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Romane et Laetitia

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Prudon Sil-Ingo

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Le 18 avril 2002, alors que tout le peuple de France songeait, plus ou moins, pour ou contre, aux élections de notre futur président, j’ai rompu avec Noémie, ma maîtresse de l’époque.
Nous nous connaissions depuis vingt ans.
Fatigue, trahison, provocation pour éprouver les limites de résistance ou de fidélité de l’autre, nous ne connaîtrons jamais, sauf à en reparler dans un siècle, le pourquoi de la scène apocalyptique et de la rupture instantanée.
Pour balayer et rendre nette la grande dalle de béton qu’était devenue mon âme ce jour-là, j’ai décidé de faire la fête. Une fête à tout casser pour en remplir les fissures avec de l’oubli, des choses grandioses et des conneries insignifiantes.
Finalement, et en toute modestie, je me suis retrouvé assis, je ne sais à la suite de quelles divagations dans un Paris doucement éclairé par un soleil couchant d’avril, dans un petit restau grec, rue Mouffetard. L’enseigne indiquait « Chez Rastapopoulos ». Les « p » avait la forme de « pi » de l’alphabet grec.
Pourquoi là ? Peut-être parce qu’à travers la vitrine, les poivrons verts et rouges, les plats de sauces bizarres, les brochettes juteuses et la fumée des saucisses grillées, j’avais aperçu dans la pénombre de l’arrière-salle deux filles hors catalogue.
Une brune aux cheveux aile de corbeau et une blonde, tellement blonde que sa coiffure paraissait blanche. J’ai cru, en franchissant le seuil, qu’elle portait une perruque. La suite me prouva que non.

Peu audacieux d’habitude, ce jour-là je n’avais plus grand chose à perdre. Et la peur des rebuffades était loin de me tenailler. Je n’avais qu’à ramener à ma mémoire la scène du matin pour m’en assurer.
Aussi est-ce l’esprit en paix et avec beaucoup de curiosité que j’abordais Romane et Laetitia.
Avant que le grand brun aux ondulations capillaires avantageuses et au gilet rayé et néanmoins crasseux qui préside à l’ordonnancement commercial du lieu ne m’exile à la table à un seul couvert, à l’autre coin de la salle exiguë, je me dirige vers mes deux égéries comme si je les avais toujours connues.
Égéries dans mon coup de foudre irraisonné, car pour elles, enfermées dans la bulle de leur tête-à-tête, je suis encore une insignifiant inconnu.
Me voilà donc debout près de leur table, les dévisageant alternativement, un sourire béat aux lèvres, dans l’attente d’une réaction et dans l’espoir qu’elle ne soit pas trop brutale.
En échange, un regard me traverse avec indifférence. Celui préconisé par le manuel de « Parades et défenses contre les dragueurs professionnels », tome 2. Les trois secondes du regard écoulées, elles retournent dans leur bulle personnelle.
Pour éviter le second échec de la journée et me sortir d’une situation initiée par moi mais qui tourne nettement à mon désavantage, j’articule :
— Voyez-vous un inconvénient à ce que j’occupe cette table à côté de la vôtre ?
Ça sonne faux et ressemble à une réplique digne d’un salon de thé du 16e arrondissement.
La réponse ne se fait pas attendre :
— Banal...

« Banal » a dit la brune, sans me regarder. Je ne sais pas si cela qualifie les mots utilisés, définitivement désuets, ou simplement ma demande, et constitue l’autorisation implicite de m’asseoir.
Cette brusque incertitude a sapé d’un seul coup l’assurance éphémère dont je pensais m’être doté en osant entrer. Une sorte de consternation m’envahit, déborde de mes bras ballants et s’étale là, entre la moussaka de l’une et les chiche kebab de l’autre. J’ai envie de fuir. Ce ne serait pas la première lâcheté de la journée. Mais celle-ci serait commise la tête froide, car j’ai brutalement quitté l’état second dans lequel je macérais. Je suis à nouveau plongé dans ma réalité, celle des événements qui se sont déroulés depuis ce matin. J’en perçois maintenant les traits durs et froids, sans pitié. Un seul mot a suffi pour cela : « Banal... »

