Sable noir (co-écrit avec Pierre-Hervé Thivoyon)

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Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

En arrivant dans sa chambre d’hôtel, Édouard s’affala sur le lit sans même ôter ses bottes, étourdi et le corps encore vibrant des secousses de la route.
Il avait roulé d’une traite. Le compteur de sa nouvelle Ducati Monster affichait 830 kilomètres. Cette descente Strasbourg-Marseille avait été un moment de plaisir absolu. Rien n’égalait la sensation combinée de fragilité et de puissance qu’il ressentait quand il frôlait les cent quatre-vingts. Pendant ces quelques heures de route, seul son corps avait compté. Mais maintenant, couché sur ce lit, reprenant lentement contact avec l’immobilité du monde, il était envahi d’une anxiété diffuse, une vulnérabilité qu’il ne comprenait pas.

«C’est idiot, se dit-il, tout se déroule à merveille.» Édouard doutait rarement de lui-même. Il savait qu’il possédait un instinct solide, celui que partagent les bêtes traquées et leurs chasseurs, un instinct aigu de survie. Sa chambre donnait sur le Vieux-Port. Il se releva, alla s’accouder au balcon et respira profondément. Le jour se noyait dans le soir avec une débauche de couleurs et d’odeurs. La ville ondoyait de lumière et les millions de petites vies qui la composaient semblaient converger vers le soleil couchant, riant et s’interpellant avec insouciance. «Marseille est une pute qui sent la mer, le flouze et les chrysanthèmes», disait toujours Milo. Ce bon vieux Milo. Milo le pote, le frère. Milo l’énigmatique, le dangereux.

Édouard, que personne n’aurait osé défier, sur un ring, au billard ou même d’un simple regard, pensa soudain à sa mère. Il la revoyait, dans sa cuisine, petite femme recroquevillée, toujours un torchon à la main, s’occupant à la fois de sa maison et de lui, son fils unique, dont elle entendait régenter la vie. «Laisse tomber cette fille, on dirait une traînée, je ne veux pas de ça chez moi.» «C’est quoi ce boulot ? C’est pas digne de toi, ça, mon fils, ramasser les poubelles.» Et puis, souvent : «Je ne le sens pas ce Milo, il finira par t’avoir. Méfie-toi, mon fils, c’est ta mère qui te le dit». Il siffla deux filles en contrebas qui lui crièrent «crève, bâtard !» Il sourit. Marseille... «D’accord, je me méfierai de Milo !», se surprit-il à dire à voix haute, comme s’il répondait à sa mère. Mais pour le moment, c’est avec Karim qu’il avait rendez-vous pour dîner, et il était temps de filer.

Karim habitait à quelques centaines de mètres, mais Édouard prit la moto, histoire de prolonger le plaisir. Les gamins se retournaient sur la Ducati, poussaient des cris admiratifs, les filles lui jetaient de longs regards obliques. Édouard se surprit à chercher, dans les vieilles ruelles, la silhouette cassée de sa mère. Cela faisait plus de trois ans qu’il n’était pas revenu à Marseille, et les souvenirs l’envahissaient par vagues douloureuses et colorées. Le quartier, bien sûr, et puis la bande, les frères. Karim, le Bambin, l’innocent, celui que Milo tolérait parce qu’il le dominait totalement. Karim, fidèle par naïveté plus que par sens de l’honneur. Et Milo, le sombre Milo, qui l’avait appelé deux jours plus tôt, après plus de trois ans, et lui avait juste dit  : «Regarde par la fenêtre, et dépêche-toi de descendre, les clés sont dessus». Il avait ajouté, mielleux  : «Viens nous voir maintenant que tu as une bécane digne de ce nom». Viens nous voir... Édouard frissonna à ces mots. Il savait que la Ducati n’était pas un cadeau, certainement pas. Milo n’était pas le genre d’homme à faire des cadeaux.
Il faisait encore chaud. Marseille vibrait. L’orage annoncé avait éclaté plus à l’est, au-dessus de Cassis. La température avait baissé de deux degrés à peine, pas de quoi modifier les habitudes du quartier. Adroitement, Édouard se gara presque devant l’immeuble de Karim. Celui-ci devait le guetter, car il sortit dans la rue, les bras ouverts  : «Eddie ! Mon frère ! Que je suis content ! Viens, viens ! Il y a du nouveau par ici, tu sais...» Du nouveau ? De la part de Karim, Édouard s’attendait au pire. «Soit il a encore engrossé cette pauvre Fathia, soit il a acheté un lave-vaisselle...», songea-t-il cyniquement, en grimpant l’escalier pisseux qui menait à l’appartement.

