Rumeur

il y a
7 min
33
lectures
1
La nouvelle venait de tomber, ce jeudi 17 mars 2022 au matin, à 8 heures précises, deux ans jour pour jour après le confinement lié au COVID19. Extraordinaire coïncidence ou signe d’un destin capricieux ?

Michel, complètement absorbé par sa tâche, n’entendit pas la nouvelle. Il saisit sans ménagement un autre tiroir en chêne massif et s'appliqua à le vider méthodiquement sur le sol. Du bout de sa chaussure, il prit ensuite bien soin d’en éparpiller le contenu aux quatre coins de la pièce.

Depuis le début de l’année, quelques nouveaux cas de coronavirus d’abord isolés, quasi anecdotiques, étaient apparus. Leur nombre augmentait régulièrement, atteignant à présent des chiffres presque comparables à ceux du printemps 2020. Les autorités sanitaires se crispaient chaque semaine un peu plus. La population retenait son souffle. L'angoisse grandissante se chuchotait de plus en plus fort. La rumeur, tenace, insidieuse, enflait rapidement, comme les pieds d’une femme enceinte un jour de canicule. Le mot « confinement » revenait sur toutes les lèvres, les plus angoissés ayant déjà commencé à reconstituer leur stock de spaghettis, papier toilette et eau de javel, improbable kit de survie du 21ème siècle. Une réminiscence du virus entraînait une réédition à l’identique des comportements qui peu à peu avaient cessé avec l’extinction progressive puis totale du COVID19 au cours de l’été 2020.
Or, ce matin, contre toute attente, le premier ministre venait d’annoncer à la télévision qu’il n’y aurait pas de confinement cette fois ! La population ne serait pas à nouveau appelée à rester chez elle, interdite de sortie jusqu’à nouvel ordre, telle une ado rebelle qui aurait dépassé les bornes. En 2020, une crise économique sans précédent avait résulté d'un monde totalement à l'arrêt. La crise sanitaire avait engendré des dégâts considérables, dont la société d’aujourd’hui portait encore les profonds stigmates. Il ne restait plus de la République que quelques maigres lambeaux de sa fameuse devise "Liberté, Egalité, Fraternité".

Tandis que le virus faisait sa réapparition, une idée macabre avait subitement envahi le cerveau de Michel, tel un venin mortel infectant chacun de ses neurones. La veille, la radio avait annoncé un communiqué exceptionnel de l’Elysée ce jeudi matin à 8 heures. Depuis 24 heures, la rumeur populaire s'affolait et prédisait, entre crainte et résignation, un nouveau confinement total. Il est vrai qu’en 2020, la mesure, radicale autant que salvatrice, avait indiscutablement démontré son efficacité dans la lutte contre le virus.

Dans l'esprit de Michel, un déclic se produisit alors. Il vit soudainement dans ce nouveau confinement imminent une opportunité formidable et inespérée de se débarrasser de sa belle-mère.
Il avait encore en mémoire le silence absolu qui avait tout envahi le 17 mars 2020 et les deux longs mois qui avaient suivi. Il y aurait à nouveau plus de pigeons que de piétons dans les rues, une vraie aubaine. Pas de témoins pour le surprendre. Et surtout, personne ne s'apercevrait de la disparition de sa belle-mère pendant toute la durée du confinement, la mégère étant plutôt du genre solitaire. Il avait sans nul doute plusieurs longues semaines devant lui, ce qui lui laisserait tout loisir d'organiser sa vie future. Aucun risque de se faire prendre, il connaissait la réputation des flics du quartier. L'inspecteur principal Mangin était en poste au commissariat des Gâtines depuis 23 ans. Vieux briscard à quelques mois de la retraite, la motivation pour son travail l'avait quitté depuis bien longtemps. Ses nombreuses années de service l'avaient usé peu à peu, inexorablement, et avaient lentement émoussé la passion qui l’habitait au début de sa carrière. Il ne lui poserait pas plus de souci qu’un moucheron sur un fruit trop mûr.

