occupé les mains, qui me démangeaient.
— Et vous auriez fait quoi, vous, à ma place ? J’ai tout perdu ! Mon boulot, mes amis, ma notoriété... Y a de quoi avoir besoin d’un petit remontant, non ?
Il a hoché la tête. 
— Bien sûr... Mais d’après les informations que nous avons recueillies sur vous, ce besoin de réconfort date d’avant votre licenciement. À la soirée de remise des Oscars en 1951 par exemple, vous étiez un peu... enfin, votre discours de remerciement n’était pas très cohérent.
— C’était l’émotion !
— Et ensuite, vous vous êtes jeté sur Marilyn Monroe et l’avez embrassée à pleine bouche et vous avez...
Ce gars-là était un fouille-merde, il valait pas mieux qu’un journaliste ! Je me suis levé de ma chaise. Il m’a retenu par la manche.
— Attendez monsieur Davis, lisez ça d’abord.
J’ai lu le début. « Je soussigné Bill Lowell, en pleine possession de mes moyens, lègue toute ma fortune, qui s’élève à un montant de... » Mon cœur a raté deux ou trois battements quand j’ai vu le chiffre inscrit... « à monsieur Tim Davis ». Je me suis laissé retomber sur la chaise. Je commençais presque à y croire.
— Pourquoi moi ? Attendez... Ne me dites pas que ce gars-là est... mon père ?
Je ne sais pas pourquoi, je pensai soudain à une version encore jeune de ma mère, dans une vieille robe reprisée, en train de marcher sur un trottoir, là-bas, dans le Bronx, tandis qu’une limousine aux vitres teintées la suivait. À l’intérieur, le vieux Bill Lowell qui la reluquait. 
Crawford a retenu un petit rire. On aurait dit qu’il avait le hoquet. 
— Non, non, vous n’y êtes pas. M. Lowell vous a rencontré une fois et vous a trouvé fort sympathique. 
— Ah bon ? À la Warner ? 
Aucun souvenir d’avoir jamais rencontré ce type. Et quelqu’un qui m’avait apprécié, ça paraissait louche.
— En quelque sorte. Vous lanciez des pierres sur les bureaux. 
De ça, je m’en souvenais. C’était juste après que Mickey Rooney et ses copains m’avaient rendu visite. Furieux et couvert de sang – mais rhabillé –, je m’étais pointé au bureau. 

— Smith ! Descends qu’on s’explique, connard ! Descends ou je la donne à un mendiant, ta pièce chérie !
Je hurlais devant sa fenêtre. Effectivement, un vieux était sorti d’un bureau voisin et m’avait regardé d’un air amusé.
— Qu’est-ce que t’as Ducon ? Tu veux mon portrait ?

— Je l’ai insulté, j’ai dit à Crawford. Et vous prétendez qu’il m’a trouvé sympathique ?
— Vous étiez tout à fait la personne qu’il recherchait, monsieur Davis. Et l’enquête que nous avons menée sur vous n’a fait que le confirmer. Seulement, veuillez vous reporter à la dernière page. Il y a une petite clause que vous devrez respecter. 
— Ah, je savais qu’il y avait une crasse !
— Pas du tout, monsieur Davis. C’est une clause qui repose sur votre bonne foi. Si vous ne la respectez pas, votre argent nous reviendra après votre décès et notre cabinet d’avocats choisira un héritier. Cependant, vous aurez de toute façon profité de l’argent pendant toute votre vie. 
— Bon, c’est quoi cette clause ?
— M. Lowell vous demande de choisir un héritier. J’insiste bien sur ce terme. L’argent ne pourra pas revenir à vos enfants. Il vous faudra choisir votre héritier selon certains critères. Vous devrez trouver quelqu’un... comme vous. Enfin, vous voyez ? 
— Un écrivain ?
Crawford s’est raclé la gorge. 
— Excusez-moi... Ce fichu rhume ne veut pas me laisser tranquille. Non, pas un écrivain. Un type un peu... enfin, vous voyez. 
Il a sorti un mouchoir de la poche de sa veste. Il l’a tapoté sur ses narines plus qu’il ne s’est mouché et il a dit, la bouche contre le mouchoir :
— Un... raté, pourrions-nous dire. 
— Un raté ! Je ne vous permets pas de me traiter de raté, vous et votre... votre macchabée de patron !
Heureusement qu’il était mort, ce vieux fossile de Lowell, parce que j’avais eu envie de lui coller un pruneau entre les deux yeux. 

