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Rose

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Cynt

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1. Gwendoline
Ce matin encore, je ne veux pas me lever. Comme une rose en hiver, je préfère rester sous terre, fanée depuis l'automne.
Divorcée après 10 ans de mariage, je ne comprends toujours pas la décision de mon ex-mari. Cela fait 6 mois que le tribunal a rendu son jugement et je continue à me morfondre dans ma chambre de petite fille. Au vu des circonstances, il a bien fallu que Mère accepte que je revienne à la maison. Au moins, ici, dans ma chambre, je peux flétrir en paix.
Ma seule distraction est d'admirer le travail de notre jardinier, Anton Caseul. Un bel homme de 30 ans qui a succédé à son père, mort d'une crise cardiaque. Avec ses beaux yeux bleus, sa chevelure noire d'ébène et son corps d'athlète, j'avoue laisser mon regard se disperser sur la douceur de ses gestes et ses cheveux rebelles. De ma chambre, j'ai une vue splendide sur notre jardin enneigé, c'est juste magique. Et même si nous n'égalons pas Versailles par sa grandeur, nous pouvons au moins nous défendre par sa beauté. Notre jardinier, et son père avant lui, y a toujours veillé.

Nous sommes le 14 février et j'aurai dû le fêter avec Franck. Mais il en a décidé autrement. Il a préféré une jeunette de 18 ans avec de beaux seins bien tendus et des hanches de petite fille. A côté d'elle, je fais obèse avec ma taille 40, mes seins tombants et de larges hanches héritées de ma mère. J'aurais pu lui pardonner... Si ça n'avait été les papiers du divorce qui jonchaient la table du salon de notre appartement. Je les ai trouvés un matin juste après son départ soi-disant pour un séminaire. J'ai découvert le pot aux roses plus tard : les « tourtereaux » étaient partis en Méditerranée et Franck en avait profité pour la demander en mariage, lui qui avait deux fois son âge. Je n'avais déjà plus aucune chance de le reconquérir, même en changeant. Mes pétales m'en sont tombées, fanées par tant d'années à donner vie à un couple qui n'existait que pour moi.

Mère entre dans ma chambre, et tout en allant ouvrir les lourds rideaux qui ornent les fenêtres, me dit :
- « Allez debout ma petite fille ! Il est 10h, déjà bien tard pour encore rester au lit à pleurer sur un homme qui ne voulait plus de toi !
- Mère ! A mon âge je suis tout de même libre d'agir comme je l'entends.
Malgré mes 28 ans, la duchesse pense que je vis encore dans ma période rose bonbon.
- Je vais faire les boutiques, Gwen, et tu m'accompagnes.
- Ah non ! Je reste ici ! Je ne vais pas supporter tous ces miroirs, la foule et surtout je risque de croiser l'un de nos amis communs... Je ne saurai pas comment me tenir. Peut être sous vos jupons, Mère. »
Oui j'ai honte de ma situation : me faire rejeter pour une fille plus jeune et mieux « portante ». En plus, elle doitt rire à toutes les blagues de Franck, même celles qu'il est le seul à comprendre. Alors ma chambre reste un meilleur endroit pour un havre de paix.
- « Alors fais-moi au moins le plaisir de t'habiller. Anton passera arroser les fleurs dans la matinée.
- Oui, Mère. »
Dès qu'elle sort, je me lève et m'installe devant ma coiffeuse. Je suis loin d'être fraîche comme une rose aujourd'hui... J'essaie tout de même de me redonner un peu de couleur avec notre botte secrète féminine : le maquillage ! Je passe une de mes plus belles robes, histoire de me mettre un peu de baume au cœur. Etant encore en hiver, je choisis une robe à manches longues, qui met en valeur mes hanches trop larges – au goût de certains – et me remonte la poitrine. Rose pâle, presque blanche, avec de jolis coquelicots, cette tenue faisait ressortir la blondeur de mes cheveux et mes yeux marron.

