Rouge-Neige

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Pourquoi on a aimé ?

Le suspense est tenu de bout en bout dans ce récit horrifique ! La neige et le sang, voilà deux éléments qui vont très bien ensemble ; et

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Auteure de romans et de nouvelles (jeunesse, anticipation, noir) , vous pouvez découvrir mon univers sur mon blog : constancedufort.unblog.fr ou sur facebook @constancedufort.plume "Les chemins  [+]

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La neige a revêtu son manteau rouge. Je ne pensais pas que je verrais le jour, mais le petit matin gris est là. La tempête s’éternise : dix jours coupés du monde. On n’avait pas vu ça depuis dix ans, de mémoire de vieux. C’est ce qu’on doit se dire au village. Nous vivons repliés dans cette ferme à flanc de montagne, Germain, la petite et moi, mais c’est comme si j’entendais les vieilles mémérer : sur l’hiver, sur les prix, sur la vie. On ne voit pas souvent les autres villageois et on est heureux comme ça : mon mari apporte nos œufs et nos fromages sur la place les jours de marché. Moi, je n’y vais plus. Je n’ai pas beaucoup d’affection pour ces gens-là. Mais là, je vais devoir m’y résoudre.
Un bruit de succion m’alarme : Alba a faim. Elle étire ses lèvres charnues et se frotte contre mon sein. Il n’y a plus rien pour elle. Je suis sèche comme le désert depuis le début de cette tempête. De mon poing en mitaine je glisse son pouce vers sa bouche et la serre un peu plus contre moi. J’ai pris une couverture quand ça a commencé. Ma petite et cette vieille pelisse. Il ne me reste que ça.
Cachée derrière le puits, je scrute la cour. Heureusement, elle ne nous a pas entendues. Les yeux d’Alba se sont refermés et son pouce tremblote entre ses lèvres entrouvertes. Ma petite est facile. Depuis sa naissance, c’est un cadeau. Ça vient de lui sauver la vie.
Je vois une lueur danser derrière les carreaux crasseux de notre corps de ferme. Elle est toujours là, claquemurée à l’intérieur. Elle a fini de se repaître du corps de mon pauvre Germain. Je ferme les yeux et j’étouffe un sanglot. La neige se remet à tomber.

Nous n’étions pas préparés. Mon mari ne voulait rien entendre. Je l’avais pourtant prévenu : les premiers flocons si tôt dans l’année, c’était un signe. Germain n’est pas du pays, il ne sait pas. Je lui ai dit la bête, sa légende et ses méfaits. La neige qu’elle rougit autour d’elle lors des tempêtes exceptionnelles. Les vies qu’elle prend. Il a balayé ça d’un revers de main et s’en est allé couper du bois. On a rentré les chèvres en prévision des intempéries, on a mis de la paille au sol et on a poussé les meubles près de la cheminée. On a calfeutré le poulailler, mais c’était inutile, je le savais bien. Elle a commencé par là. Comme il y a dix ans, au village.
La première nuit je l’ai sentie rôder. J’ai serré Alba entre nous. La tempête nous cachait la lisière de la forêt et même notre puits. Le lendemain, Germain est sorti dans les rafales. Je l’ai vu disparaître, emmitouflé dans sa peau d’ours, puis revenir. Il rapportait la neige souillée en témoignage. Au poulailler, il n’y avait plus que ça : des plumes, des viscères et du sang.
— C’est Rouge-Neige ! ai-je crié.
— Tais-toi, femme superstitieuse ! a-t-il hurlé encore plus fort.
Les bourrasques beuglaient, le froid s’insinuait et Alba a gémi. Nous avons fermé la porte. Germain a poussé le buffet, mais on ne lui barre pas la route. La tempête trouve toujours son chemin.

Avec le petit jour, le vent se lève. Par la cheminée, j’entends la bête haleter puis pousser un hurlement sauvage. La chasse reprend. La porte d’entrée tremble. Un raclement. À l’intérieur, la bête déplace le buffet. Je n’ai plus le choix. Je regarde Alba qui dort, innocente, contre mon cœur. Rouge-Neige ne l’aura pas. Je relève mes guêtres et déchire le bas de ma jupe pour emmitoufler sa petite tête. Mes mitaines et mes vieux sabots ne me protégeront pas des engelures, mais je n’ai plus le choix. Je m’élance. Je cours et je m’enfonce dans la neige immaculée. Dans mon dos, un hurlement de colère. La porte bat furieusement, le buffet renâcle. Je ne sens plus ma blessure. La neige cautérise la plaie de ma cuisse. Entre la bête et moi, il n’y aura que ma rage comme rempart. J’enfonce mes jambes dans la neige jusqu’aux genoux, à mon tour de me fondre dans le blizzard.
Je passe sous les sapins et je me jette derrière le tas de bois de Germain. La bête est toujours coincée à l’intérieur de la ferme.