«Entre, frère !» s’écria Karim en poussant la porte devant son invité. Les odeurs d’épices firent saliver Édouard. Mais un sourd pressentiment l’envahit. Quelque chose clochait... Le silence. Chez Karim, la télé bourdonnait en permanence et Fathia ne cessait de chanter, de crier sur les enfants, d’appeler une sœur, une cousine, un neveu. "Les silences en disent long" répétait sa mère. Édouard se retourna vers Karim qui, d’un hochement de tête, lui fit signe d’entrer dans l’appartement. Édouard eut une seconde d’hésitation, puis il sourit à son ami et lui tapa dans les mains comme ils le faisaient autrefois. Brusquement, avant que Karim n’ait eu le temps de comprendre, il le tira par le bras et le projeta en avant. Karim se retrouva entre les deux portes, à droite la chambre des filles, à gauche la salle de bain, d’où les deux coups de feu partirent. Karim s’écroula. «Du nouveau, hein ! Pauvre idiot...» murmura Édouard. Il claqua la porte et dévala les escaliers. Il eut juste le temps de démarrer la Ducati. Il eut l’impression que des balles sifflaient dans l’air brûlant.

Il ne prit pas le chemin de son hôtel, mais gagna les boulevards périphériques, fonçant droit devant lui. La nuit, qui tombait en même temps que les premières gouttes de pluie, lui offrait un refuge vacillant. Édouard réfléchissait au rythme de la route : à toute vitesse. Il s’était fait avoir comme un bleu : amolli par la vie strasbourgeoise, bêtement sentimental, il était tombé dans ce piège grossier. Comme un con, il avait enfourché son «cadeau» et était arrivé, la bouche en cœur, pour revoir les vieux copains... Il s’attendait à quoi ? La tournée des bars en se tapant dans le dos ? Des repas de famille à se remémorer les vieux souvenirs en buvant du cognac ? Il avait oublié que les tapis rouges, ici, étaient des mares de sang ?

Ce n’était pas la première fois que Milo cherchait à le baiser. À propos de filles et de fric, indirectement, en douce, sans que cela ne puisse être avéré. Mais cette fois, des balles avaient été tirées et des morceaux de cervelle de Karim dégoulinaient sur les livres et les poupées de ses filles. Jamais il n’était allé aussi loin. Édouard tenta de récapituler. Qui était visé ? Lui, ou Karim ? À première vue, c’était lui. Une exécution programmée, un classique règlement de comptes suite à de vieilles histoires. Tardif, mais minutieux. On offre une super bécane à l’ancien pote, on triture un peu la corde sentimentale, et il revient. Une jolie petite mise en scène. Imparable. Mais de Milo, on pouvait soupçonner un coup encore plus tordu, pour se débarrasser, non de lui, mais de Karim. Et, au passage, s’il venait à l’idée de la police de s’en mêler, il lui ferait porter le chapeau. Du Milo tout craché. Persuader Karim de lui tendre un piège : «Tu envoies Fathia et les gamines dans la famille, et tu invites Édouard à dîner, c’est tout, je m’occupe du reste.» Karim confiant, fidèle, obéissant sans se poser de questions.
Milo les connaissait trop bien tous les deux. Il savait qu'Édouard flairerait obligatoirement le traquenard dissimulé derrière les bonnes odeurs de cuisine et le sourire excessif de Karim. Il activerait ses réflexes de vieux professionnel. Karim, au final, serait tué. Sélection naturelle, en quelque sorte...
Brusquement, il pensa à Fathia. Comment réagirait-elle à la mort de son mari ? Ou alors... était-elle au centre de tout ? Milo leur avait présenté, un soir d’été : «Fathia, une copine...» Il en bavait presque, le Milo, mais la belle Fathia le traitait en camarade, évitait sa main, coupait gracieusement court à toute avance. On aurait dit un collégien penaud attendant son heure. Quand elle avait commencé à sortir avec Karim, Édouard avait vu Milo souffrir, vraiment, et pour la première fois avait éprouvé pour lui un sentiment voisin de la pitié. Mais le fier Milo n’avait rien dit, jamais, et la vie avait continué... Fathia... Était-elle complice, avait-elle tout manigancé avec Milo, pour se débarrasser de Karim ? Tout était possible... Édouard serra les dents, submergé par des émotions contradictoires, la peur, le soulagement, la méfiance, l’incertitude.
Il fit un demi-tour serré sur l’asphalte qui brillait. L’orage se rapprochait.