Ainsi apprêtée, je me décide à donner une nouvelle tournure à ce jour d'amour. Je connais Anton depuis toujours et il ne me laisse pas indifférente. Alors je prends un stylo et, sur un bout de papier, j'écris quelques mots : « C'est en croyant aux roses qu'on les fait éclore – Anatole France ». Je le plie en quatre et vais le cacher dans les roses de noël à la bordure de la fenêtre.
Puis je m'installe confortablement dans le fauteuil tout près, récupère le roman laissé sur le chevet et me met à la lecture de cet amour passionné mais impossible, caractéristique des œuvres de Barbara Cartland.

2. Anton
Je me suis fait particulièrement beau en ce jour de Saint-Valentin. Je veux faire honneur à cette charmante Gwendoline. Nous nous connaissons depuis tout petits et elle ne semble pas s'être intéressée à moi une seule fois depuis son retour. Son ex-mari Franck avait réussi à l'enlever à sa famille. Maintenant que mon amie est parmi nous, il est hors de question qu'elle ne me quitte à nouveau.

Quelques petits coups à la porte et elle m'autorise à entrer. Elle est dans son fauteuil, porte une superbe robe rose avec des coquelicots qui la mettent en valeur. Une beauté angélique sortie de mes rêves.

J'approche doucement des fleurs et me prépare à lui déposer un billet doux. Je sais qu'elle a pour habitude de les humer quand elles sont fraîchement arrosées. Pourtant un autre papier blanc est déjà posé à travers ces roses de noël rouges, blanches, noires ou encore violettes. Je le remplace par le mien après avoir arrosé, l'air de rien.
Puis je repars tout aussi discrètement que me le demande mon statut.

3. Gwendoline
Anton s'est fait aussi discret que d'habitude. Il n'a pas réagi à la vue de mon mot. L'ai-je trop bien caché ? Je retourne près des roses de noël et respire leur parfum, comme j'aime le faire à chaque fois qu'elles sont fraîchement arrosées. Je vois encore mon mot... Moi qui décide de reprendre un peu ma vie en main, je ne suis même pas capable de transmettre un message avec romantisme. J'aurais mieux fait de faire une banderole et de l'afficher sous ma fenêtre. Les romans de Barbara me montent à la tête...
Je reprends mon petit billet, resté sec malgré l'arrosage, et le dépose sur mon bureau.
Déçue et en colère contre moi, j'essaie de continuer la lecture de mon roman. J'espère retrouver un peu de calme auprès de Véronica qui décrit avec passion son pays, l'Ecosse, pour le comte de Dornoch.

Vers midi, j'entends de nouveau Mère entrer dans ma chambre.
- « Ah, tu es debout ! C'est bien. Tu as revêtu une de tes plus jolies toilettes, elle te sied à merveille.
- Merci, Mère.
- Toutefois, je t'ai trouvé un petit chef-d’œuvre dans les boutiques. »
Je relève la tête de mon roman et constate que Mère a effectivement une robe dans les bras. Blanche, légèrement ajourée, pas trop courte et manches mi-longues. Je l'essaye de suite, enthousiasmée par la trouvaille de la duchesse.
Les larmes aux yeux, elle m'observe :
- « Tu es magnifique ma chérie ! Elle te va à ravir ! J'ai prévu une cape pour pouvoir la porter en cette saison. »
Je me regarde dans le psyché posé à côté de la cheminée et je fonds de surprise devant une telle légèreté. Cette tenue est plus moderne et plus fraîche que ce que j'ai l'habitude de porter. Je ressemble à une fleur en éclosion.
- « Tu as un mot sur ton bureau. C'est quoi ? » Avant que je n'ai le temps de l'empêcher de l'ouvrir, Mère prend le billet :
- « Mais... C'est une magnifique rose ! C'est toi qui l'as dessiné ? »
Une rose ? Ce n'est pas mon mot. C'est étrange... J'aurais dû vérifier, d'autant que je réalise qu'il était encore sec, malgré l'arrosage... Ce doit être Anton qui m'en a laissé un autre. On aurait eu la même idée ? En ce jour de Saint Valentin, ce n’est pas si surprenant.
- « C'est drôle cette rose me fait penser à celles que me dessinaient Rob... euh... Monsieur Caseul durant notre brève amourette. Il avait même tendance à utiliser des mots pour tracer les pétales. Une sorte de message secret.
- Ah bon ! C'est amusant ! Merci pour la robe maman ! »
La duchesse me sourit et je devine un soupçon de malice.
Elle repose le dessin et quitte ma chambre, toujours souriante. Je m'empare du billet avec empressement. La rose est magnifique avec des lignes fines, des ombres et des reliefs doux. Anton a vraiment des doigts de fée.
Je commence à essayer de déchiffrer les quelques mots tracés, mais je distingue à peine les lettres. D'un coup, je relève la tête et voit ma mère qui me tend une vieille loupe. Je lui suis reconnaissante et elle s'en va en silence.

