S. aime S.

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Ce matin là avait commencé comme tous les autres matins.
Félix venait de partir travailler, tôt, fidèle à son habitude. Cravate serrée, chemise impeccable, sourire plaqué. Prêt à affronter une horde de clients assoiffés de consommation, avec une décontraction professionnelle toute étudiée. Comme tous les matins, Sabine avait ainsi l’appartement pour elle seule, son petit havre de tranquillité pour écrire un article complet sur la dernière tendance en matière de chaussures pour le magazine où elle exerçait comme pigiste depuis quelques mois. Rassemblant mentalement quelques idées, elle s’installa à son bureau, crayon de papier à la main, calepin ouvert, portable à proximité.

Un bip – joyeux – annonçant l’arrivée d’un SMS interrompit son mouvement avant même que le crayon effleure la page vierge. Le numéro de Serge s’afficha sur le petit écran noir. - Je t’aime. - Je t’aime aussi. - Il est encore là ? - Il vient de partir. - Je ne supporte pas de te partager. Tu n’appartiens qu’à moi, tu le sais ? Sabine mordilla machinalement le bout de son crayon. Dix ans avec Félix avaient eu raison de la fougue des débuts depuis bien longtemps déjà. Le quotidien, à coup de routine rigide et de rituels immuables, avait étouffé peu à peu le feu de la passion jusqu’à le faire mourir sans que chacun s’aperçoive à temps que les braises étaient froides.
Un après-midi d’été, elle avait rencontré Serge et s’était sentie plus vivante que jamais. Elle avait décidé de se donner à lui dans le plus grand des secrets. Depuis, un petit jeu de SMS s’était installé entre les amants, comblant le vide de l’attente entre deux rendez-vous clandestins. Sabine soupira, un léger sourire aux lèvres. Elle imagina Serge, son vieux Nokia rouge à la main, dinosaure technologique reconnaissable entre mille.
Quel homme surprenant, ce Serge ! Elle ne le connaissait pas si possessif, cela l’amusa. Les pouces agiles, elle tapota rapidement une réponse rassurante. - Oui, bien sûr, mon amour. Elle reposa son téléphone devant elle et replongea aussi sec dans son projet d’écriture, se concentrant pour tenter d’aligner quelques mots bien choisis. Une minute studieuse s’écoula.

Un bip – érotique – rompit à nouveau le silence - Qu’est ce que tu portes ? - Ma robe noire, celle avec le grand décolleté dans le dos.
- Ma préférée. J’imagine tes courbes généreuses moulées dedans. Comme j’envie ce bout de tissu qui te colle à la peau. - Je la porterai la prochaine fois. - Juste ta robe noire. Avec la ceinture dorée. Pour moi seulement. Perplexe, Sabine arrêta ses pouces au dessus du clavier. Sans qu’elle sache pourquoi, ces quelques mots avaient fait naître en elle spontanément un vague sentiment de malaise. Hier soir, au dîner, Félix lui avait offert une ceinture, emballée dans une jolie boîte, comme un bijou précieux dans son écrin. Une magnifique ceinture de couleur or, sophistiquée et délicate à la fois, une pure merveille du genre. L’équivalent d’un bouquet de fleurs pour Sabine, collectionneuse de ceintures, son péché mignon depuis l’adolescence. Pensive, Sabine se rendit dans la cuisine pour se préparer un café serré.

Un bip – impératif – la convoqua dans le bureau. - Que fais tu ? - J’écris un article. Enfin, j’essaie... Tu es bavard ce matin ! - Que feras tu ensuite ? - Je ne sais pas. Un peu de shopping peut-être. - Et après ? - Je ne sais pas encore. Rien de spécial. Le silence s’installa à nouveau dans l’appartement tandis qu’un trouble croissant envahissait l’esprit de Sabine. Un tel flot de questions ne ressemblait tellement pas à Serge ! Lui, si discret, si pudique, ne l’avait jamais soumis à un interrogatoire de ce genre. Il semblait si différent ce matin, un autre homme. Plus dur, plus froid...

Un bip – harcelant – stoppa ses réflexions. - Redis-moi que tu m’aimes ! - Je t’aime Serge. - Dis le moi encore ! - Je t’aime. Que se passe t’il ? - Je veux juste que tu me le dises encore une fois. Tu m'aimes ? Cette fois, Sabine ne répondit rien. De plus en plus nerveuse, elle repoussa son calepin et son crayon sur le bureau, en proie à un sentiment d’angoisse qu’elle sentait affluer partout en elle. Serge était quelqu’un de sensible et de doux, aux antipodes de Félix qui cultivait sa virilité comme on soigne une plante exigeante. Au fond, rien d’étonnant à ce qu’il lui demande avec autant d’insistance de l’assurer de son amour. D’où alors venait ce mal-être qu’elle sentait grandir en elle, comme une boule dure au creux de son estomac ? Elle se leva et se rendit dans la chambre à coucher voisine. Avec précaution, elle ouvrit le tiroir de l’imposante commode recelant sa précieuse collection. La ceinture reposait dans sa boite, ainsi qu’elle l’y avait laissé la veille. Elle défit l’emballage et caressa du bout des doigts sa jolie boucle dorée à motif de serpent.

Un bip – agressif – brisa l’atmosphère feutrée de la maison et la fit sursauter. Sabine se précipita dans le bureau et se saisit du téléphone, ne pouvant empêcher sa main de trembler légèrement. - Es tu sûre de m’aimer vraiment ? - Bien sûr que oui ! Tu sais que je suis sincère. - Jure le moi ! - Je te le jure. Tu es le seul qui compte pour moi, Serge. La tension monta encore d’un cran au creux de son ventre. Pourquoi une telle hargne ? Aurait-elle fait ou dit quelque chose de travers ? Elle ferma les yeux et se remémora leur dernière étreinte à l’abri des regards, dans le petit hôtel de la Gare qui abritait leur idylle depuis le commencement. Aucune fausse note ce jour là, rien qui puisse expliquer le sentiment de malaise qui lui brûlait les boyaux comme de l’acide. L’espace d’un instant, le téléphone resta muet. Sabine le reposa doucement sur le bureau, comme un nourrisson tout juste endormi dans son berceau, et demeura quelques minutes immobile, retenant son souffle sans en avoir conscience.

Elle venait de tourner les talons quand un bip – sinistre – déchira l’air. - Je serai là dans une minute. Loin de l'émoustiller, une vague d'angoisse pure déferla en elle, la privant de tout mouvement. La sonnette nasillarde de la porte d'entrée, contrastant nettement avec celle des SMS, la ranima brutalement. L’angoisse, à son paroxysme, lui dévorant l’estomac comme une bête sauvage, elle ouvrit lentement la porte, en apnée.
Sur le seuil, un petit Nokia rouge dans la main droite, se tenait Félix. Dans sa main gauche, les jointures presque blanches à force d’être serrées, pendait une ceinture épaisse à la boucle massive.
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