Veuf depuis six mois, Michel avait aimé Odile à en perdre la tête depuis leur première rencontre, trente et un ans plus tôt. Fils d’ouvrier du 20ème arrondissement, il avait su séduire, il n’aurait su dire comment, la jolie fille du milieu bourgeois auquel appartenait Odile. Irène, la mère de la jeune femme, avait accepté très difficilement l’homme que sa fille lui avait présenté et qu’elle venait d’épouser en cachette. Depuis, les relations entre Michel et sa belle-mère étaient glaciales, un vent polaire soufflant sur chacune de leur rencontre. Chacun se savait haï de l'autre aussi sûrement que deux et deux font quatre. Le vouvoiement qu'employait Irène quand elle s'adressait à Michel était clairement ironique. Aucun d'eux n'était dupe, tout résidait dans le non-dit et l'implicite. Ils partageaient un seul point commun mais l’ignoraient, l’idée qu’on reste à jamais lié à la condition sociale qui vous a vu naitre. Ainsi, au cours des siècles, la Terre avait porté des seigneurs et des serfs, des maîtres et des esclaves et depuis la révolution industrielle des patrons et des employés. Un monde divisé en deux et destiné à le rester. Il n'y a que dans les contes de fées qu'une pauvresse devenait princesse. Épouser Odile n’avait pas changé le statut de Michel qui serait toujours aux yeux de sa belle-mère un représentant de la classe sociale inférieure.
Dans ses moments les plus sombres, Michel avait mis en scène dans son esprit l’assassinat de sa belle-mère un nombre incalculable de fois et de toutes les manières possibles. C’était une pensée secrète, totalement inavouable, surtout à Odile qui conservait à sa mère un amour intact. Jamais, même dans ses rêves les plus osés, il n’aurait pensé pouvoir concrétiser un tel fantasme et certainement pas dès le lendemain matin. A cette idée, un sentiment de plénitude absolue se diffusa d’un seul coup dans chaque particule de son corps. Il en savoura l’intensité comme un bonbon qu’on laisse fondre sur la langue.

Une haine pure, née des nombreuses années qui avaient précédé le décès d’Odile, souffla à Michel chaque détail de l’opération. Il faudrait que ça ait l’air d’un cambriolage qui aurait mal tourné. Pensant la maison désertée, les cambrioleurs auraient paniqué et tué l’occupante des lieux à son retour inopiné chez elle. La porte d’entrée ultra sécurisée les aurait forcés à passer par une des fenêtres de l’étage, particulièrement isolée des regards, pour s’introduire dans la maison.
Michel prit un plaisir infini à faire s’imbriquer parfaitement toutes les parties de son plan, peaufinant chaque petit détail, tel un peintre de génie s’appliquant sur sa toile pour en faire un chef d’œuvre. Tout au long de la journée, l’urgence à créer le crime parfait fit croître l’excitation jusqu’à son paroxysme.

Ce 17 mars, un peu avant 8 heures, Michel attendait donc, masqué par un énorme bosquet fleuri au coin de la rue Hautefeuille, que belle-maman entame son petit tour matinal du pâté de maisons avec Bijou, son affreux chihuahua à peine plus gros qu'un chat, qui ne la quittait jamais. Dès qu’elle sortit de son champ de vision, il se plaça devant la porte de la maison et sortit le jeu de clés de sa poche. Il était resté dans les affaires d’Odile depuis son décès et il n’avait pas pris la peine de le restituer à sa belle-mère. Il franchit le seuil et referma soigneusement la porte derrière lui. Il enfila les gants qu’il avait pensé à emporter, ceux d’Odile, des gants de jardinage dont elle n’avait jamais eu l’occasion de se servir, emportée par ce foutu cancer en à peine 3 mois.
Michel grimpa l’antique escalier en colimaçon pour gagner le premier étage de la maison où il commença à mettre en œuvre son plan dans le salon, vaste pièce encombrée de meubles élégants et raffinés. D’abord, il fit valser les délicats bibelots et les fragiles estampes avec un large sourire. Il ouvrit ensuite chacun des tiroirs, sans en oublier un seul, et les vida un à un sur le sol, sans se soucier de ce qu’ils contenaient. Un désordre étudié envahit rapidement la pièce, orchestré de main de maître. Michel se planta au milieu de la pièce et jaugea son travail, envahi par un intense sentiment d’autosatisfaction dont il se délecta quelques minutes.
Puis, afin de coller parfaitement à son plan qui prévoyait que les cambrioleurs étaient passés par une fenêtre, il décida de briser la vitre d’un coup de poing. Emmener ces gants avait été une idée géniale à plus d’un titre. Au dernier moment, il arrêta net son geste. Les morceaux de verre seraient projetés vers l’extérieur. Or si la police ne retrouvait rien sur le plancher, elle flairerait la mise en scène et finirait par comprendre que l’agresseur n’était pas passé par la fenêtre mais par la porte. Michel se félicita intérieurement de sa clairvoyance. Il avait été sur le point de commettre une erreur stupide. Il réfléchit un court instant et décida de se placer de l’autre côté de la fenêtre pour la briser depuis l’extérieur et projeter ainsi les morceaux de verre dans la pièce. Le vertige était totalement inconnu à Michel qui enjamba prestement le parapet, prit appui sur la corniche courant le long de la façade, arma son poing d’un geste vif, perdit l’équilibre et bascula dans le vide.