De retour dans sa chambre, il prit une longue douche, et se servit dans le Minibar. Il n’avait rien mangé de la journée, il ouvrit un sachet de cacahuètes. Trop salées. Il alluma la télé machinalement, mais en coupa le son au bout de cinq minutes, tous les sens en éveil. Ce n’était pas seulement l’orage, il y avait quelque chose dans l’air, ce soir, comme une malédiction que le sang de Karim n’aurait pas suffi à racheter. Édouard allait se lever pour attraper une autre fiole de gin quand il entendit quelques coups discrets sur la porte. Il retint son souffle. À travers la porte, il reconnut la voix de Fathia, qui l’appelait doucement.

Il tourna prudemment la clé. Elle lui souriait timidement. C’était une jolie femme, toute en rondeurs chaleureuses, avec de magnifiques yeux noirs. Édouard se sentit troublé. Elle posa une main, puis deux sur son torse nu, le poussant vers le lit. Édouard accepta sans réfléchir l’invitation à cette tendresse inattendue. Fathia lui sourit à nouveau, fit glisser sa robe. «Elle n’a vraiment aucune limite» se dit Édouard, en pensant au corps encore tiède de Karim. Puis il cessa de penser. Ils s’étreignirent farouchement, presque violemment, dans un état second d’urgence frénétique. Quand le calme revint, ils s’installèrent au balcon, nus, désormais enveloppés par l’obscurité, regardant la pluie, régulière, hypnotisante, qui s’abattait sur Marseille désertée. Fathia commença à parler.

«Ça a toujours été toi, Édouard, depuis le début. Dès la première fois, quand Milo nous a présentés, je suis tombée amoureuse de toi, mais je ne comptais pas à tes yeux, parce que Karim m’avait choisie, et que vous aviez ce foutu sens de l’honneur... Pauvre Karim, il était gentil, il a été un bon mari, un bon père pour les filles, mais... c’est de toi que je rêvais. Quand tu es parti, je me suis dit que ça irait mieux, que je parviendrais à oublier, et puis il y avait les filles... Mais tu continuais à hanter mes pensées. J’ai cru devenir folle. Alors un jour j’ai craqué. Milo était là, chez nous, comme souvent, il attendait Karim qui tardait à rentrer, ils faisaient leurs affaires, tu sais, moi je ne m’en mêlais pas... Ce soir-là, je lui avais servi un verre, et Karim n’arrivait pas, alors... J’ai craqué, je lui ai tout raconté, je lui ai dit que je t’aimais. Il m’a prise dans ses bras et m’a dit de ne pas m’inquiéter, qu’il allait te faire revenir et que tout s’arrangerait...» Elle frissonna. «Rentrons» murmura Édouard. Ils s’étendirent, les jambes emmêlées. Elle continua. «Je ne voulais pas ça. Je te jure. Karim ne méritait pas ça. Mais tu connais Milo... Si je ne lui avais rien dit, Karim serait toujours en vie. Peut-être. Ou Milo l’aurait éliminé de toute façon. Je ne veux pas me poser ces questions. Ce qui est fait est fait, et maintenant, tu es là, nous sommes tous les deux...» Elle se tut un moment, puis l’embrassa. «Tu peux lui dire merci, à ton pote ! Il t’offre sur un plateau une moto et la femme de ta vie, deux filles et un nouvel avenir dans ta ville de cœur ». Elle était agréablement enjouée. «Comment as-tu pu vivre à Strasbourg ? C’est presque l’Allemagne là-bas...» Édouard ne l’écoutait plus vraiment. Rien n’est plus ridicule qu’un amour offert. Quant à l’avenir avec elle, il n’y songeait pas une seconde. Il dessinait des cercles du bout des doigts sur ses hanches charnues, attendant patiemment qu’elle se taise. Le merdier. C’était exactement ça, il était dans un beau merdier. Il avait récemment lu un bouquin portant ce titre. Curieux comme dans les pires situations des détails insignifiants occupent notre esprit. À quoi Karim avait-il pensé au moment de mourir ?

Ils finirent par s’endormir. Édouard rêva de Karim jouant avec ses filles sur une plage de sable noir.

