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sable entropique (premier volet-tryptique sur la combustion spontanée)

Image de Romain Angellier

Romain Angellier

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Ça commence avec les reflets. Cette aube a encore tout du crépuscule. Déjà le souvenir du cabanon squatté s’estompe, ses graffitis, la représentation d’une plage gravée à même le bois d’une paroi. Des images du trajet, le défilement constant, en train ou en voiture, la certitude d’avoir quitté Paris, puis ce paysage connu ou rêvé du Touquet s’élance, et l’immense présence de l’instant s’impose. A l’intérieur, à l’extérieur, il y a un coeur, il y a un poumon. La première cigarette, conjurant l’insomnie chronique mêlée de demi sommeil, a été jeté dans la tempête pour être happée. Les fuyantes de la ville derrière moi se voilent.

Bientôt le balancement des bras se synchronise à ce rythme lent de la marche. Pas vraiment pénible, juste une autre errance. Les balises du sable sont plaisantes. Qu’est ce qu’hier ? Une fuite, une chute. Et demain semble se muer en son jumeau. C’est normal.

Une aube pas vraiment grise, diffuse, et juste en dessous, cette masse d’eau terrifiante qui se déchaîne. Tout se rompt. Tout se casse. Le fracas de l’eau contre l’eau qui mute en écume. Il est encore trop tôt pour que la chaleur s’abatte. L’été décline et il manifeste sa fin colérique. Courroucée. L’impression de ne pas pouvoir y survivre. Le début de sa fureur est déjà intense. L’intuition d’une fin grandiose.

Une aube pas tout à fait grise. La pulsation de la lumière à travers les nuages attise des vagues immenses. Ça, c’est le second plan. C’est un matin furieux. La houle s’auto alimentant, la vague la gueule grande ouverte avant de déferler. La bouche de l’océan s’ouvre, gigantesque, elle a faim d’elle même avant de s’engloutir toute seule dans des éclaboussures qui montent jusqu’au ciel, et elle remet ça, inlassablement, en proie à la furie des causes et des effets.

L’être habité, occupé, un pas puis deux puis trois. Perdre le compte. S’oublier dans le mouvement. Le phare est muet. Disparu. Réduit au silence. Comme s’il n’avait jamais été érigé. Comme subjugué par la colère des éléments. Personne ne songerait à s’aventurer ici dans ce contexte sauvage.

Cette présence berçante de l’être n’est qu’un naufrage. L’énième quelque part pointé du doigt au hasard au milieu d’une infinité. Le résumé de cette subjectivité lourde teintée d’errance.

Et ca recommence avec ce reflet. Son éclat en dent de scie. L’apparition/disparition de cet indice. Là, puis ici, se cachant puis se manifestant comme par magie, le soupçon de la connivence des pas, s’alliant aux reliefs doux et féminins, frôlant la perfection; la vision superposée des dunes.

Et puis cette harmonie qui naît, de la danse de la mer unique ou océan universel, et des courbes malines, changeant de densité, comme sous l’effet d’un souffle humide chargé de sel, tout ça se résume aux chimères étranges et arrêtés de la tempête. Tout semble trop tard. Le détachement qui en résulte tonne comme une libération. La rage des éléments rappelle à l’insignifiance, à la petitesse. Là, c’est un soulagement.

Le reflet, il revient constamment , ce rappel à la matière, encore lui, il chuinte cette fois, d’abord doucement, à la manière d’une flûte orientale, puis il s’emballe dans les stridences et ne devient qu’agressivité, toujours l’accentuation du rythme des pas pour le congédier en l’affrontant, droit vers lui, machinal, comme s’il était une promesse de paradis. Son déguisement tient des enfers. Et la marche de leur mariage.

Donc ce S.O.S spectral en morse lumineux qui faiblit, puis qui s'intensifie au milieu du chaos des éléments, à mieux le voir sans le regarder, des senteurs mémorielles s’annoncent, des images mentales défilent, incontrôlables, se superposant à la vue du réel.

La vision contient des mains, aux tendons saillants et chairs tendues, trop exsangue, trop peu de muscles, leur reconnaissance génère un malaise, elles écrivent frénétiquement quelque chose sur un papier déjà écrit, la lecture n’est pas altérée, le sens est toujours là, l’étrange intuition d’avoir appris, en l’espace de quelques secondes, une langue ancienne abandonnée aux bibliothèques.

L’image mentale s’estompe, l’action, toujours marchante, posée et plantant chaque pieds dans le sable comme des montagnes transposées là. S’installer dans le chaos, le chérir, à bras le corps mental. Peut être y demeurer. Y disparaitre.

Le reflet, encore lui, comme la réminiscence d’une pensée tenace et lancinante. Un peu plus pénible dans son intensité au fur et à mesure que le rapprochement s’effectue. Il semble maintenant exploité des ressources au delà du ciel, comme la communication instantanée d’un réseau infini de diamants. La compréhension de la vitesse de la lumière génère une aliénation temporaire. Fermer les yeux. Convoquer l’oubli. Se revenir à peu près intact.