Je pense que vous allez accuser le coup vous aussi. Ça fait jamais plaisir de se faire traiter de raté. Mais ce n’était pas une blague, j’ai eu le pactole ! Et avec du recul, c’est vrai que ma vie était un peu chaotique à cette époque. J’ai repris le studio de Lowell, Mysteries, et j’ai sorti les films que je voulais. Mon seul regret, c’est que cet idiot de Jim Smith soit mort avant de me voir nanti comme un nabab ! Il a eu un accident de voiture en rentrant d’une soirée trop arrosée sur les collines d’Hollywood au moment où je touchais l’héritage. Mais j’ai gardé sa pièce. On m’enterrera avec ! Jim avait raison, vous voyez comme elle m’a porté chance ! 
Je n’ai pas eu d’enfants. De toute façon, ils auraient rien palpé puisque c’était à moi de choisir un héritier. J’ai vérifié, le contrat ne stipule pas que l’héritier doive être de sexe masculin. Aussi, je vous ai choisie. Vous me rappelez Eva. Pauvre gosse. Pour survivre dans cette jungle, faut avoir la tête dure. Ou posséder la pièce magique de Harvey Wilcox, ah ah ! Si les studios ne veulent pas de vous, au diable les studios, achetez-les ! J’espère que ce courrier vous parviendra avant que vous n’ayez l’idée stupide de sauter d’une lettre vous aussi. Vous allez bientôt recevoir des nouvelles de mon notaire. 

« Sacrée Hollywood ! 
Ville aux drames innombrables, 
Tragique et pitoyable, 
Bobards, bazar, génie, 
Incroyable pot-pourri 
Invraisemblablement sublime... » comme dit la chanson.

Bien à vous, veinarde ! 
Tim Davis.

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Cette lettre au destinataire mystère tient en haleine le lecteur jusqu’à son dénouement. Le récit, dans ses circonvolutions, est parfaitement

Lire la suite
618

Un petit mot pour l'auteur ? 188 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Je viens de relire ce magnifique texte dans le "C'est la lose" édité par ShE et me suis de nouveau régalée... Rien de neuf sur votre page, hélas...
Bonne journée.

Image de Yanis Auteur
Yanis Auteur · il y a
Mes 5 voix c'est merveilleux
Je vous conseille aussi mon histoire
Et voici le lien ci vous voulez faire un tour 😊
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-10

Image de Isabelle Isabella
Isabelle Isabella · il y a
Bien enlevé cela m’a beaucoup plu, merci
Image de Eric Lelabousse
Eric Lelabousse · il y a
Une nouvelle "cinématographique" pleinement réussie. Bravo.
Image de Alain Derenne
Alain Derenne · il y a
Pardon merci et non mersi
Image de Alain Derenne
Alain Derenne · il y a
Je m'abonne, super texte j'ai bien aimé... mersi
Image de B Marcheur
B Marcheur · il y a
Je me suis laissé emporté dans ce monde "cinéma noir et glauque" mais assez fascinant. Bravo pour ce texte.
Image de Romane González
Romane González · il y a
Merci Marcheur!
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
passionnant.
Image de Romane González
Romane González · il y a
Merci Stéphane! C'est très gentil!
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Très hollywoodienne cette nouvelle ! Bravo, Romane ! Je clique sur j'aime.
Image de Romane González
Romane González · il y a
Merci Jean!
Image de JACB
JACB · il y a
C'est un long parchemin qui garde son mystère jusqu'au bout. Quelle lettre fabuleuse, bravo Romane, le jury ne s'y est pas trompé!
Seriez-vous partant pour une "Capture en haute montagne" sur ma page ?
Et merci pour ce moment de lecture passionnant.

Vous aimerez aussi !