Sable, lunettes et dauphin

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Les mots ne peuvent pas espérer aspirer la quintessence de l'existence mais ils ont au moins le mérite d'en cristalliser une partie  [+]

Alors attendez, je me mets en situation. J'ai l'impression d'être en été. Je me pose sur le sable blanc en bas de chez moi. Ok. On peut commencer.

Chacun aime avoir sa madeleine de Proust, son plat qui lui rappelle son enfance. Pour moi ce n'est pas un plat, c'est une odeur, l'odeur du littoral.

Avec le reste de la famille, on se partageait la maison de campagne qui surplombait la colline. J'y ai laissé tellement de souvenir qu'il est dur de ne vous en raconter qu'un seul, mais bon, c'est le jeu non ?

Je ne tenais jamais en place quand nous allions à la maison du littoral. Le lambris vert qui recouvrait les murs était horrible à voir et nous avions pour habitude de faire semblant de vomir en le voyant. Le mauvais goût substantiel de la décoration était tout autant à jeter que la couleur extérieure. Les vielles lampes au corps en verre décoré d'une fleur qui n'a sans doute jamais existé. Le ventilateur de plafond qui semblait vouloir marcher seulement en hiver. Toutes les marches grinçaient, sans exception, si bien que lorsque nous voulions nous extirper du sérieux des discussions adultes nous devions absolument avoir leur accord sous peine d'être débusqués comme étant des fuyards. Le frigo faisait ce bruit distinctif du frigo en bout de course, seulement il est resté en bout de course au moins une quinzaine d'années si je me souviens bien.

Oui je sais, cette description n'a rien de la carte postale idéale d'une maison de campagne faites pour toute la famille. Je ne sais pas si elle était faite pour toutes les familles, mais au moins elle était faite pour la mienne.

Oui, pardon, faire concis, c'est vrai.

Donc pour moi le souvenir qui me rappelle réellement l'été c'est un moment de mon enfance qui m'a marqué. Vous savez, l'été est propice aux rencontres, et quand on est un jeune garçon comme je l'étais, toute notre attention est portée sur les rencontres.

Je me souviens m'être posé sur le sable. Le soleil ne tapait pas encore très fort, il devait être 9 heures du matin, quelque chose comme ça. J'aimais tellement prendre un bain tôt le matin. Je pense qu'au fond de moi j'avais conscience que pas tout le monde n'avait cette chance et je voulais profiter à fond. Vous savez c'était bien avant que le mouvement un peu ringard du YOLO arrive. Nous profitions réellement de la vie parce qu'il était clair pour nous que nous n'en avions qu'une et que c'était un chance incommensurable.

Bref, je me retrouvais donc sur la plage, allongé tranquillement sur ma serviette a motif de dauphin. J'avais piqué les lunettes de mon père, à cette époque j'étais certain que les lunettes Aviator de mon père était l'atout séduction qui ferait de moi un mec irrésistible. Qu'est ce qu'on est naïf a cet âge là quand même. En réalité, j'usais tellement mon doigt pour remonter mes lunettes pour qu'elles soient en face de mes yeux que mon bronzage s'était adapté en conséquence.

Ainsi, du haut de mon jeune âge, les lunettes à moitié sur le nez et la marque de bronzage la plus bizarre du coin étions sur le qui vive pour faire des rencontres.

Et tout ceci s'est concrétisé avec la venue d'Annie. Annie était une fille formidable. D'aucun diraient que c'était la fille la plus belle à des kilomètres à la ronde. Sa petite fossette au coin de la joue, quelques tâches de rousseur se révélant à la lumière du soleil et des cheveux d'un blond comme les blés. Elle était belle, mais pas intimidante, elle n'avais rien des beautés que je pouvais voir à l'école. Je me souviens que je détestais tellement ces filles qui, déjà à cet âge, étaient superficielles jusqu'à l'os. Ayant emprunté le gloss de la grande sœur sans avoir leur permission elles se pavanaient en gloussant à la récrée et cela avait le don de m'énerver. Mais Annie, elle, n'était pas comme ça, Annie était belle, tout simplement.

