Rue Balthazar

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Lauréat
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" L’écriture, pas moyen de l’empêcher d’aller là où elle veut." Jacques Serena / "L'acrobate"

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C'est arrivé en bas de chez moi, mais ça ne m'a pas réveillée parce que j'avais encore avalé tout un tas de pilules et bourré mes oreilles de coton. Lorsque j'ai enfin entendu l'ambulance, elle était déjà loin, c'était trop tard. Je n'ai rien vu en me penchant par la fenêtre. La rue était vide et les pigeons en l'air. Je suis descendue en courant. En bas de l'escalier, les boites aux lettres avaient la gueule ouverte et quelques prospectus tournoyaient mollement. Alors je suis remontée et je me suis rendormie.

C'est le lendemain qu'on m'a dit que l'homme était mort de froid. Mais je n'ai rien su du reste de lui. Sauf son âge : le mien, et aussi qu'il vivait depuis peu dans ma rue, qu'on le voyait souvent endormi à même le sol, qu'il buvait beaucoup, qu'il avait les cheveux blancs, qu'il était sale. J'ai tiré des fils dans mes derniers souvenirs, mais rien n'est venu que des écheveaux emmêlés où il n'était pas. Je ne l'avais jamais vu. C'est peut-être parce que j'ai deux têtes et qu'il y en a une, bien fermée, dans laquelle je m'installe parfois quand je marche et alors je ne vois personne.

Sauf vous.

Vous et moi habitons la même rue. Une rue comme les autres, avec des poissons morts dans des poubelles vertes, des peaux d'orange et des crottes de chien dans les caniveaux, des larmes de pluie aux fenêtres. Et parfois du soleil qui dégringole des toits.

Tous les matins, je vous y vois passer avec votre ombre trop grande qui traîne sur le côté. Parfois, je marche derrière vous. Je parle à votre ombre parce qu'à vous je n'ose pas. Je lui dis « bonjour, comment vas-tu ? » Je peux la tutoyer, voyez-vous. Nous nous connaissons bien. Vous remontez la rue vers cette place qui a un nom bizarre que j'oublie toujours. Il y a des arbres plantés au milieu, ce sont des tilleuls, je crois. Pourtant ils ne sentent rien, même en été. Mais qu'est-ce que j'en sais, en fait, de l'odeur du tilleul ? Vous, vous traversez la place et continuez vers le cœur de la ville tandis que je m'assieds là sur un banc d'où je peux voir toute la rue qui n'est pas bien longue. Je m'installe dans ma première tête, celle qui n'est pas fermée, et je regarde les gens. Si l'homme qui est mort avait été là, je l'aurais vu sans doute. Et qu'est-ce que j'aurais fait ? Comment sait-on que quelqu'un va mourir de froid ?

Mais nous ne nous sommes peut-être même pas croisés lui et moi, car il m'arrive ensuite d'en avoir assez, de me relever et de marcher sans but pendant des heures, tellement loin que parfois je dois demander mon chemin pour rentrer. Il m'arrive aussi d'être encore là, au même endroit, quand les derniers rayons du soleil peinent à se glisser entre les branches des tilleuls, et de vous attendre.

Hier, quand votre ombre a glissé sur mon banc, je crois bien qu'elle m'a fait un petit signe. Si je ne me suis pas trompée – c'était un tout petit signe – est-ce que ça veut dire qu'elle et moi sommes un peu amies ? Comment savoir ?

Une amie, une vraie, je n'en ai eu qu'une et c'était il y a longtemps. Nous vivions ensemble à Paris. Nous étions très jeunes. C'est avec elle qu'une nuit d'hiver, en revenant du cinéma, j'ai presque buté sur un homme endormi sur le trottoir. Il faisait tellement froid que nos dents claquaient. L'homme n'avait qu'une vieille veste et pas de gants. Croyant que c'était ce qu'il fallait faire, nous avons couru au commissariat le signaler et tout le monde là-bas a éclaté de rire : « C'est Victor ! ils ont dit, vous voulez vraiment qu'on le remette en cage ? »

Aujourd'hui, je suis allée faire ce qu'il fallait pour mes histoires de chômage. Ça ne sert à rien, mais ça occupe. Il est bientôt 18 heures. C'est l'heure où les mères se balancent aux fenêtres en jetant des prénoms d'enfants dans le vide : Anthony, Elisa, Morgane, David, Ahmed, Erwin, Aicha et encore et encore. Ça fait des tas aux pieds des escaliers. Les enfants sont ailleurs, ça sent la soupe un peu partout. Je suis sur mon banc, j'attends votre ombre, mais je ne pourrai pas la voir parce qu'il fait nuit. Des enfants, j'aurais bien aimé en avoir moi aussi. Même un seul, ça m'aurait suffi. Mais je ne suis bonne à rien. Je ne suis peut-être même pas une femme, puisqu'une femme c'est d'abord un ventre pour des enfants. Et maintenant, je suis trop vieille. Vous, vous êtes assez jeune encore. De toute façon, on n'a jamais vu un homme trop vieux pour faire des enfants, n'est-ce pas ?