Mon Germain... Il ne m’a pas crue quand j’ai dit qu’il fallait condamner le conduit de cheminée.
— Pour mourir de froid dans cette tempête, tu es folle ?
La bête s’est introduite la nuit suivante. Je l’ai entendue dégringoler dans le conduit et racler ses griffes sur la pierre gelée. Nous avions soufflé toutes les bougies, mais dans le noir, les chèvres se sont mises à pleurer. Elle les a égorgées une à une. Quand Germain s’est enfin réveillé, c’était trop tard. Comment ai-je pu l’abandonner ?

Le sang a imbibé mon jupon et goutte à chacun de mes pas. Les flocons me fouettent à chaque rafale. Alba me contemple de son regard implorant, mais elle a compris qu’il fallait garder le silence. Avec tendresse, j’enlève son bonnet de fortune. Je dois me faire un garrot pour duper le monstre. Elle a déjà eu son père, elle ne nous aura pas. J’étouffe un cri de douleur quand je sers. Ma cuisse palpite. Alba est figée comme une statue de sel. Un nouveau hurlement.

Après les chèvres, notre tour est venu. Elle n’a fait qu’effleurer ma cuisse de ses serres. Elles ont préféré lacérer Germain. J’ai entendu le bruit de ses viscères dégringolant sur la terre battue. J’ai rampé dans l’obscurité vers la chatière. Alba est passée en premier, puis moi, si fine que les gamins du village se moquaient de moi à l’école.
— Jamais t’auras de mari ! Jamais de bébé ! Toute chétive ! Toute vilaine !
La bête ne nous a pas senties, trop occupée qu’elle était à savourer les entrailles de mon homme. Ensuite, elle a trouvé nos odeurs partout et la chasse a repris.