Au pied de l'imposante bâtisse bourgeoise à deux étages, l'inspecteur Mangin avait été dépêché sur les lieux. La victime était un homme d’une cinquantaine d’années. Veuf, pas de casier. Un citoyen lambda, sans histoires. Fait cocasse, quand on l’avait trouvé ce matin, il portait des gants de jardinage rose vif au motif fleuri, un modèle pour femme. Encore un original ! Mangin secoua lentement la tête. On voyait de ces choses de nos jours. Dans ce quartier chic, ce genre d’agression violente était rarissime. Pas de doute, le monde était en train de devenir complètement fou !
Son vieux calepin en cuir à la main, il arpenta la scène de longues minutes, l’observant sous tous les angles. Il nota que certains des buis plantés le long de la façade avaient été sauvagement piétinés, comme écrasés par une masse importante, traces évidentes de la lutte qui s’était déroulée à cet endroit. Etant donné les multiples fractures dont souffrait la victime, et dont il garderait certainement de lourdes séquelles, rien d’étonnant à cela. L’agression par plusieurs individus ne faisait aucun doute. Au moins deux, peut-être trois, et des costauds avec ça.
L’inspecteur leva la tête vers le ciel et fixa un instant les rares nuages perdus dans l’immensité azurée. Pas le moindre petit indice sur l’identité de ces individus, aucune trace tangible des assaillants que personne n’avait croisés et qui semblaient s’être envolés littéralement. Aucun témoin, des agresseurs comme tombés du ciel. Il haussa les épaules. Encore un crime qui resterait impuni et s’ajouterait à la longue liste des affaires non résolues du commissariat. La plupart n’aboutissant nulle part, c’était presque devenu la règle. Qui s’en émouvait aujourd’hui ? Plus personne et certainement pas lui ! Mangin rangea son calepin dans la poche de sa veste et regagna d’un pas lent le commissariat pour rédiger son rapport.

Michel ouvrit difficilement les yeux, aveuglé par la lumière crue des néons au plafond. Shooté par la morphine, il ne sentait plus son corps, ce qui était plutôt une bénédiction en soi car il souffrait de multiples fractures. Deux vertèbres dorsales avaient été sectionnées net dans sa chute. Remarcher un jour était plus que compromis, la bipédie un souvenir qui s’effacerait lentement. Associant la musique des respirateurs à l'odeur âcre du désinfectant, il mit plusieurs minutes à comprendre qu’il se trouvait au sein d’un hôpital. Il sentit le parfum caractéristique d’Irène avant de la voir et aussitôt son sang se figea dans ses veines. Elle se pencha vers lui, son visage si proche qu’on aurait pu penser qu’elle allait lui donner un baiser, et sourit. « Mon cher gendre, puisque vous aimez tant venir chez moi, je vais prendre bien soin de vous. Tout est organisé. Dès que vous vous serez un peu habitué au fauteuil, vous viendrez vivre avec moi.».
Une sueur abondante se forma dans le cou de Michel tandis que sa raison le quittait définitivement.
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !