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Rumination en sauce

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Sonia

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Chère Solange,

Je vous écris ce petit mail pour vous faire savoir que j’ai bien trouvé hier soir en rentrant du bureau votre mot sur la table et le Tupperware de viande en sauce que vous avez laissé pour moi dans le frigo. Quelle gentille attention de votre part ! Vous avez compris à quel point j’abhorrais cuisiner, à fortiori pour mes pauses déjeuner du travail.

Comme cela faisait bien un siècle que je n’avais pas mangé autre chose que des pizzas ou des sandwiches derrière mon ordinateur, j’ai souhaité sacraliser ce moment en descendant dans la salle de pause. Une espèce de petite pièce aveugle et austère coincée entre les toilettes et le local à fournitures mais que j’envisageais aujourd’hui, votre Tupperware prometteur sous le bras, sous un nouvel angle. Un angle certes plus optimiste.

Là, j’ai sorti du placard une véritable assiette en porcelaine à peine ébréchée et des couverts en inox. Je me suis rempli un verre d’eau du robinet en attendant que le plat réchauffe dans le four micro-onde à la propreté plus que suspecte puis je me suis installé solennellement devant la table en formica. Le moment était important. Evidemment, j’étais bien sûr quelque peu déçu d’être seul dans les effluves alléchants : j’aurais aimé partager ce moment, voire faire des envieux, mais la salle de pause attirait rarement les foules. Tant pis. Je n’allais pas me laisser abattre, loin s’en fallait. Rien ne pourrait gâcher ce moment.

Pour commencer, j’ai souhaité me laisser transporter par l’odeur, j’ai fermé les yeux quelques minutes. Comme je suis un grand sentimental, vous le savez, j’ai repensé à ma propre mère et au souvenir poignant de son légendaire pot-au-feu dont je n’avais plus eu l’honneur depuis au moins une dizaine d’années. Lorsque j’ai soulevé les paupières, l’assiette ne fumait plus, la sauce avait cessé de bouillir, le moment était venu de déguster votre splendide petit plat.

Alors sachez tout de suite que le moment a été grandiose. A la hauteur de mes espérances et de votre talent culinaire qui ne se dément pas au fil du temps. Je ne suis pas expert du guide Michelin, loin s’en faut, mais avec un petit effort, que vous valez bien, je souhaiterais encenser d’abord votre sauce. Une sauce extraordinaire, aux délicats tons pastel saumonés. Une sauce onctueuse, ponctuée de petits cornichons. Une sauce richement garnie de pommes de terre et de carottes pour un véritable panachage de couleurs et d’arômes. Et le goût. Le goût ! Inimitable comme à l’ordinaire. Mariage parfait de l’amertume d’une touche de vinaigre et de la douceur du concentré de tomate. L’ensemble exhalait une tonalité parfaite, tout à fait juste, équilibrée et savoureuse. Dès les premières fourchetées, j’ai été conquis et transporté.

Puis, j’ai débusqué les morceaux de viande sous les légumes. Quel enchantement ! J’étais aussi fébrile qu’un enfant devant un paquet cadeau. Ainsi, dans ce tête-à-tête avec mon assiette, j’étais saisi par l’envie terrible et bestiale de tout empoigner à pleines mains et d’engloutir d’une seule bouchée ma pitance. J’aspirais à m’imprégner totalement et intensément des arômes et des saveurs. Cependant, bien élevé comme vous me connaissez et ce, même si nul(le) collègue – en particulier féminine et bien élevée - n’en aurait été témoin, je m’en suis tenu à mes couverts et à de petites bouchées réservées, mastiquées avec la bouche convenablement scellée mais les yeux pétillants de bonheur.

La viande était tendre. Si tendre. C’était tout bonnement époustouflant. A tel point que j’en viens subrepticement à me demander comment une telle tendreté peut être possible alors que nous avons le même boucher. Aurait-il repéré en moi un piètre cuisinier, indigne des meilleurs morceaux ? Ou bien me vouerait-t-il une quelconque animosité qui expliquerait pourquoi je ne me vois octroyer que des steaks aussi durs qu’une semelle usée et racornie ? Le sujet mériterait d’être approfondi. Même si je serais aisément prêt à me résoudre à l’hypothèse la plus probable, à savoir vos talents culinaires aptes à magnifier la plus piètre carne.

J’étais quoi qu’il en soit émerveillé. A cet instant précis de la journée, Solange, je vous bénissais. Oui, je bénissais ma Belle Mère et lui vouais les plus tendres sentiments.

Le contenu de mon assiette avait presque entièrement disparu dans mon gosier quand soudain, l’improbable étonnement survint au détour d’une carotte. Là, niché dans un renflement de sauce, gisait un dernier petit morceau de viande. Un petit morceau de viande à l’aspect surprenant. Dans sa couleur et sa texture, il semblait en tous points similaires à ceux qui avaient précédemment fait mon régal. Par contre, tous petits, tous fins, dressés, de courts microscopiques appendices s’érigeaient sur une mince couche d’apparence cartilagineuse. Mon sang ne fit qu’un tour. Le temps sembla se figer l’espace d’une infime seconde.

...

Je repoussai ma chaise avec toute la violence suscitée par le choc de la découverte et je me précipitai sous les néons des toilettes du couloir où j’ouvrai la bouche bien grande devant le miroir. Je tirai la langue, tâchai de l’extirper de sa cavité buccale. Je devais l’observer de la manière la plus sérieuse et exhaustive. Mais l’évidence était indéniable, le doute impossible, la similitude trop évidente : j’avais ingurgité sous couvert de cette époustouflante sauce saumonée l’équivalent approximatif de la moitié d’une langue ! Une langue, qu’elle ait appartenu à un porc, un bœuf, une vache, peu importe. J’avais ingurgité de la langue ! J’en eus le souffle coupé et retournai fébrilement m’asseoir derrière mon assiette et devant les vestiges de ce qui fut, l’espace d’une dizaine de minutes, le meilleur déjeuner de la décennie.

Les pensées se bousculaient dans ma tête et avec elles, une image de plus en plus nette : celle d’une vache. Une belle bête blanche et noire, toute en chair, le pis ballottant, l’œil hagard bordé de longs cils noirs, le naseau frémissant enfoui entre les herbes et les pissenlits. Je bus deux bonnes gorgées d’eau pour assourdir le bruit de mastication inopportun qui résonnait entre mes oreilles. Et puis, soudainement, je me laissai emporter par des considérations vétérinaires. Cette langue en avait vu du paysage : des brassées de plantain et de foin, des touffes de primevères, des bouquets de graminées. A l’aller bien sûr, passe encore, trajet direct et expédition efficace vers la panse, mais aussi au retour avec de longues et intenses séances de rumination. J’imaginais une bouillie verte prédigérée, assurément rendue nauséabonde par les sucs gastriques, tourner et retourner dans la gueule de l’animal placide, bouillie poussée et repoussée par les muscles puissants de la langue.

Alors Solange, je vous prie de m’excuser mais je ne serai pas en mesure de vous restituer le Tupperware. J’ai été incapable de contrôler la pulsion qui m’a animé lorsque, sans réfléchir j’en conviens, j’ai ouvert une des fenêtres du couloir et jeté par-dessus bord l’objet de mon aversion.
Promis, je vous rachèterai un nouveau plat ce soir pour remplacer le vôtre, encastré 10 mètres plus bas dans le pare-brise de la voiture de mon patron qui a su, heureusement, faire preuve de compréhension. J’ai prétexté l’excès de pression, la surcharge de travail et une perte momentanée de self contrôle, ce genre de discours. J’ai aussi évoqué la tristesse de la salle de pause comme non étrangère à mon geste.
Si cela vous intéresse, je tâcherai de repérer ce soir sur le trottoir le petit morceau de langue mais j’ai bien peur qu’il n’ait glissé dans la grille d’égout.

Quoi qu’il en soit, si votre gentillesse naturelle vous incitait d’aventure à me préparer de nouveaux petits plats tout aussi savoureux, je vous informe que je suis devenu végétarien. J’ai d’ailleurs profité de la fin de ma pause déjeuner pour repérer sur le site internet de la Fnac d’excellents ouvrages. Pour me faire pardonner, je vous commanderai avec grand plaisir tous ceux qui vous plaisent.

Gérard

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Utilisateur désactivé · il y a
Un grand Merci pour cet agréable moment de lecture qui m'a fait sourire... J'ai retrouvé (pouah! pouah! pouah!) le réfectoire ou je déjeunais lorsque j'étais encore en activité... Votre histoire est un....régal !
Si vous souhaitez découvrir mon univers, je propose "le coq et l'oie", sur ma page, entre autres. A bientôt, si le cœur vous en dit.

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MissFree · il y a
Très très drôle cette lettre et très agréable à lire! De la délectation au dégoût pur et simple pour ce plat mijoté avec tant d'attention...Pauvre Solange...
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Marquis d'O · il y a
Bonjour,
J’apprécie beaucoup votre texte: un petit plat plein d'humour et d'émotion, enrobé de suspens et servi à point dans un style savoureux.
Bonne continuation créatrice

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Sonia · il y a
Merci pour votre commentaire tout aussi succulent !
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