Rouge-George

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Graine de voyageur guitariste philosophe aspirant scénariste, le sourire à toute épreuve, le soupir à l'épreuve, j'écris mon premier roman, ma première histoire longue... Que dis-je écrire  [+]

La chambre était complètement hermétique. Aucun interstice ne délivrait l’air extérieur, aucune fenêtre la lumière du jour. Seule une minuscule bouche d’aération respirait en produisant un léger chuintement. Le plafond, les quatre murs et la porte sans poignée étaient entièrement capitonnés. Le sol se présentait, lui, sous forme de moquette fine et usée.
Le mobilier se limitait au strict minimum : dans un coin, un matelas vêtu de son alèse accompagnait un oreiller et un drap, cousus couleur coquelicot ; dans l’autre, des WC sans lunette luisaient à côté d’une cabine de douche, en céramique rubis ; et, enfin, une petite grille en plastique coagulé, terne et crasseuse, filtrait la minuscule arrivée d’air.
C’était un trio de néons habilement dissimulés sous les capitons qui donnait à la pièce ce halo écarlate. Cette aura qui enveloppait le moindre centimètre carré, donnée par l’unique source de lumière mais qui semblait, en contrepartie, aspirer, reprendre, toutes les autres longueurs d’onde.

Paré de babouches pourpres et d’un pyjama en pilou carmin, George évoluait dans ce décor tel un caméléon.
« Jouer les cobayes ne doit pas être bien méchant ! » s’était-il dit en relevant l’annonce dans le journal. La description lui avait parue quelque peu saugrenue au premier abord, mais l’idée ne lui déplaisait pas, il la trouvait même originale.
Autant dire qu’il s’était vite habitué à cette ambiance monochrome, encore que le refus d’enduire son corps d’encre magenta avait été catégorique. Quelle absurdité ! Qui d’ailleurs avait failli le rendre rouge de rage.

Implantée dans le creux d’un capiton, une caméra miniature l’observait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ses moindres faits et gestes étaient rapportés puis rangés dans un classeur violet...
Bien qu’il sembla futile de noter qu’il occupait la moitié du temps à se divertir comme il pouvait, puisant des trésors d’imagination pour trouver distraction à son goût. Principalement, il comptait la durée de ses défécations, s’essayait à l’exercice physique, se jetait sur les cloisons moelleuses, il pratiquait la masturbation, formait des dessins ou des phrases en se servant du papier toilette, il se douchait jusqu’au sang, utilisait son oreiller comme un punching-ball, ou alors se prenait carrément pour le capitaine d’un navire, installé sur son drap qu’il pliait en ovale...
Sinon, George trônait sur les toilettes durant des heures, il pensait à haute voix ou non, il se parlait à lui-même et se demandait parfois pourquoi il était venu ici, quel motif l’avait poussé à se faire le sujet de cette étude prétendument scientifique. Comme unique prétexte, il se rassurait en se répétant intérieurement qu’il s’agissait tout simplement d’une question d’argent.

L’autre moitié du temps, George la passait à roupiller, à rêver et à ronfler rouge.

Et il était réveillé quotidiennement à midi, l’heure du déjeuner, unique repas de la journée. C’était une infirmière vêtue de rouge qui venait lui servir sa pitance sur un plateau – légumes rouges, fruits rouges, viande rouge, le tout qu’il assaisonnait de ketchup et mangeait à l’aide de couverts en plastique.
Elle entrait sans frapper, posait promptement le repas sur la moquette, avec un rouleau de papier toilette et une nouvelle tenue si requis, s’emparait du plateau usagé et repartait aussi vite qu’un cyclone, refermant la porte de la manière la plus hâtive qu’il soit. Autrement dit, telle une personne qui cacherait quelque chose à une autre ; en l’occurrence, elle agissait ainsi pour que George n’ait en aucun cas le temps de contempler le dehors multicolore.
Bien que cette présence féminine presque intime ne manquait pas de l’incommoder, lui dont les hormones étaient exposées à l’air libre s’était habitué à ces coups de vent.