— Assois-toi donc, ballot !
Je sursaute.
Cette fois c’est la blonde qui a parlé. Elle non plus ne m’a pas regardé. Aussi j’hésite cinq secondes avant d’obéir.
Et puis lâchement, tout caquet coupé, j’obéis et m’assois. J’ai, pensais-je, un sourire triste et, signe ultime de mon épuisement, je suis vidé de mon souffle. Vulnérable, à leur merci. Il m’a semblé apercevoir l’ombre d’un sourire sur le visage de la blonde. Elles ont marqué un point. J’ai la désagréable impression de m’être fait prendre dans un piège.
J’avais besoin d’un moment de réconfort car la journée a été très dure. Cela devait se voir à ma dégaine. Elles m’ont interprété comme un dragueur maladroit.
Maladroit, oui, dragueur, non, car je viens de prendre conscience que seul l’urgente nécessité de sortir de mon dialogue intérieur et d’établir un contact humain a motivé ma foucade.
« Basta ! me dis-je. Mange et tire-toi. Le gong a sonné il est temps de retourner dans ton coin avant un K.O. final.

Et me voilà à explorer en boucle un menu dont l’exotisme des propositions me donne le tournis. Horiatiki salata, kakavia, kotopoulo rôti, suvlaki d’agneau, tout cela avec des piperies, des fasolakia ou des kolokithakia. Poivrons, haricots ou courgettes se bousculent devant mes yeux dans une ronde à donner la nausée. Sans qu’aucun réflexe pavlovien ne soit déclenché.
Je décolle les yeux du document crypté et aperçois la mimique impatiente du grand brun frisé à gilet rayé. Il doit attendre depuis quelques minutes et tapote son carnet de commandes avec son Bic et un air de fausse patience.
Thélo mia psarosupa, parakalo. Une soupe de poisson, s’il vous plaît.
Sa mimique a changé. Il me regarde avec déférence tout d’un coup. Le client parle grec, c’est plutôt rare.
— Ké suvlaki... mé... melitzana. Et des brochettes... avec... des aubergines.
— Monsieur boira quelque chose ?
J’inspire fortement et replonge dans les profondeurs de la carte aux trésors.
— Kokino krasi... retsina.
— Monsieur est un connaisseur, répond-il avec un « r » final légèrement roulé.
Je ne sais pas s’il signe ainsi l’assurance avec laquelle je lui ai demandé un vin rouge résiné ou le prix de la bouteille qui doit dépasser de loin celui de l’ensemble des commandes qu’il a enregistrées jusqu’ici. C’est-à-dire celles de la blonde, de la brune et la mienne, puisque nous sommes les seuls clients présents à cette heure.
Leurs confidences se sont arrêtées et elles me jettent des coups d’œil subreptices.
Je ne connais pas le grec mais j’ai tenté un dernier joker. Et ça semble avoir marché. La situation s’est retournée à mon avantage.
Et cette fois je fais semblant de les ignorer.
Pourvu qu’elles n’aient pas l’idée de me demander des explications sur le menu.

Le temps s’écoule. Mes yeux suivent, sans en chercher le sens, la succession des lettres sur un journal que j’ai sorti de ma poche. Simplement, comme si j’égrenais d’une pupille à l’autre un chapelet, l’esprit absent.
Tout à coup :
— Dis donc le grec, c’est quoi les Ilopitèses ? C’est pas trop sucré pour un dessert ?
Je sursaute encore, surpris par l’agression. L’attaque vient de la brune, cette fois. Elle me fourre un morceau de papier sous le nez.
— Un copain nous a dit qu’il fallait prendre ça. Sinon on ne saurait jamais ce qu’est un repas grec complet.
Sur le papier je déchiffre les caractères grecs d’un mot qui doit se prononcer approximativement « r’ilopitès ». J’ai fait du grec au lycée, il y a bien longtemps. Les caractères me sont familiers. Les formules mathématiques dans lesquelles ils fourmillent m’en ont appris plus que les versions tirées de l’Iliade ou l’Odyssée.
Et bien entendu je ne sais pas ce que R’ilopitès peut signifier. J’imagine avec amusement Homère utilisant dans ses écrits le vocabulaire du menu d’un boui-boui grec du XXIème siècle.
Aussi décidais-je de faire confiance à leur copain.
— Absolument, il a raison, n’hésitez pas. Ce n’est pas très sucré, bien au contraire, réponds-je en les regardant d’un air pensif, comme l’aurait fait le guichetier de la Sécu s’adressant à son troisième client de la matinée.
A son troisième, car les deux premiers ont épuisé pour la journée sa curiosité de l’humanité. Ainsi que son enthousiasme à les aider à se dépêtrer d’une paperasserie absurde. A partir du quatrième, le ton rogue et le regard absent reprendront le dessus. Le troisième client mérite donc encore un regard se voulant attentif et un ton professionnel.
C’est celui que j’emploie, avec la plus grande neutralité, échaudé par l’accueil de tout à l’heure.
Je crois savoir que j’ai marqué un second point. Sans que je ressente l’envie d’exploiter cet avantage.
Le garçon qui nous observait du coin de l’œil est déjà là.
— R’ilopitès, annonce la brune avec une « jota » initiale très couleur locale.
— R’ilopitès ? Vous en êtes sure ? répète le garçon, perplexe, son œil droit surmonté d’un sourcil circonflexe, d’un pli barrant son front, et d’un accroche-cœur en point d’interrogation inversé.
— R’ilopitès ! confirment d’une seule voix la blonde et la brune, avec autorité et une pointe d’agacement.
Le frisé au gilet rayé, les regarde avec une moue étonnée, hausse les épaules, et se tourne vers moi.
— Monsieur prendra-t-il un dessert ensuite ? demande le garçon, profitant de son passage pour compléter ses commandes.
Je plonge dans le menu, commande des beignets au miel.
Et en refermant le document graisseux, mon œil découvre que r’ilopitès désigne des pâtes à la viande hachée.

J’explose d’un rire saccadé. J’accumulerai donc les catastrophes aujourd’hui.
Je viens d’aider mes deux voisines éberluées à commander des pâtes à la viande hachée pour leur dessert.
Et c’est ainsi que je découvris le sens de l’humour de mes commensales.

Le frisé à rayures leur apporta avec cérémonie leur r’ilopitès salées dans une sauce d’un rouge épais, dont l’arôme fleurait bon trois tables à la ronde. Quand elles eurent, avec une curiosité circonspecte, porté à leur bouche un doigt préalablement plongé dans la mixture, elle se regardèrent avec stupéfaction et éclatèrent de rire.
Puis elle se tournèrent vers moi, un index vengeur, que démentait le plissement jubilatoire de leurs yeux, pointé vers mon visage.
— Puisque c’est comme ça nous mangeront votre dessert au miel..., dit la brune.
— Et vous, vous avalerez cette chose épaisse et salée, compléta la blonde avec son si léger accent slave. L’oukase semblait irréversible.
— Volontiers, répondis-je, j’envisageais le suicide aujourd’hui et les pâtes à la viande et à la tomate seront la solution la plus radicale.
Et nous nous mîmes tous les trois à rire.

Je découvris ainsi deux choses qui marquèrent durablement ma vie.
D’abord le goût du r’ilopitès. Et ses effets vomitifs quand il est consommé en combinaison avec une grande quantité d’aubergines et de vin rouge retsina. Je ne manquais pas, depuis ce jour, de le conseiller à mes pires ennemis quand je savais qu’ils allaient dîner grec, et à tous mes amis pharmaciens pour qu’ils en fissent breveter la recette émétique.
Puis je découvris Romane la blonde et Laetitia la brune avec qui, à minuit passé, je me retrouvais insouciant, étourdi, nauséeux, dans la foule nocturne de la rue Mouffetard.

Je marchais dans un état second, veillant à ne pas laisser une distance de plus d’un pas entre elles et moi. Je ne voulais pas qu’on me les fauche maintenant que je croyais les avoir un peu conquises. Une phrase lue dans le métro tournait en boucle dans mon esprit, allez savoir pourquoi : « Ne laissez pas vos bagages sans surveillance ».
Or en fait de bagage je me rendais compte peu à peu, l’air frais de la nuit aidant, qu’elles me remorquaient comme une de ces valises sur roues qu’on tire ou que l’on pousse dans les gares ou les aéroports.
Mon bras était tenu tantôt par l’une, tantôt par l’autre, jamais par les deux en même temps.
C’étaient elles qui ne voulaient pas me perdre.
Elles avaient pris possession de moi avec sollicitude et m’entraînaient hors de la foule avec autorité. Elles imposaient le rythme, elles imposaient la direction. C’était agréable comme de se laisser conduire par sa cavalière dans une danse. C’était aussi un peu inquiétant car cela ressemblait à un enlèvement.

Je sentais le contact, tantôt de l’une tantôt de l’autre, de leurs hanches et de leur parfum épicé. Où donc m’emmenaient-elles, et pour quoi faire ?

Un clochard, à demi couvert de cartons vantant les mérites des couches Pampers, rocailla :
— Dis donc mon gars, tu t’embêtes pas. Pourrais pas m’en laisser une pour me tenir chaud... 
Je le regardai comme si rien n’existait à l’endroit où il avait établi ses quartiers pour la nuit et il n’insista pas.
Pour la première fois, dans la longue aventure qui nous ouvrait ses portes, je me rendis compte combien il me les fallait, et les deux à la fois. Un quart d’heure plus tôt elles m’étaient presque indifférentes, maintenant je ne pouvais plus m’en passer.

Pourquoi m’avaient-elles choisi ? Parce que je m’étais jeté dans leurs filets et qu’elles avaient saisi l’occasion que leur présentait ma naïveté ?
Je préférais croire que c’était en raison d’une qualité personnelle que j’ignorais mais qu’elles avaient découverte et qui les avait séduites.
Or, ma conscience entamée par le retsina et les ouzos mêlés déclinait. Aussi je me prêtais à leur enlèvement, si c’en était un, avec la plus grande docilité.
Du voyage, je gardais de vagues souvenirs de rues pavées, d’un air frais coupé par des parenthèses parfumées, d’une porte cochère de collection, de vestibules marbrés et d’escaliers tapissés aux rampes du plus beau fer forgé.

L’escale eut lieu dans un étage élevé d’un immeuble de pierres de taille massives et sculptées. Là, une porte d’acajou franchie, nous fîmes halte dans un havre de lumière mauve, de tapis épais et multicolores, de coussins moelleux au creux desquels je pensais ne plus jamais pouvoir m’extraire. Euphorique, nauséeux plus encore que dans la rue, abreuvé à nouveau par elles, je dus tenir un discours probablement original et certainement incohérent. Le souvenir des éclats de rire de Romane et Laetitia me confirma avec le recul qu’il devait en être ainsi.

Je me réveillais plusieurs siècles plus tard. Tout au moins c’est ce que je crus en ouvrant les yeux.
Où étais-je ? Ce lit dans lequel je reposais n’était pas le mien. Une lumière de plein jour filtrait à travers les rideaux de tulle tirés sur une large fenêtre qui laissait entrevoir rosaces et barreaux galbés d’un balcon bourgeois.
J’étais nu sous des draps de toile blanche rêche. Pourtant je ne me souvenais pas m’être dévêtu tout seul. Ma peau gardait, malgré les profondeurs d’où j’émergeais lentement, la mémoire contrastée du contact rugueux et agréable des draps et de celui soyeux et capiteux d’autres peaux. Je me concentrais sur ce souvenir qui surgissait de tout mon corps. Et l’image de deux déesses, l’une entièrement brune l’autre d’un blond extrême revint avec une charge immense de nostalgie. J’en eus le souffle coupé. Toutes les deux faisaient partie de ces dernières images que j’avais aperçues, les pensant irréelles hier alors qu’elles étaient présentes à mes caresses. Aujourd’hui, dans mon souvenir, je les percevais comme réelles à les toucher, mais elles étaient absentes et leur absence creusait un manque presque douloureux.
Romane et Laetitia !