De nouveau je me penche sur la rose. Je cherche une première lettre et un mot fait surface, puis une phrase : « Ma bien-aimée, je t'attendrais ce soir à 20h au bord de notre rivière ».

Mon cœur rate un battement. Anton m'invite ! Je n'en espérais pas tant. Je ne pensais pas que je pouvais lui plaire et, quand je repense à notre relation, elle me semblait purement platonique. Je me suis trompée et j'en suis heureuse.

4. Anton
L'image de Gwendoline est encore gravée sur mes yeux. Cette jolie fleur était tellement merveilleuse avec sa robe. J'aurai aimé m'approcher, poser mes mains sur ses hanches sublimes, les laisser glisser le long de son dos et baiser le cou puis les lèvres. Depuis tout petit, je rêve de ces instants amoureux avec elle. Bien sûr, je rêvais d'abord de simples baisers ou de pouvoir tenir sa main toute douce dans la mienne, puis en grandissant c'est devenue plus insistant et plus charnel.
J'étais bouleversé par chacun de ses regards, ou de ses frôlements... Puis Franck est entré dans sa vie. Elle l'a rencontrée à l'université. Ils se sont vite mariés mais n'ont jamais eu d'enfants. Apparemment Franck n'en voulait pas. « Ca fait trop de bruit ! Ca chouine pour rien et ça touche à tout ! Non merci. ». La pauvre Gwendoline qui ne soupçonnait pas cet aspect chez son mari, en a pris son parti et a accepté la situation pour au final se faire jeter pour une midinette. Quel égoïste !
Désormais, je vais pouvoir tenter ma chance. J'espère qu'elle acceptera mon invitation. Je suis tout retourné. Mon cœur bat vite, j'ai dû mal à me concentrer...

- « Madame la Duchesse ?
- Anton. Tu sembles ailleurs aujourd'hui. Est-ce la Saint Valentin qui te trouble ainsi ?
- On peut dire ça, Madame.
- Et bien, j'espère qu'elle se terminera comme tu l'as toujours espéré. »
A cet instant, je soupçonne Madame la Duchesse de deviner mes intentions envers sa fille. Peut-être parce qu'elle me connaît depuis que je suis tout petit et qu'elle a elle-même fréquenté mon père avant ma naissance.
- « Oui je l'espère, Madame. Que puis-je faire pour vous aujourd'hui ?
- Range le sécateur. Nous n'en aurons pas besoin. J'aimerais plutôt que tu rempotes les rosiers de roses rouges que tu as réussi à faire fleurir en cette saison. Surtout, veille à les garder intact. J'ai commandé des pots spéciaux à cet effet.
- Bien, Madame. Je m'en occupe tout de suite.
- Dernière chose. Tu pourras installer ces rosiers près de l'étang où vous jouiez petits avec Gwendoline. Je pense que c'est un endroit approprié pour ce décor. »
Si jamais j'ai encore des doutes après cette dernière remarque, les pots en question m'en dissuadent. Ils sont en forme de cœur. Je me mets à l'ouvrage avec d'autant plus d'entrain et me décide à préparer le cadre pour ce soir. La duchesse avait même prévu des bougies et un pique-nique. C'est une femme surprenante !