Les seules autres visites qui animaient sa vie autarcique étaient celles du docteur, bonhomme initiateur et superviseur de l’expérience. Assez rarement, il venait le voir pour l’ausculter sommairement, s’enquérir de son bien-être et lui mentir en disant que, grâce à lui, il découvrait déjà des recoins inexplorés de la conscience humaine...
Contre toute attente, il lui prescrivit même un ersatz de vitamine lequel le cobaye identifia comme tel car cela n’avait aucun effet sur lui.
Il se demandait si ce docteur en était vraiment un, lui qui ne s’était même pas présenté, n’avait fait montre d’aucun diplôme ni n’avait expliqué l’enjeu de l’expérience. Au fond, qu’il eut rendu service à un médecin véreux ou à une secte eschatologique, il s’en contrefichait : il ne pensait guère qu’à son salaire.

Son téléphone et autres effets confisqués, George n’avait absolument aucun accès au monde extérieur, il était comme un rat en cage. Les rares moments qui cassaient la routine s’avéraient être les conversations qu’il tentait d’engager avec le personnel ; seulement, ses tentatives échouaient à chaque fois ou, écourtées, n’amenaient à rien de bien intéressant...
Le temps s’écoulait et George voyait, à défaut du jour, uniquement du rouge.
Enfermé dans ce microcosme, complètement coupé de la société, cette situation avait un caractère des plus déconcertants. Cependant, le garçon refoulait son inquiétude en pensant constamment à la rémunération finale, laquelle serait, savait-il, d’un montant considérable...

Bref, gagner de l’argent en échange de son temps et rien d’autre lui convenait parfaitement. Il estimait avoir trouvé la sinécure.

Les semaines passèrent et l’expérience ne changea pas.
Du moins, du point de vue du cobaye, elle ne sembla pas évoluer.

Pourtant, lui, qui s’était facilement accoutumé à vivre dans ce cirque monocolore où il tenait le rôle du clown, petit à petit, ne voyait plus la vie en rose : son chapiteau se transformait en cloaque dans lequel il dépérissait.
Les jours défilaient sans l’attendre et George se sentait comme un prisonnier. Et, comme tel, il s’était mis à compter les jours en empilant des feuilles de papier toilette. À chaque réveil, à chaque nouvelle feuille posée, son regard devenait plus triste.
Sa famille et ses amis lui manquaient. Il sombrait dans la déprime, il se flétrissait au fur et à mesure que ses doigts imprégnaient et imprimaient la crasse. Ses yeux striés de rouge, son visage crispé, il ne pensait même plus à son salaire, il pensait seulement à respirer, à prendre l’air, à sortir de cet enfer.
Le docteur, impassible, lui prit la température : son front brûlait, son cerveau bouillonnait. Il était comme un taureau enfermé et affamé. Malgré l’oppression, George relativisait, il s’évertuait à rester calme. Pour le docteur. Pour lui-même. Pour garder le contrôle, ne pas sombrer dans la folie.
L’envie de s’échapper le hanta plus d’une fois : il avait déjà tenté de franchir la porte, à maintes reprises, sans succès. Il avait même essayé d’aguicher l’infirmière, davantage en vue d’assouvir ses pulsions sexuelles plutôt que pour satisfaire son désir d’évasion. George s’efforçait de ne pas lui reprocher d’être si peu loquace, d’être le genre d’assistante sous-payée, de secrétaire résignée voire maltraitée, rabaissée aux tâches les plus simples, comme servir du café ou des poivrons rouges...
Il s’abstenait, réalisait tous ces efforts car le docteur lui répétait fréquemment que l’expérimentation se terminait bientôt ; que, bientôt, il pourrait rentrer chez lui. Et surtout parce que les vitamines avaient été subrepticement remplacées par des sédatifs.