Que s’était-il passé depuis notre retour à leur appartement ?
Mes souvenirs les plus précis s’arrêtaient à la lumière mauve nous enveloppant sur les coussins, puis ils étaient remplacés par des sensations à fleur de peau. Des sensations sur lesquelles je me concentrais en ce moment pour les fixer sur chacun des pouces de mon corps qui les avaient captées.

Un silence profond emplissait cet endroit où je m’étais réveillé. Où étaient Romane et Laetitia ? Je me levais, entourai un drap autour de ma taille et me dirigeait vers la porte de la chambre. Je fis le tour de l’appartement. Il n’y avait personne. Je ne trouvais nulle part mes vêtements, mais je découvris, posés en évidence sur le comptoir d’une cuisine américaine ultramoderne mes objets personnels et un petit déjeuner fait de café encore fumant, de jus d’orange, de tartines beurrées et de confiture.
Un mot se trouvait à côté du plateau : « Ce fut une soirée inoubliable. Restaure-toi en pensant à nous. Nous pensons à toi. »
Rien d’autre.
Qui étaient-elles ? Qu’avaient-elles fait de mes vêtements ? Quand allaient-elles être de retour ?

Je naviguais, nu, entre la cuisine, dont le réfrigérateur était délicieusement garni, la chambre aux draps impeccablement blancs et rêches à souhait, et mes fantasmes.
Une sorte de curiosité m’attirait de temps en temps sur le balcon. Je me penchais par dessus le fer forgé de la balustrade, drapé dans le rideau de tulle que je tirais avec moi. J’espérais les voir, toutes deux, arriver, presque la main dans la main, comme si elles ne faisaient qu’une. Viendraient-elles de la droite, ou de la gauche, je ne pouvais le savoir. Je savais, en revanche, que dès que je les apercevrais, je me cacherais avec excitation sous les draps, et ferais semblant de dormir pour les surprendre à mon tour.
Mais, comme sœur Anne, tout au long de la journée, je ne vis rien d’autre, dans cette rue résidentielle, que les pierres éblouissantes des façades, les carreaux des fenêtres qui poudroyaient et les sommets des arbres, le long du trottoir, qui verdoyaient.
Solitude, solitude et attente délicieuses. Je jouissais de cette privation de liberté, de cette soumission forcée et de l’emprise à distance que s’étaient assurées sur moi Romane et Laetitia.

Et peu à peu, dans cet ennui dont j’éprouvais avec une certaine volupté les contours, le soleil abandonna les façades, le vert des arbres devint plus épais puis gris et enfin noir. La nuit était tombée. Aucun signe de Romane et Laetitia. Le silence déjà perceptible dans la journée avait pris une allure minérale, un peu angoissante.
Je m’assis sur le bord du lit, le menton sur les mains, peu désireux de réfléchir. Puis m’allongeais sur le drap, repassais dans ma tête les événements survenus depuis hier matin. Alors, sans m’en apercevoir, je m’endormis.
Pour me réveiller vers minuit. Une obscurité dense, sur laquelle se détachait le rectangle plus clair de la fenêtre, avait envahi les lieux. J’entendis, estompé par la nuit, le léger ronronnement d’une voiture qui s’éloignait.
C’étaient elles qui rentraient !
Cela me confirmait, avec déception brusquement, que ces deux-là étaient des oiseaux de nuit. Peut-être ne rentraient-elles pas seules, d’ailleurs. Pourquoi alors m’avaient-elles enfermé ? Je restais aux aguets, retenant ma respiration, à l’affût de pas dans l’escalier. Mais non, rien ! Aucun bruit. L’immeuble semblait inhabité.

Je restais là jusqu’à une heure du matin, heure à laquelle nous étions revenus hier. Sait-on jamais, pensai-je. Rien ne se passa. Alors je pris une décision.
Je tirais la porte coulissante de la penderie qui occupait un mur complet de la chambre, choisis la robe qui me parut la plus longue et la plus large, de teinte bordeaux. Elle ne correspondait pas au style de vêtements que j’avais vus sur elles. Je fouillais l’étagère au-dessus et y prélevais un grand foulard de couleur foncée. Dans un carton cylindrique, je découvris des bonnets de laine à pompons et deux perruques aux cheveux courts, une brune l’autre blonde. La providence était avec moi. Je choisis la brune et un bonnet.

J’entrepris alors de me vêtir en femme. Ce ne fut pas sans mal compte tenu de la taille des vêtements. Le plus difficile fut de trouver des chaussures sans talon et de les enfiler sans fermer la boucle. Je priais tous les saints pour que je n’aie pas à courir, une fois dehors. Je posais la perruque sur ma tête, repoussais mes cheveux tant bien que mal sous elle et couronnais le tout avec un bonnet d’hiver qui laissait dépasser quelques boucles.

J’écrivis alors, en capitales, mon adresse personnelle sur un carré de papier et voulus le glisser dans une poche. Mais les robes de femme ont rarement des poches et il fallait que je mette ce papier quelque part. Il me manquait un sac. Je fouillais encore, avec succès, la grande penderie.
Je rangeais mes affaires personnelles dans le sac usé que j’y trouvais, en prenant soin de ne rien oublier. J’écrivis encore, autour d’un cœur, sur un autre carré de papier : « Romane, Laetitia moi aussi je pense à vous, à chaque minute, depuis votre départ ». Je laissais le message en évidence sur le comptoir américain de la cuisine après y avoir ajouté mon prénom et mon numéro de téléphone.

La porte n’était fermée qu’au loquet. Je passais ma tête emperruquée, regardais à droite, puis à gauche. Sur l’escalier, par des fenêtres à vitraux, tombait une clarté diffuse semblant venir de la lune dehors, conférant au lieu une ambiance de mystère. Je descendis quatre étages sur la pointe des pieds et passais furtivement devant la loge du gardien. Mais à cette heure tout était silencieux. Les seuls bruits qui marquèrent mon départ furent celui du bouton de porte électrique et le choc étouffé du lourd portail de fer forgé et de verre martelé que je retins en sortant.
Et je me retrouvais libre à l’extérieur, mais prisonnier, cette fois, de mon accoutrement et d’une rue déserte et inconnue. L’air piquant de la nuit d’avril me fit du bien et je repris contact avec la réalité.

J’aperçus un taxi dix minutes plus tard, après avoir esquivé trois noctambules. Plus qu’à celle d’une femme, ma silhouette ressemblait à celle d’un Touareg, ma tête enfoncée dans les épaules et le grand foulard dont je m’étais muni drapé plus haut qu’il n’aurait fallu. J’agitais les bras avec désespoir pour qu’il me voie et ressente l’urgence de me porter secours. Je fourrais, en prononçant un « mmmm » indistinct, le papier contenant mon adresse et un billet de cinquante euros sous le nez du chauffeur et me recroquevillais sur la banquette arrière. Me prit-il pour une muette, une étrangère ne parlant pas français, ou un travesti, je ne le saurais jamais. Je lui sus gré de rester indifférent à mon identité. Des clients bizarres, il devait en voir de toutes les couleurs, surtout à cette heure.

J’eus le sentiment, en retrouvant la familiarité de mon appartement, de revenir là après de très longues vacances. Je me débarrassais de mon déguisement et évitais de me doucher. Je voulais conserver quelque chose de Romane et Laetitia sur moi, le plus longtemps possible.
Quelle aventure ! Qui aurait pu me croire ! Je n’avais d’ailleurs pas envie, toujours sous le coup d’un charme extrême et énigmatique, d’en partager la moindre impression avec qui que ce fût. Moi-même y croirais-je demain, ou prendrais-je tout cela pour un rêve comme ceux-là, rares, qui portent quelque chose de réel en eux ?