Ma cuisse ne saigne plus. Je m’élance de nouveau. Courir. Traverser la forêt. Courir. Passer le pont de pierre, la frontière. Courir. Rejoindre le village et ceux qui savent. Sauver Alba.
Le bruit de ma course crève le silence. La neige redevenue blanche crisse, elle me balance à la bête à chacun de mes pas, la garce ! Les branches des arbres se tendent vers nous pour nous embrasser, nous ralentir, nous offrir. Je me recroqueville sur mon bébé. Je ne veux pas que son beau visage de porcelaine soit égratigné. Je lui parle entre deux halètements. Il faut qu’elle entende la légende de Rouge-Neige. Elle sera préparée. On se la transmet de mère en fille dans notre famille. On s’en protège tandis que les hommes gonflent les muscles et paradent. Nous, les femmes, on n’a pas de temps à perdre en fanfaronnades. On sait ce qui nous attend.
Un craquement. Je me fige. Une hulotte s’envole et le battement de ses ailes me confirme ce que je sais. Elle s’est libérée. Elle est à nos trousses. Nouveau craquement, plus près. Elle fait durer, elle n’est pas pressée. Quelques années… C’est tout ce qu’il aurait fallu pour qu’Alba sache courir. Le village est juste là, après le pont dont le tablier de pierre se dessine. Quelques années et j’aurais pu la poser et la pousser doucement, avec un dernier sourire encourageant. Elle aurait galopé sur ses petites jambes potelées et je n’aurais eu qu’à me retourner. Offrir ma poitrine à la bête pour l’occuper et sauver ma fille. Accomplir ce que ma mère, et la sienne avant elle, n’ont pas pu faire. Nous libérer.
Derrière un sapin, je vois la fumée dégagée par le corps de Rouge-Neige, et entre les branches, ses yeux. Ils me transpercent. Elle se souvient de moi et je me rappelle. Je n’ai rien oublié. Un poulailler, il y a dix ans. La neige écarlate. L’exquis goût du sang. Elle et moi, elle est moi…
Ma poitrine se gonfle et je gueule toute ma colère à sa face tordue. Elle n’aura pas Alba. Je me fous que ma cuisse saigne de nouveau et je cours. Dans mon dos, son souffle. Sur ma nuque, ses griffes qui me frôlent par jeu.
Le pont, le guet et tout de suite, la place du village. Je m’effondre dans la neige grise. La bête ne passera pas la frontière. Elle nous contemple depuis le pont et m’assure d’un grondement qu’elle l’a bien voulu ainsi. Qu’elle m’a laissée partir. Les portes s’ouvrent une à une et trouent la tempête de halos lumineux. Des silhouettes s’approchent. On se penche, on murmure.
— Suzanne, c’est Suzanne !
— T’es sûre ? Des mois qu’on l’a pas vue !
— Mais qu’est-ce qu’elle agrippe comme ça ?
Je sens la chaleur autour de moi. Personne ne se soucie du monstre qui ricane, dans le blizzard, sur le pont. Je suis allongée dans la neige et ma cuisse suintante en fait un beau coquelicot de printemps. Une femme crie :
— C’est quoi tout ce sang ?
On écarte mes mains, on arrache mes mitaines collées d’humeurs. L’instituteur se penche sur moi, si gentil. Je vois ses yeux noirs à travers les brumes. Il y a dix ans, après la première visite de Rouge-Neige, il m’avait dit :
— Suzanne, tu n’es pas une mauvaise fille, mais ce que tu as fait est très mal. Tu n’es pas responsable. On appelle cela « maladie mentale ». Elle te pousse à faire des choses. En ville, on pourrait te soigner.
Il a ce regard triste quand il prend mon Alba. Elle se laisse faire, immobile. Pourquoi est-elle toute rouge, comme une rose éclose trop tôt ? J’entends des cris étouffés et des sanglots quand l’instituteur démaillote la petite. On murmure autour de moi ce surnom honni qui m’a collé aux basques toute mon adolescence :
— Rouge-Neige, elle est revenue ! La Suzanne a recommencé !
Sur le pont, la bête rugit de contentement, puis se retire. Une femme hystérique beugle à travers le village. Les autres la laissent faire, agglutinés qu’ils sont autour de mon corps qui se répand.
— Je vous l’avais dit qu’elle s’arrêterait pas à mes poulets ! On n’aurait pas dû laisser faire ! Fallait l’enfermer !
Encore cette vieille histoire ? Qui s’en soucie alors que j’ai sauvé Alba, mon bébé tout chaud qui a palpité contre mon cœur jusqu’à la dernière minute. Voyez comme elle me sourit alors que l’instituteur l’enveloppe dans son manteau et couvre son visage pour qu’elle ne prenne pas froid. La ville et ses médecins de l’esprit n’auraient rien pu faire contre Rouge-Neige. Elle fait partie de notre famille depuis des générations. Il n’y a rien à faire contre une malédiction. Un secret dont Germain n’a jamais eu vent. Le corps de ferme, l’isolement, c’était le mieux. Rouge-Neige ne devait pas se réveiller. On était en sécurité, avec l’étranger, dans la montagne.
Je n’ai plus froid. J’ai sauvé Alba et Rouge-Neige meurt avec moi. Pourquoi l’instituteur se signe-t-il en confiant ma fille au curé ?

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Veronique Detrey · il y a
Votre façon de suggérer, de mêler les temps, de ne rien révéler a laissé toute la place à mon imaginaire et à ma part de folie... Ma lecture n'est peut-être pas votre histoire !
Chapeau bas et merci pour ce moment intensément chromatique jusqu'à la fausse note absolue.

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niavlys eregnor · il y a
j'ai une petite question qui est rouge neige je n'ai pas bien compris
PS j'ai adorée l'histoire

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Morgane Leeloo Perséphone Lafay · il y a
J'ai le visage serré de frissons et je viens de bien m'emmitoufler dans mon gilet. Quel texte! Quelle fin! Bravo!
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François B. · il y a
Un texte dérangeant, la malédiction révélée à la fin n'étant pas celle qu'on croyait au début. Bravo
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Viviane Fournier · il y a
Très fort ...et surprenant et porté par une belle écriture ! belle chance à vous !
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Mapie Soller · il y a
Un texte haletant jusqu'au bout et une réalité angoissante. Mes 5 voix!
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Boubacar Mamoudou · il y a
Un texte surchauffant, et à la fin heureuse, je suis conquis Constance !
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Mod GUY · il y a
Ouh là là, c’est terrifiant ! Au début un simple Conte et à la fin une horrible réalité...Tout cela tient le lecteur en haleine.
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Thara · il y a
Je m'attendais à ce que la bête soit un loup avec ses hurlements sauvage. Donc, pas à ce genre de fin.
Le suspense est d'autant plus angoissant...
+ 5 voix (pour avoir apprécié la teneur de votre récit) !

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Constance Dufort · il y a
Ravie de vous avoir prise au piège ! Un grand merci pour votre soutien
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Gilles Pascual · il y a
Excellent texte ! Allez, 4 gouttes de sang de plus ! :)

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