Quand il ouvrit les yeux, l’aube jetait des lueurs incertaines sur le plancher. La pluie avait cessé. Du port montait la rumeur confortable et morne d’une ville qui s’éveille. Fathia dormait toujours, la bouche entrouverte, respirant bruyamment. Édouard se leva et sortit sur le balcon. Le soleil renouvelait Marseille, comme chaque matin. Tout s’éclairait sur ce balcon. Milo voulait Fathia qui voulait Édouard, il avait donc tué Karim. L’histoire était trop simple pour s’arrêter là. Édouard sourit amèrement. Tout cela n’avait été qu’une mise en scène pour rassurer Fathia. Milo attendait son heure, comme d’habitude. Milo n’avait pas la même notion du temps que le reste des hommes. Il allait le balader quelques jours avant de l’éliminer. Sa mère avait raison, il aurait dû se méfier, depuis le début.

Édouard s’étira et regarda Fathia, finalement attendri. Elle rêvait sans doute à leur avenir merveilleux, sexe gluant, truanderie médiocre et cris d’enfants.
Il descendit, paya la chambre, hésita un instant devant la machine à café, puis sortit et enfourcha la Ducati. Il prit la route de l’Espagne. Il avait besoin de marcher sur une plage de sable noir. Et sa mère avait toujours adoré l’Espagne.
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Benoît Jeanjean · il y a
Eh non, une Ducati n'est pas une Bugatti, mais l'une comme l'autre, on les imagines rouges ! Rouge-sang, bien sûr, comme celui de Karim, le dupe de cette histoire sans morale, mais non sans âme. Il faudrait d'ailleurs mettre cette âme au pluriel, puisque l'histoire est écrite à quatre mains. Et pourtant, on ne perçoit pas les deux voix : tout cela est parfaitement harmonieux et mélodique, aucune dissonance de ton, à 180km/h sur les routes vers l'Espagne. Je ne dirais pas qu'il n'y a pas quelques clichés, mais peut-on... doit-on les éviter quand on veut faire genre ? Allez, c'est un thriller, et ça doit se sentir... On the road with Eddie !
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Annabel Seynave- · il y a
Le cliché est l’âme de la littérature 😁
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FLORENCE LE MASSON · il y a
Les rêves et l'avenir des uns ne sont pas toujours compatibles avec ceux de l'autre, belle collaboration, Pierre-Hervé et Annabel !
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Annabel Seynave- · il y a
Merci Florence ... En fait, on s'est bien amusés ! :)
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Line Chatau · il y a
Voilà un personnage qu'on aimerait voir réapparaître dans d'autres aventures. Merci à vous deux pour cet excellent moment de lecture.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci Line ... On réfléchit à une suite du coup ... :))
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Marie Mawhin · il y a
J'aime beaucoup: il y a une ambiance; il y a une structure suffisamment solide pour que le lecteur ne soit pas perdu, et en même temps assez de choses juste suggérées pour qu'on puisse se faire son propre petit film. Le ton un peu détaché fait un peu penser à l'atmosphère du film "Pulp Fiction".
C'est incroyable que ce texte ait été écrit à quatre mains, car on ne sent pas de rupture de style. Bravo, vraiment, et longue collaboration à vous deux!

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Merci ! C'est plaisant à lire et encourageant ça !
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Annabel Seynave- · il y a
Marie, je te présente Pierre-Hervé, qui m'a appris qu'une Ducati n'est pas une voiture ... Pierre-Hervé, je te présente Marie, qui m'encourage à écrire depuis XXX années (le chiffre est classé Secret Defense).
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Marie Mawhin · il y a
Ouf! Merci de ne pas trahir notre grand âge ;-)
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Bonjour Marie !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Merci collègue !
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Carl Pax · il y a
J'ai beaucoup aimé le contraste entre le mystère qui se dégage de ce héros lucide et le contexte comme estival, l'ambiance de quartier. L'intrigue nous conduit vers une histoire d'amour à sens unique, un peu déjantée, avec Fathia, un autre personnage glaçant de cynisme. Et en fond, le souvenir omniprésent de la mère disparue qui reste la référence, l'ancrage. Et aussi le sens de l'amitié qui questionne Edouard, qui ne le laisse pas dupe, et qui met en avant son propre cynisme face à son vécu antérieur. J'aime beaucoup les héros asociaux, qui cernent de façon efficace les travers d'autrui. Une co-écriture réussie, avec tous les ingrédients du début d'un bon polar :)
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Annabel Seynave- · il y a
Merci Carl pour cette belle analyse, bien plus profonde que ce que les auteurs ont voulu faire ! :) :) :) Au plaisir de vous lire !
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Carl Pax · il y a
C'est exactement ce que j'ai pensé de votre analyse quand vous avez eu la gentillesse de commenter L'orphelinat en avant-première :) :) :)

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