Je réussis à m’endormir, au petit matin et je rêvais. Je rêvais de Romane et Laetitia et de moi dans une sarabande de rires, de corps aériens et de contacts soyeux, dans un Eden polygame, où j’étais devenu Adam en compagnie de deux Eve. Les images de mon rêve se mêlèrent, au réveil, à mes souvenirs des deux jours précédents et plus jamais je ne pus distinguer les unes des autres.
Je décidais d’en avoir le cœur net.
Je rangeais les vêtements pris chez Romane et Laetitia dans un sac de voyage, me vêtis bourgeoisement et me rendis chez elles.
J’eus beau sonner, insister sur le bouton de cuivre, frapper discrètement puis plus fort à la porte, rien d’autre qu’un silence familier me répondit. Personne ne semblait habiter là.
J’osais affronter le gardien qui en réalité était une gardienne.
— Je rapporte des affaires personnelles pour les deux jeunes femmes qui habitent l’appartement du quatrième étage, à droite de l’escalier. Elles sont absentes, en ce moment ? demandai-je.
— Ah ! Je crois que ce sont les filles de monsieur Da Silvani. Elles ont les clés mais elles viennent rarement ici. C’est l’appartement de monsieur et madame Da Silvani. Ils n’habitent ici qu’un mois par an, en juillet. Monsieur est consul d’Italie à Caracas. Je peux garder le sac et le leur remettre quand elles repasseront...
— Je préférerais le faire moi-même si vous me donnez leur adresse personnelle.
— Je ne la connais pas. On me l’a déjà demandée... Un journaliste de Libération. Il m’a dit qu’il allait passer une annonce dans son journal pour les retrouver... Faites comme lui. Vous aurez peut-être plus de chance...
— Ah bon !...
J’étais surpris. La gardienne semblait en savoir plus qu’elle n’acceptait de dire. Je poussais mon avantage.
— Et il y a longtemps qu’il a passé cette annonce ?
— Je ne sais pas exactement. Quinze jours peut-être...

Je repris le sac et me précipitais chez Ambroise Kyllitou. Ambroise est un personnage exceptionnel qui me fait l’honneur de me compter parmi ses amis. Il travaille à la pige pour un nombre incalculable de quotidiens, d’hebdomadaires et de mensuels. Il commet des articles mi-sociologiques, mi-philosophiques, et parfois aussi mi-politiques. Il écrit des analyses de presse et des pots-pourris parodiques. Il en trouve l’inspiration dans les points de vue contradictoires de l’Humanité et du Figaro, des Inrockuptibles et de Télé-7Jours, de Marianne et du journal La Croix. Et je l’ai toujours soupçonné de gagner le plus gras de sa subsistance en préparant les éditoriaux de quelques grands tabloïds à la place de leurs directeurs de rédaction. Pour son travail il conserve, dans un garage qui sent le pétrole, l’huile de moteur et la peinture, des collections entières, parfaitement rangées et tenues à jour, de ses journaux clients. Les piles en sont placées sur des étagères entourant une grande table en sapin mal équarri sur laquelle il étale ses feuilles de chou quand il travaille. Le lieu éclairé par une puissante lampe à abat-jour vert conique est parfaitement encadré par des extincteurs rouges montant la garde à chaque coin.

Libération ? C’est là tu vois, dit-il en levant le coude pour avaler le petit cognac dont il m’avait servi une dose, et se justifier ainsi d’en être à son troisième. Tu trouveras les deux dernières années...
— Les quinze derniers jours me suffiront.

Je parcourus avec avidité la page des annonces de Libération, en commençant par celui daté d’hier et en remontant le temps. Je repliais chaque exemplaire consulté et le rangeais soigneusement sur le coin gauche de la table.
Rien, rien et rien. Encore un numéro pour voir...
Et voilà que, perdue dans une cohorte aussi diverse qu’hétéroclite de messages, l’hypothétique annonce dont m’avait parlé la gardienne apparût, banale, parmi les dizaines d’autres : « Romane et Laetitia, il a deux ans vous avez ébloui ma vie, vous m’avez bouleversé, et fait découvrir le plaisir de la passion irraisonnée. Je vous aime et je vous attends. Marcangelo. »
Il n’y eut plus de doute pour moi. Ce ne pouvait être que mes Romane et Laetitia à moi. Je ressentis une jalousie extrême et aussi irraisonnée que la passion de Marcangelo qui ne pouvait être qu’un inconsistant bellâtre italien. Si Romane et Laetitia avaient disparu, c’est qu’elles avaient répondu à Marcangelo.