Il m'arrive maintenant de me dire que, puisque je n'ai personne dont il faut que je prenne soin, j'aurais pu m'occuper de l'homme. Je ne sais pas. Il devait sentir mauvais. Mais on peut passer là-dessus, non ?

Je m'appelle Laure. C'est par là que j'aurais dû commencer, je suis désolée... Parfois, je regarde ce nom qu'on a choisi pour moi, je l'ouvre, je le goûte, c'est bizarre. S'appeler Laure c'est quelque chose. Je pense aux autres, à mon amie, par exemple, même si je ne la vois plus, qui pense peut-être à moi en pensant « Laure ». Comme c'est étrange ! Je ne connais pas d'autre Laure que moi, c'est dommage, j'aimerais bien savoir l'effet que ça fait de penser à une Laure. Quand je suis dans ces histoires de prénoms, j'ai envie de connaître le vôtre et aussi celui de l'homme. Peut-être qu'il s'appelait « Victor ». Comment peut s'appeler un homme qui est mort de froid dans votre rue ? Personne n'a dit son nom. On a dit « un SDF de 55 ans ». Moi je trouve que ça ne suffit pas, mais j'ai l'impression que tout le monde s'en fout. Je pense à ma propre mort, à mon amie qu'il faudra prévenir. Mais qui le fera ? Qui lui dira « Laure est morte » ? Quand j'étais enfant, il m'arrivait de vouloir être morte, de faire comme si je l'étais. Ma mère me disait : « Arrête de jouer à ça, tu n'as pas le droit. » Je n'avais pas le sentiment de jouer, c'était le seul moyen que j'avais pour ne pas hurler quand la vie me bousculait trop. Mais ma mère avait raison : la mort, c'est quelque chose de sérieux.

Vous venez de passer et vous m'avez jeté un coup d'œil. J'espère que vous ne vous êtes pas dit : « Encore une vieille qui va mourir de froid. » Parce que j'ai un appartement bien à moi à deux pas. Avec tout ce qu'il faut à l'intérieur. J'ai même une voiture, c'est dire. Et puis, je ne suis pas si vieille que ça, quand même.

Je me demande si vous commencez à me repérer sur mon banc. Si oui, vous devez penser que je ne fais rien de mes journées. Vous avez raison. Depuis que je suis au chômage, je ne fais même plus ces choses que je faisais avant et qui n'avaient pourtant rien à voir avec mon travail. C'est comme si un cœur avait cessé de battre en moi et que j'avais basculé dans ce monde où on ne fait rien d'autre que penser. Pourtant, je ne l'aimais pas tant que ça, mon travail. Mais il me tenait debout, il m'accrochait au reste. Maintenant, je fréquente les bancs. Et puis, il y a cet homme qui est mort. Cet homme me pèse, vous ne pouvez savoir à quel point, si bien que j'ai du mal à faire autre chose qu'interroger la rue. Il n'y a pas longtemps, je pouvais encore m'enfuir vers n'importe où en voiture, vers la campagne, par exemple, parce que j'aime bien les vaches quand elles tournent la tête en ruminant pour vous dévisager. Mais c'est fini tout ça.

Fréquenter les bancs, c'est difficile comme vie. On n'imagine pas à quel point tant qu'on n'a pas essayé. Évidemment, je pourrais faire comme les autres : acheter des journaux et cocher des petites annonces avec un crayon à papier bien taillé. On peut faire ça dans les cafés, bien au chaud, tant qu'on a assez d'argent pour ne pas trouver que c'est cher, un petit café. Mais ça se fait très bien sur les bancs aussi, il suffit de mettre des gants. Non, le problème n'est pas là. Je ne sais pas où il est d'ailleurs, le problème, mais je n'arrive plus à chercher du travail, c'est tout. Vous, vous devez travailler puisque vous passez devant chez moi tous les matins à 7 h 45.

