5
min

Rutabaga

Image de Djany

Djany

20 lectures

6

J’adore le pays où je vis.
Je n’ai pas besoin de me forcer, c’est un pays fascinant, planté de fougères et de bruyères arborescentes, hérissé de forêts de bambous, où se côtoient avec humilité, plantes vivaces et fleurs délicates.
J’habite en Afrique.
Plus exactement l’Afrique Équatoriale, au Rwanda, sur la crête montagneuse Zaire-Nil.
Je vis à trois mille mètres d’altitude sur le mont Muhungwe à la frontière des volcans Birunga.
Je suis un gorille de montagne et dans la plaine, on nous surnomme « les gorilles de la brume ».
Je n’ai que cinq mois, mais déjà je me débrouille.
Mon terrain de jeux est immense et verdoyant, avec ses lianes balançoires dont j’abuse sous le regard inquiet de ma mère.
Ma mère...
Laissez-moi vous parler d’elle.
C’est la plus belle du groupe, son pelage est soyeux et ses yeux aussi noirs que du charbon, c’est pourquoi mon père Rugabo un dos argenté de deux cent cinquante kilos l’a choisie pour me donner la vie.
Je m’appelle Rutabaga et avec mon copain Salma nous faisons toutes les bêtises du monde.
Notre jeu préféré consiste à faire des cabrioles dans les branchages humides ou à inventer des figures acrobatiques suspendus à des lianes de fortune sous le regard attendri de Luwana ma mère adorée.
Pourtant, malgré toute l'admiration qu'elle me porte, ma mère a fixé une limite à mon terrain de Jeux, il m'est strictement interdit de dépasser une certaine frontière qui se situe sous la grande barrière de fougères dorées où j'adore faire des cabrioles.
Mais aujourd’hui, elle paraît très inquiète et dès que je m’éloigne un peu trop du groupe, elle me rappelle fermement à l’ordre en poussant des grognements anxieux.
Mon père quant à lui affiche une nervosité tout à fait inhabituelle.
Du haut de ses deux mètres, il balance son corps musclé, tout en frappant rageusement sur sa poitrine.
Il semble avoir flairé un danger et tout le reste du groupe aborde une anxiété
communicative.
Effrayé par cette tension palpable, je cours me réfugier contre le poitrail velu de Luwawa qui m’entraîne aussitôt vers le sommet de la montagne.
Pour accélérer sa cadence, elle m’a posé à califourchon sur son dos et nous traversons à vive allure une forêt plantée de bambous et tapissée de fougères dorées qui craquent sinistrement sur notre passage.
Après une course effrénée, complètement apeurée, elle grimpe avec vélocité au sommet d’un gigantesque palmier-raphia, une fois la plus haute branche atteinte, elle enroule son corps autour du mien et je peux apercevoir les battements affolés de son cœur qui déforme sa poitrine.
Nous restons de longues minutes dans cette position inconfortable, j’étouffe sous le pelage maternel, et les grognements terrifiants de mon père me préviennent d’une menace toute proche.

Je ne comprends pas très bien le pourquoi de cette agitation mais soudain,
comme le tonnerre avant la pluie, des coups de feux éclatent et provoquent une panique générale.
Ma mère a resserré son étreinte, mais malgré sa protection rapprochée, il subsiste entre elle et moi, un petit espace libre à travers lequel jaillit toute l’horreur dont elle tente désespérément de me préserver.
De l’endroit où je suis, il m’est impossible d’apercevoir la totalité du groupe, mais j’entends distinctement les cris de chacun.
Soudain, mon regard est attiré par une grande mare rouge dans laquelle baigne une masse immobile.
Je fronce les yeux pour mieux distinguer, et mon cœur s’arrête net...
Non... C’est impossible...
Je viens de reconnaître Rugabo, mon père tout puissant.
Je n’arrive pas à détacher mon regard, et sa puissance déchiquetée éclabousse mon cœur de cendres incandescentes.
Sa tête est tranchée, ses deux mains sectionnées et des singes sans poil, d’une tribu inconnue dansent autour de lui.
Il piquent son corps de lames argentées en poussant des cris aigus qui résonnent douloureusement à mes oreilles.
Je voudrais hurler, mais aucun son ne sort de ma bouche, je m’accroche désespérément au poitrail de ma mère qui vient de relâcher son étreinte en poussant un cri lugubre qui déchire le rideau de brume.
Moi seul peut ressentir sa douleur qui est aussi la mienne, mais le pire reste à venir.
En effet, je n’ai pas compris tout de suite le relâchement de Luwana, mais à y regarder de plus près, je viens d’apercevoir une lueur bien étrange au fond de son regard grain de café.
La main rassurante qui m’entourait est devenue toute molle et les poils de ma tête posés sur sa poitrine sont tout gluants.
Mon dieu, elle est blessée et de minuscules geysers rouges jaillissent de toutes parts, ses yeux roulent comme des toupies, et ses bras robustes balancent, dangereusement aspirés par le vide.
J’essaie de toutes mes minuscules forces de la maintenir au sommet de cette branche, mais malgré mes efforts désespérés, l’inévitable se produit.
Son corps inerte dégringole lourdement, m’entraînant avec lui dans sa chute effrénée.
La descente vertigineuse n’a duré que quelques seconde, et l’atterrissage brutal est amorti par le corps de ma mère.
Je roule dans la terre humide à quelques mètres de Luwana, et avant que je ne trouve la force de me relever, deux mains puissantes s’emparent de moi.
J’ai à peine le temps d’apercevoir Tikal la mère de mon copain Salma, que déjà elle me dépose sur son dos et de quelques bonds agiles, elle m’emmène sur les hauteurs, derrière le rideau de brume.
Elle court à perdre haleine et j’entends sa respiration saccadée par les battements affolés de son cœur qui ne font qu’attiser ma propre peur.