Je me vois encore dans la salle de lecture d’Ambroise, à macérer dans mon amertume, à lire et à relire cette annonce, puis un peu des autres. Certaines étaient aussi passionnées que celle-ci, d’autres infiniment plus allusives, quelques-unes construites pour choquer. C’est bien le style « bobo » de Libé, pensais-je. « Bandes de bébés de Libo, Libé des bobards, Libé pour gogos, Libé pour cagots homos et hétéros, ramollos de soixante-huitards » et je ne cite ici que les vitupérations les plus civilisées qui me venaient à l’esprit.
C’est alors que je remarquais sous le titre de la rubrique Annonces un encadré indiquant : « Les messages que nous publions sont dus à l’imagination de nos lecteurs. Inutile d’écrire à Libération même si vous pensez vous y reconnaître. Ils ont été sélectionnés par notre jury du concours ‘‘Les Messages que vous auriez aimé envoyer’’. Leurs auteurs recevront Libération gratuitement pendant une semaine. »

Puis je tombais sur la date du journal. Il était du 1er avril 2002, le jour du poisson.

Alors j’ai voulu croire qu’il me restait encore un peu d’espoir et je décidais de retourner diner, le soir même « Chez Rastapopoulos ».
J’y tiens mes quartiers depuis trois mois maintenant et le frisé au gilet rayé est devenu un ami. Il m’a appris que Romane et Laetitia viennent y dîner tous les quatre mois et qu’elles réservent toujours la même table.

Je brûle d’impatience car elles ne sauraient tarder plus longtemps.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Adlyne Bonhomme · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte bravo, belle écriture !

Je vous invite à lire mon poème et me soutenir https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Kiki · il y a
quel humour en lisant vos lignes que j'ai ADORE. Ca fait du bien de se laisser aller. BRAVO
Je vous donne mes 3 voix
Je vous invite si ce n'est pas encore fait à aller lire le poème des cuves de Sassenage. Je vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique. MERCI D'avance

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Kiki · il y a
un humour que j'aime, j'ai adoré ce moment agréable à vous lire. BRAVO. Je vous donne mes 3 voix;
Je vous invite si ce n'est pas encore fait à aller lire le poème des cuves de Sassenage. Je vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique. MERCI D'avance

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Thomas d'Arcadie · il y a
J'ai pris un grand plaisir à lire votre nouvelle ! :)
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Prudon Sil-Ingo · il y a
Merci pour ce compliment Thomas. Très content qu'elle vous ait autant plu.
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Thomas d'Arcadie · il y a
De rien :)
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Jarrié · il y a
Intêressante tranche de vie,belle écriture.
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Prudon Sil-Ingo · il y a
Merci Jarrié pour votre visite. Je suis allé lire vos histoires du terroir et des temps passés.
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Gil · il y a
"Cheveux de l'une, chevelure brune, de la seconde chevelure blonde", un bout d'une vieille chanson de Gérard Manset que votre récit si évocateur m'a remis en mémoire. Merci pour ça et le fantasme associé ; j'aurais même préféré une fin encore plus mystérieuse, qu'elles s'évaporent dans la nuit sans laisser de trace, par exemple...
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Prudon Sil-Ingo · il y a
Merci Gil de votre lecture. Heureux qu'il ait fait revivre ces souvenirs quelques instants. Voilà, j'ai choisi de leur laisser une possibilité de retrouvailles. Bonne semaine à vous.
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Alixone · il y a
Une belle découverte que ce TTC qui nous tient en haleine jusqu'au bout.
Je vote avec plaisir et vous invite à découvrir ma page (si vous le souhaitez bien sûr)...

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Prudon Sil-Ingo · il y a
Merci Alixone pour votre intérêt à lire cette histoire. J'ai trouvé aussi de belles choses sur votre page.
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Wall-E · il y a
Quelle écriture, un grand bravo !
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Prudon Sil-Ingo · il y a
Merci Wall-E ! Je viens de lire quelques uns de vos poèmes : venant d'un virtuose de la langue votre compliment me touche.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Prudon Sil-Ingo · il y a
Merci Yann Olivier. Content que ça vous ait plu.
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