Après plusieurs tentatives de séduction et d’escapade, George ne put se contenir et contracta un terrible accès de colère : sans crier gare, il frappa violemment l’infirmière à la tête. Le docteur ne prit pas la peine de venir la secourir : l’agresseur était aussitôt tombé sur les genoux, en pleurs, regrettant visiblement son acte.
Il chercha même à se faire pardonner par tous les moyens, sa réaction excessive se voyant justifiée par un terrible épuisement, une impulsion non maîtrisée...
Plus de peur que de mal : la jeune femme, relativement surprise, ne lâcha mot. Elle attendit qu’il finisse son discours bafouillé et s’évanouisse, sous l’effet combiné du choc mental et du calmant.
L’incident fut reporté dans le classeur violet puis rapidement oublié.

Et, un jour, au lieu de se réveiller dans ses draps rouges, à côté de la pile de papier toilette qui s’écroulait, George ouvrit subitement les yeux dans le hall d’un immeuble inconnu, un immeuble doté d’une coloration tout ce qu’il y a de plus basique : blanc, noir, gris, marron, incolore.
Assis sur une chaise qui meublait presque à elle seule ce qui semblait être une salle d’attente, la confusion l’attrapa : l’ancien cobaye eut d’abord l’impression d’y voir tout vert. Il se frotta vigoureusement les paupières, puis les essaya. C’est-à-dire qu’il cligna frénétiquement de l’œil puis de l’autre.
Il s’ébroua et, se ressaisissant, se leva, le regard instinctivement baissé afin de ne pas se faire remarquer. En partant, il ne fit pas attention au chèque enfoncé dans l’enveloppe orange, celle-là même posée négligemment sur la chaise d’à côté.
En ouvrant la porte des toilettes, George manqua de renverser un homme. Celui-là lui pesta à la figure mais George, restant muet, se précipita devant la première source d’eau potable et ouvrit le robinet à fond.
Il s’éclaboussa abondamment le visage.
Enfin, ses mains glissèrent sur ses joues et il se regarda dans la glace : ses yeux définissaient un sentiment mêlant torpeur et excitation.
Toutefois, sa mine s’était améliorée : George était revitalisé.
Il sembla renaître.
Sans doute parce que, à nouveau, il discernait la palette commune à tout œil humain normalement constitué. Il était finalement exempté de la vision exclusivement verdâtre, découlant du puissant contraste simultané provoqué par l’expérience.

Ici, il voyait tout en blanc : les lavabos, les murs, le carrelage, les portes, les gonds, les cuvettes, les savons, le PQ papier toilette , etc. La pureté omniprésente l’éblouissait, il plissa les yeux : George occupait les chiottes les plus immaculées qu’il lui ait été donnée de voir.
Il contemplait le moindre objet dans sa ligne de mire, et pas la moindre présence de rouge... A vrai dire, il n’y pensait pas du tout. La couleur primaire, celle qui avait pourtant coloré sa vie durant si longtemps, avait disparu.

Quatre lents et grands pas précédèrent sa sortie.
Retrouvant le hall, un large sourire illumina son visage. George était peu sociable mais, aujourd’hui, tellement heureux de revoir du monde – le monde normal – qu’il se mit à saluer tous les occupants de l’immeuble.
Jusque-là, l’expérience n’avait pas altéré son comportement ; du moins, pouvait-on croire que ses réactions restaient tout à fait naturelles.