Je ne me souviens pas exactement dans quelles circonstances nous nous sommes parlés pour la première fois mais je suis tellement heureux que cela ait pu se produire. Cependant, le challenge d'Annie n'était pas aisé, cette fille au sourire angélique et à la voix fluette refusait toujours gentiment mes avances. Enfin, je parle d'avances mais c'était surtout des signaux envoyés à la mer par un gamin manquant d'assurance.

En fin d'été, résigné par l'affreuse réalité de la finitude des journées ensoleillées et mes tentatives infructueuses auprès de la fille qui avait créé une place dans mon cœur. Place qui, au passage, était plus grosse que je n'osais me l'avouer à l'époque. Je décidais de profiter de cette plage de sable.

Allongé sur ma serviette au motif dauphin, les lunettes sur le nez, je profitais des derniers rayons de soleil que les vacances avaient à me donner quand j'entendis des pas s'approcher au loin. Je reconnus l'allure de la fille de ma vie mais fit semblant de ne pas l'avoir entendu arriver. Je profitais de ce temps pour réfléchir à mon comportement futur. Qu'allais-je faire ? Paraître vexé pour lui faire comprendre que la frustration de ne pas avoir pu gouter aux lèvres de celle qui m'avais fait rire tout l'été m'étais insupportable et risquer, par la même occasion, de me la mettre à dos ? Tenter le tout pour le tout et lui demander un bisous au risque de détruire mes chances de la revoir en bon terme l'année d'après en cas de refus ? Je pris donc la décision éclairée d'attendre de voir la raison de sa venue pour prendre une décision.

Elle s'approcha donc de moi, s'allongea à mes côtés, à même le sable. Je lui proposais de partager une partie du dauphin qui me servait de serviette, elle refusa gentiment se sentant mieux sur le sable fin et chaud.

Je n'osais pas lui parler de la problématique buccale qui m'obsédait depuis près de deux mois. Au bout de quelques secondes, elle se mit à rire. « Dis, tu trouves pas que le nuage là-haut il ressemble à un chien ? » dit-elle. Mis devant l'évidence même du caractère canin de la protubérance blanche qui volait haut dans le ciel. Je me mis à pouffer de rire. Elle était spontanée et savait balayer tous les doutes que je pouvais avoir. A ce moment, je ne voulais qu'une chose, être certain de pouvoir la revoir l'année prochaine.

« Bon, je dois y aller, mes parents m'attendent dans la voiture. » dit-elle. Le coup de massue était réel mais je m'accrochais au maigre espoir que j'allais la revoir l'année d'après. Je lui proposais alors de la raccompagner jusqu'à sa voiture. Son hochement de tête me fit fondre de plaisir. Et ainsi nous marchâmes tranquillement vers la route.

Alors que je comptais méticuleusement chaque pas que je faisais par peur d'arriver au dernier et de voir la carrosserie rouge de la voiture de ses parents, Annie pris ma main. Cela arrêta notre progression net. En face l'un de l'autre, mes lunette dans une main, la sienne dans l'autre, je contemplais la profondeur de son regard et la beauté de son sourire comme un trésor qui allait être rare dans les mois à venir.

Elle s'avança alors doucement de mon visage. Mon cœur palpitait, je ne savais pas quoi faire dans ce type de situation. J'avais essayé de l'embrasser tout l'été, ou du moins j'y avais pensé tout l'été et me voilà de plus en plus proche de ce qui était pour moi encore une utopie il y a quelques minutes. Les questions se succédaient dans ma tête. Les hypothèses d'explication de cette situation se suivaient mais aucune n'avait réellement de sens.

C'est quand elle posa délicatement ses lèvres sur les miennes que je ne pensa enfin plus à rien. Ce moment là, c'était pour moi le point culminant de mon été, je ne me souciais plus de comment j'en étais arrivé là, j'étais tout simplement heureux.

Nous nous sourîmes, profitâmes de la fin du chemin, main dans la main, sans un mot.

Mais, entre nous, y en avait-il vraiment besoin ?
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