Ce matin, j'ai décidé de vous suivre. Pas à pas, dans les rues de la ville. C'est très facile à faire parce que vous êtes incroyablement grand. En plus, vous agitez le haut du corps dans tous les sens et aussi les bras quand vous marchez. Vos jambes, en revanche, avancent bien droit à une cadence presque militaire. Quand vous êtes passé devant chez moi à 7 h 45, j'étais déjà à mon poste, sur la place, et je vous guettais, en observant les gosses qui partaient pour le lycée. Dès qu'ils sont certains que les mères ne les voient plus, ils changent de vêtements, fument ou s'embrassent sur la bouche. Si j'étais une de ces mères, je leur dirais qu'ils peuvent faire ça où ils veulent, sauf fumer peut-être, que ça ne me gêne pas. Je serais tellement heureuse si j'étais une de ces mères !

Vous, je ne sais même pas si vous les avez vus, vous avez traversé leur groupe avec votre démarche de militaire et je vous ai emboîté le pas. Sur le coup, ça m'a paru naturel, mais maintenant je me demande ce que je fais là, derrière vous. En même temps, je ne peux plus renoncer. Quand je vous regarde comme ça de dos, avec vos bras de chauve-souris, je vous trouve trop grand et trop large pour les rues. Cette ville ne vous va pas, c'est ce que je me dis. Je vous verrais plutôt marcher au milieu des champs, sur une autoroute désaffectée, ou dans le désert. Mais ça ne vous empêche pas d'avancer. À 8 h 5, vous achetez un journal tandis que je patiente au coin d'un immeuble. À 8 h 10, vous arrivez à destination. Et je sais enfin où vous passez vos journées. De loin, je regarde votre banc. C'est un banc inconnu, mais je sens que je pourrais m'y habituer. Je vous vois vous asseoir, sortir un crayon bien taillé de votre poche et commencer à cocher les annonces. Dans ma tête, ça tourne comme une luzerne d'idées. Trop de choses en même temps. Qu'il vous faudrait des gants, une couverture aussi parce que vous êtes maigre, que vous avez une tête à vous appeler Victor, que vous ne sentez sûrement pas encore mauvais, que je suis fatiguée de ne pas arriver à pleurer. Oui, fatiguée. Alors je viens m'asseoir à côté de vous et, à la manière dont vous vous poussez un peu pour me faire une petite place, je comprends que pour vous c'est d'accord. Que vous voulez bien de moi là, à côté de vous. Et ça y est, enfin, pour de bon, je pleure.
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Brigitte Bardou  Commentaire de l'auteur · il y a
Un chaleureux merci à tous pour vos commentaires, vos voix et maintenant vos félicitations. Il va sans dire que j’utiliserai ce prix à bon escient...
Joyeux 31 et tous mes vœux pour 2022 !

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JH C · il y a
Félicitations Brigitte et Bonne Année :)
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Brigitte Bardou · il y a
Merci et bonne année à vous aussi !
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françoise CLAUDE · il y a
Chic ! J’étais sûre que ça allait le faire ! Bravo
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Brigitte Bardou · il y a
Merci !!!
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Farida Johnson · il y a
Un très beau texte qui donne la parole à ceux qu'on entend jamais. Bravo!
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VERONIQUE PECHENET · il y a
Ce personnage me fait penser à celui de mon roman !
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Brigitte Bardou · il y a
Ah bon ! Dites m'en plus...en mp si vous voulez
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Aldo Rossman · il y a
Entre l'ombre d'un inconnu et la mort d'un sans-logis, on se dit que la vie de Laure est vraiment suspendue à rien. Ce récit tout en délicatesse nous emmène pourtant jusqu'à la fin qui nous cueille par surprise, et bonheur. J'arrive trop tard pour le vote, mais je vais vous suivre. Bravo pour ce prix mérité.
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Marie Van Marle · il y a
Félicitations, ce texte fin et déchirant m'avait beaucoup touchée. Cela fait vraiment plaisir de le retrouver lauréat.
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Viviane Fournier · il y a
Ma Brigitte, te voilà te voilà et tu étincelles ....bravo à toi, tu es magnifique et bises et bonne année, trop contente pour toi !
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Nicolas Auvergnat · il y a
Éh éh éh... Les bons au sommet : c'est justice.
Ça commence bien l'année. Mes voeux, bof, je les garde pour moi, c'est les tiens qui comptent.
A plus...

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Léonore Feignon · il y a
Félicitations Brigitte pour ce prix et tous mes voeux pour la nouvelle année !
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Bruno R · il y a
Bravo Brigitte! Bonne et heureuse année!

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