5. Gwendoline
Je finis de me préparer pour ce soir. J'ai attaché mes cheveux et n'ai gardé que quelques mèches rebelles pour adoucir mon visage. J'ai mis la parure en or que ma mère m'avait offerte. De nouveau fraîche comme une rose, je commence à me sentir fébrile. Je prends conscience que cela faisait de nombreuses années que j'attendais une telle déclaration. Je connais Anton depuis toujours. Avec l'arrivée de Franck, j'avais pris mes distances. Aujourd'hui nous sommes libres et le doute s'installe. M'en voudra-t-il d'avoir déjà été mariée ? Acceptera-t-il que je reprenne mon travail que j'avais laissé tomber pour mon ex-mari ? Et si... il voulait des enfants ? Moi qui en voulais tant. J'ai dû faire une croix dessus, pourtant mon cœur espérait tellement.

Je vacille et m'assois sur mon lit. Je dois reprendre mes esprits. Anton n'est pas Franck. Il n'osera jamais me négliger pour son simple profit. Il est beaucoup plus patient et attentionné, un homme qui sait cultiver la tendresse...
« Allez Gwendoline ! Tu as droit au bonheur ! Laisse-toi l'aimer enfin librement ! »

Je descends dans le jardin enneigé, presque immaculé sous les lumières du perron. Je continue jusqu'aux roseraies en friche puis tourne pour rejoindre l'étang. Nous l'appelions « notre rivière », quand nous étions petits, et adorions jouer ici. Quand j'arrive, je suis submergée par les émotions.
Je vois une couverture au sol retenue par des rosiers de roses rouges en pots en forme de cœur, entourée de bougies et un panier de pique-nique au milieu.

Puis je sens une présence, me retourne et nos yeux se croisent. Des larmes de joie humidifient mes yeux, mais pas seulement les miens... Il pose sa main sur ma joue, me caresse avec douceur et approche ses lèvres. D'abord surprise, je m'éloigne légèrement mais il m'attrape par les hanches et je me laisse aller.

6. Anton
Depuis des décennies que je le souhaitais, je sens enfin le parfum sucré de ses lèvres. Dès que je l'ai vue arriver, j'ai su que je ne pouvais plus me retenir. J'aime Gwendoline ! Je n'ai jamais pu me laisser aller dans d'autres bras féminins. Il n'y avait qu'elle. Ma douce, ma bien-aimée.

Nos doigts s'entrelacent et nous nous asseyons sur la couverture. Elle est si belle dans cette robe blanche et avec la cape qui lui recouvre les épaules. Il se remet à neiger et le froid nous envahit bien vite alors nous décidons de nous réfugier dans notre cabane, bien petite pour nous aujourd'hui.

Je lui caresse les cheveux, le visage, je ne peux pas m'empêcher de la regarder, de l'embrasser et elle se laisse faire. Enhardi, je continue mes caresses et nous faisons l'amour pour la première fois.

S'étant réchauffés, elle se pelotonne contre moi :
- « Anton... Je me rends compte que je tiens à toi mais...
- Ma chérie, Je t'aime depuis toujours. Et je serai patient. Quand tu seras prête, tu sauras me dire ces mots si chers à mon cœur. Je ferai tout pour que ces sentiments grandissent et que nous érigions notre « jardin » ensemble. »

7. Gwendoline et Anton
Depuis notre premier baiser, il y a un an, nous avons fait pousser nos sentiments. Nous habitons ensemble dans la maison d'Anton. J'ai trouvé un travail en tant que responsable des achats dans une grande entreprise de cosmétiques. Il est l'homme que j'attendais. Il ne m'a jamais reproché mon passé, bien au contraire il a su appréhender mes doutes et les transformer en force.
Je n'ai pas pu lui résister quand il a fait sa demande au bout de 6 mois et aujourd'hui nous allons nous dire « oui ». Comment réagira-t-il quand je lui annoncerai que nous attendons un enfant ?

Je l'aime.
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Très belle nouvelle et très bien écrite ! Bravo, Cynt ! Je vous invite à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-

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