Je m’accroche à son pelage comme un dernier espoir devant l’horreur qui vient de nous éclabousser.
Enfin, nous arrivons au sommet du mont Muhungwe et Tikal estime que le danger est momentanément écarté, tout en cherchant son souffle, elle m’explique avec une profonde tristesse que les singes sans poil sont des hommes.
Plus exactement de redoutables braconniers violents et sanguinaires.
Qu’il faudra toujours les fuir, même quand je serais devenu un magnifique et puissant dos argenté comme mon père.
A l’évocation de celui-ci, je frappe rageusement sur ma poitrine et Tikal esquisse un mouvement de recul pour me signifier que ma démonstration l’a convaincue.
Je lui demande où est passé Salma et ses yeux remplis de larmes m’évitent une explication douloureuse.
J’ai posé ma tête sur son large poitrail pour ne plus entendre les cris des hommes qui continuent de danser autour de mon père.
Elle a resserré son étreinte d’un geste protecteur, et à ce moment précis, j’ai compris qu’à travers elle, ma mère veillait toujours sur moi.
Nous sommes partis vers un territoire inconnu, à la recherche d’un nouveau groupe pour pouvoir survivre.
Quand nous le trouvons enfin après une longue marche, Tikal fait preuve d’une immense soumission devant le puissant dos argenté qui vient à notre rencontre.
Elle me présente comme son fils et je sais que par ce geste, elle vient de me sauver la vie.
Ici tout est différend, les odeurs de la prairie humide emplissent mes narines, des baies sauvages pointent leurs têtes colorées au milieu d’une végétation luxuriante et une immense cascade chante clair sur les rochers blancs.
Le mâle dominant qui se prénomme Digit me pousse sans ménagement vers le sommet de la montagne, il veut me montrer les limites de notre territoire et je m'exécute avec appréhension en essayant de ne pas froisser sa susceptibilité.
Il me dévisage avec beaucoup d'attentions et je n'ose pas soutenir son regard, à plusieurs reprises, il frappe sur son poitrail en signe de dominance et cela me terrifie.
Tikal nous suit pas à pas avec toutefois le recul nécessaire que lui impose sa place de femelle, son regard inquiet posé sur moi me rappelle celui de ma mère.
Le sommet atteint, je peux apercevoir l'immense vallée verdoyante, j'entends le bruit rassurant des grandes cascades blanches et la pureté du bleu du ciel me fait oublier pour quelques instants l'expérience traumatisante que je viens de vivre.
Soudain, mon cœur se serre et tambourine, je viens d'apercevoir à découvert, un petit groupe d'hommes qui se dirige vers nous d'un pas décidé.
Je m'affole, je pousse des cris stridents qui résonnent dans tout le vallon, Tikal m'empoigne et me pose à califourchon sur son dos robuste tout en implorant du regard Digit qui ne semble pas du tout s'inquiéter de cette présence menaçante.
Bien au contraire il ne fuit pas devant l'homme et semble l'attendre de pied ferme, je ferme les yeux et les images sanglantes défilent à nouveau, une pluie verglaçante s'abat avec violence et me paralyse en statue de pierre.
Quand je les ouvre à nouveau, les hommes sont là, tout près de nous, ils avancent avec prudence, l'un d'entre eux s'est détaché du reste du groupe et il regarde dans ma direction, des poils très longs recouvrent son crâne, son visage est pâle et sa tête est baissée en signe de soumission, Digit s'approche sans méfiance et dans un geste tendre caresse la joue tendue.
Après un silence interminable, Digit nous présente enfin l'ennemi tant redouté....
Mes amis voici Dian Fossey et vous n'avez aucune raison d'avoir peur, tant qu'elle sera en vie nous serons en sécurité.
Dian s'est approchée de moi et pendant quelques instants j'ai pu voir dans son regard les yeux rassurants de ma mère.

SourcesWikipédia :


Dian Fossey  née le 16 janvier 1932 à San Francisco (Californie) et morte le 26 décembre 1985dans les montagnes des Virunga au Rwanda, est une éthologue américaine, spécialisée dans l'étude du comportement des gorilles de l'Est1. Elle les a étudiés régulièrement dans les forêts de montagne du Rwanda, encouragée à l'époque par l'archéologue Louis Leakey.
Cet engagement lui coûtera la vie. Elle est assassinée en 1985. Son assassin est toujours inconnu à ce jour2.
Reconnue comme une des plus grandes primatologues de son vivant avec Jane Goodall et Biruté Galdikas, elle est l'auteur d'un livre de mémoires, Gorilles dans la brume (Gorillas in the Mist), qui a fait l'objet d'une adaptation cinématographique éponyme.
6

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Mélodie du cœur
Mélodie du cœur · il y a
Votre titre «Rutabaga» m'a intriguée et je ne savais pas à quoi j'allais m'attendre au travers de cette lecture, et ce que je viens de découvrir m'a énormément touchée, et votre hommage est sublime.
·
Image de Jarrié
Jarrié · il y a
Un bel hommage à cette grande dame.
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Au travers du drame et de la douleur, un bel hommage rendu.
·