Dans une pièce attenante, caché derrière une cloison de verre, le docteur épiait son jeune rat d’un regard follement intéressé, presque sadique. Le calepin sur le bras, il gribouillait des notes inintelligibles dans la marge d’un formulaire imprimé qui portait le titre : « ROUGE. » 

« Bonjour ! » par-ci ; et « Bonjour ! » par-là.
« Bonjour par-ci ! »
« Et bonjour par-là ! »
Inlassable, George n’en finissait plus. Les gens le regardaient de biais, d’un air amusé ou perplexe.
Puis, soudain, il se tut.
Une vision le troubla, la vision d’une femme. Une jeune femme superbe. Vêtue d’un tailleur noir et d’un haut assorti, adossée contre un pilier dans une posture de vraie top model, elle était posée sur ses talons hauts comme sur un piédestal. Les ongles vernis d’argent, le visage maquillé d’étincelles et sa peau d’un hâle à en faire pâlir les plus bronzées, elle recoiffait ses longs cheveux bruns, face à un miroir de poche, lorsqu’elle sortit de son sac à main un tube doré.
George retint son souffle. La jeune femme dévissa le tube en question et une flamme brillante apparut, avec laquelle elle se badigeonna les lèvres.
Celles-ci brûlèrent alors d’un teint vif, saturé à l’extrême.

On crut entendre une détonation, un coup de feu, fendre l’air : littéralement propulsé par une pulsion incoercible, George fondit sur la grande brune. Ils se percutèrent, front contre front, et il l’étreignit fougueusement, de la même manière qu’un rapace qui referme ses serres sur sa proie. La jeune femme, totalement prise au dépourvu, se débattit tant qu’elle put, armé de son sac à main. Les gens autour étaient médusés, incapables de réagir, partagés entre révulsion et hilarité.
Alors que George dévorait la bouche de sa prise avec une passion démente, ses deux mains, guidées par une sauvagerie sans bornes, caressaient voire griffaient ses courbes lascives.
Puis il bondit tout à fait sur elle, ce qui ne manqua pas de les faire chuter.

Observant, non sans enthousiasme, ce qu’il interpréta comme un « sublime élan de tendresse », le docteur, les yeux grossis par ses lunettes et par son excitation, souligna la mention « symbole de l’amour = incitation à l’affection. »
La face toute émoustillée, il semblait très content de lui. Visiblement, ses travaux lui paraissaient concluants : il se souriait à lui-même, chantant intérieurement sa propre gloire.

Jusqu’à ce qu’il vit, avec horreur, George se redresser la gueule maculée de sang.
Il lui avait littéralement mangé la bouche : les lèvres, la langue et quelques miettes de gencive au passage.
Le visage révulsé, complètement dénaturé, la victime se contorsionnait par terre et criait aux abois. Du moins, elle gémissait, manifestait sa douleur comme elle pouvait. Les témoins de la scène furent pétrifiés de terreur face à sa détresse, ils restaient indécemment inertes comme si, pour eux, le temps s’était arrêté.

Au contraire, George, lui, contractait une crise d’hyperactivité : tel une furie, il s’empara d’un extincteur et fracassa avec une borne alerte incendie. La goupille de l’instrument sauta et fut violemment projeté dans l’œil d’un innocent, lequel tomba à la renverse.
L’alarme commença à mugir et les spectateurs à s’affoler.
George, devenu fou à lier, traversa la paroi de verre dans un fracas retentissant puis agressa les badauds en leur vaporisant du dioxyde de carbone à la figure. Il asséna de vigoureux coups d’extincteur à des personnes habillées plus ou moins incarnat, démolit un distributeur de boissons et brisa l’arrivée d’une bouche à incendie.
Pour une raison ou une autre, il s’était mis en tête de traquer le rouge sous toutes ses formes.

La sirène du bâtiment assourdissait toute la rue, tandis que celle des forces de l’ordre jaillissait au loin. La fontaine à incendie crachait, les bris de verre pleuvaient. On hurlait, on pleurait. Les os craquaient et les pneus crissaient. Il était aberrant d’attribuer tel vacarme à un seul individu.

Finalement, alors que George carjackait une Ferrari, le docteur, très déçu, raya d’un trait sec la première mention. Puis entoura fébrilement cette autre mention qui indiquait « symbole du sang = incitation à la violence. »

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