Le scintillement émet maintenant un code, cela apparaît comme une certitude, sa complexité est énorme et l’entendement du message secret est immédiat. Simple mais partiel, il n’est qu’une partie d’un tout qui reste caché, la vue fouille le contexte à travers un angle à trois cent soixante degrés, hagarde, des brumes épaisses ont été levé par les vents, la bise s’est intensifiée, et son fouet devient douloureux, le visage de l’océan est terrifiant, dans sa forme la plus horrifique, rien que poser la vue dessus est une épreuve flirtant avec la folie.

Soudain le clignotement brillant obsédant prend d’abord un aspect de mise en garde, puis de menace. Le corps marchant se glace, lui même sait reconnaître le pic d’intensité du danger. L’instinct entrevoit la possibilité de l’annihilation totale. La sienne.

Un talon se lève encore dans un geste automatique et s’élance, le faire face est primordial, et l’esprit cherche à dévisager sa projection la plus négative.

Cette étrange quête de soi-même bravant tout, jusqu’à sa propre sécurité, une façon de jouer aux dés sa survie.

Dans le lointain, invisible, le brouillard atténue un signal de détresse. Une corne de brume qui s’amplifie peu à peu, quoique faible, tentant d’occuper le maximum d’espace sonore. Mais le champs d'action se limite à une diffusion paresseuse, arrêté par des murs de brumes et de pluie, par des cloisons d’eaux trop haute venant à l’assaut de la coque, l’emprisonnement liquide et aquatique ne laisse donc jamais aucune chance.

L'expression faciale de l’être dans les dunes qui le dissimule, malgré l’extrême dangerosité de sa situation, affiche une désolation. Le prochain silence lui parvient comme un naufrage.

Puis le souffle revient. Puis la trombe infernale réduit à la surdité. Cette Mi-Août est une chute libre emportant tout dans son passage.

Là, toujours, la balise lumineuse se jouant de tout. Encore un pas, un second, la pensée du compte se fait balayer par la rafale, rayée par les pluies tantôt verticales, horizontales, diagonales et tout ce que peut produire la nature crachant son chaos le plus vil.

Une pensée le traverse tandis qu’il se meut, le cataclysme ambiant pourrait bien être une analogie terrible de l’essence de son esprit. Cela reste en suspend puis s’efface, le mouvement et ses lois reprennent le dessus, omnibulé par la bouée lumineuse qui l’appelle, cette sirène hallucinatoire qu’il soupçonne d’illusions. Le mirage de toute sa vie.

Elle n’est plus qu’à quelques mètres, échouée et triste comme un corps mort dans sa position jetée là, le contraste avec la clarté du sable est saisissant. Immédiatement il sait la reconnaître, un flash portant un souvenir d’hier ou de demain lui traverse l’esprit.

Cette nuit dédiée à la beuverie, cette bouteille de Mezcal arborant fièrement l’étiquette “Los Suicidas” le vers hypnotisant dansant dans le liquide aux propriétés spirituelles, générant l'interface nécessaire à la connexion de la grande matrice.

Dans l’instant la pensée l’appelle “le grand huit horizontal”, cette présence de la bouteille intacte rejetée par la mère unique et l’océan universel, cette posture de cadavre n’attendant plus rien.

Autre flash mémoriel encore, se voyant tituber à chaque pas, chutant, dévalant la dune, se relevant en jurant contre la conspiration du ciel, ramassant la bouteille au nom suicidaire, vide de tout liquide cette fois, elle aurait donc été fini, et puis toujours le chemin vers la frontière massive de l’eau, calme cette fois avec son bourdonnement constant et ses brillances sous la lune, était-elle pleine, le souvenir d’un rire qui s'éteint, et la marche, le chemin le chemin, qui ne pourrait être que la seule voie, et où la voie est le chemin, arrivé là où l’on s’arrête, une attente contemplative devant le doux ressac nocturne, et dans un dernier geste puissant, le lancé, le refus de l’apoptose, il est certain, il y a tant d’énergie et de force convoquée dans l’action, cet épilogue de session d’auto engloutissement, une longue logorrhée.

“ T’es donc revenu “

C’est ce qui se dit dans la tempête.

Machinalement, l’ouverture de la bouteille se fait, ainsi que son renversement. Une feuille roulée sur elle même en sort et tombe, mais étrangement, elle ne se fait pas emporter par les vents et le tumulte.

Une fois ramassée, elle est dépliée et lu à haute voix.

C’est un sourire intense qui se manifeste et une bouffée de chaleur incandescente qui irradie son bas ventre, plus il se répète sa lecture, plus l’abrasion devient puissance. C’est une brûlure ni froide ni chaude, c’est peut être la sensation la plus agréable qu’il ait jamais ressenti.

Euphorique, la récitation mentale le quitte, l’abaissement de son regard lui dévoile l'incendie de son corps, ses jambes et son buste brûlent puissamment, et tandis que les flammes jaunes et bleues gagnent sa tête, son regard va vers l’horizon obstrué, il y a comme une lueur très claire qui perce, tout son être se relâche, l’expiration qui vient libère une joie qui garde les lèvres fermées, il tombe à genou, reste un instant figé dans cette position, le feu le dévore, tout entier, puis chute complètement, le sable ne parvient pas à l’éteindre, et tout contre lui, il disparaît.

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