Rom et July

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- Voyez-vous, Inspecteur, c'est ici que ça s'est passé, sur cette plage. On aurait dû se douter qu'un jour ou l'autre, un drame allait se produire, mais personne n'avait sérieusement envisagé cette issue fatale. La nature humaine est ainsi faite que des événements très probables finissent par avoir lieu sans qu’on ait réfléchi sur la manière de les empêcher. Puisque vous m'interrogez sur cette affaire, il faut d'abord que je vous décrive les principaux protagonistes. Je commencerai d'abord par lui, puisque c'est lui que j’ai connu en premier. C'était un jeune Rom qui habitait dans un camp au sud de la plage, au Mont Ague, ce camp qui a été démantelé depuis.
- Le Mont Ague ?
- Oui, c'est bien ainsi qu'il s'appelle, non pas que ce soit un vrai mont, c'est plutôt un promontoire mais il doit son nom à sa forme particulière en forme d'aiguille, je l'ai toujours connu avec ce nom-là. Quoi qu'il en soit, les Roms s'y étaient installés petit à petit et sans qu'on y prenne garde et leur nombre s'était accru au fil des mois. Les villageois les voyaient d'un mauvais œil, mais le maire, qui est aussi le patron du restaurant l’Escale, avait toujours refusé de les faire déguerpir. Malgré son aspect autoritaire et bougon, c’est un brave homme. Il n’a jamais critiqué les immigrés et il a toujours cherché à éviter les bagarres, n’hésitant pas à s’interposer entre les estivants, les gars du village et ces Roms.
- C’est risqué, sur le plan électoral.
- C’est juste, d’autant plus que les prochaines élections municipales auront lieu l’année prochaine et qu’il brigue un nouveau mandat. De fait, il y a trois mois, l’avant-veille du drame, le député avait demandé une énième fois aux autorités d’envoyer les gendarmes, mais le sous-préfet avait toujours refusé d’intervenir tant que le maire tolérait le camp. D’ailleurs le maire avait des sympathies pour un jeune rom qui vendait sur la plage des beignets et autres confiseries, celui-là même sur lequel porte votre enquête.
- Ce rom qui fabriquait-il lui-même les beignets ?
- Non, il se fournissait à l’Escale qui lui consentait un bon prix afin de lui assurer une marge décente.
- Comment s'appelait-il ?
- Je ne sais pas, même à moi il n’a jamais voulu donner son nom comme s’il craignait qu’en connaissant son identité, on puisse plus facilement l’expulser. Quand on parlait de lui, on disait le rom, puis Rom, comme si c'était son prénom. C’était un bon garçon, plutôt entreprenant. Il était bronzé, souriant et il faisait quelques affaires. En fait, je sais qu'en plus des beignets, il traficotait avec des jeunes touristes, et qu'il leur fournissait des produits pas toujours licites.
- De la drogue ?
- Probablement... Du cannabis, de l'herbe.
- Et quel âge avait Rom du Mont Ague.
- Pas vieux, je dirais dix-huit ans tout au plus.
- Vous semblez en savoir peu sur lui, pourtant, j’ai cru comprendre que vous étiez son confesseur, Révérend ?
- Confesseur est un bien grand mot. II était certes assez pieux et il venait parfois entendre la messe, mais je ne l’ai entendu qu’une seule fois en confession pour Pâques. Le reste du temps, nos conversations n’étaient pas sacramentelles.
- Parlez-moi d’elle ?
- C'était une estivante franco-anglaise, une certaine July. Sa famille possède une luxueuse villa au nord de la plage, au Cap Ullais, que vous pouvez voir là-bas.
- J'ai vu en me promenant les villas du Cap Ullais, elles sont magnifiques en effet.
- July, du Cap Ullais venait presque tous les jours poser sa serviette devant les dunes pour faire un peu de bronzette, elle aimait se baigner et elle était bonne nageuse.
- Elle venait seule ?
- Ça lui arrivait, mais elle était le plus souvent entourée d'une bande de jeunes dont certains la draguaient ouvertement, il faut dire qu'elle était assez jolie. Il y avait des garçons du village, mais surtout d'autres estivants et entre autre un bellâtre de la capitale, dont j’ignore le nom, mais que j’appelle Paris puisque c’était là son domicile. Donc, quelques jours avant le drame, Rom arriva par le sud et marchait sur l'estran, en proposant ses sucreries.
- Il en vendait ?
- La plage n’était pas encore très fréquentée et les gens se restaurent en général après s’être longuement baignés, peu avaient déjà faim. July était seule, paresseusement allongée sur sa serviette. Dès qu’il l’a aperçue, Rom s’est arrêté et il l’a dévisagée. Il était subjugué ; il en oubliait ses beignets. Il est reparti pour revenir quelques instants plus tard. En fait il n’a pas cessé de marcher sur cette partie de la plage, comme une planète tourne autour de son étoile.
- July a dû s’en apercevoir ?
- Elle a fini par voir son manège et elle s’est mais à l’observer avec intérêt. Les deux jeunes gens ont échangé un très long regard. Interminable.
- Le coup de foudre ?
- C’est exactement ça. Ils se sont plus tout de suite, avant même d’avoir échangé un mot. Ce qui est délicat dans cette affaire, c’est que July était très jeune, une adolescente.
- C’est un drôle de coco, votre Rom, Révérend. Il a détourné une mineure.
- Vous savez, Inspecteur, les jeunes filles d’aujourd’hui sont souvent délurées. July n’a jamais été forcée de quoi que ce soit, elle s’est laissé détournée, car elle l’a bien voulu.
- Continuez !
- Et bien, ils sont allés derrière les dunes, ils ont cherché un endroit tranquille, et ils ont eu des relations charnelles.
- Ils sont allés vite en besogne !
- Beaucoup trop vite, à mon goût. L’ecclésiastique que je suis, ne peut que réprouver cette quête immédiate de la satisfaction des sens. Malheureusement, ils n’ont pas été assez discrets. Ils étaient observés. Thibault, un cousin de Juliette avait tout vu et tout entendu. Il est allé raconter en enjolivant, l’aventure de Rom et de sa cousine au père de cette dernière.
- Le retour de July chez elle a dû très mal se passer.
- C’est le moins que l’on puisse dire, la pauvre s’est faite injuriée et presque violentée par sa famille. Elle a été enfermée, mais elle parvint à s’échapper deux jours plus tard. Elle se précipita chez Rom qui était désespéré. Le couple trouva refuge chez moi. Ils me supplièrent de les marier.
- Les marier ? Mais ce n’est pas légal. Il faut d’abord passer devant le maire, publier les bans, respecter des délais.
- Vous vous perdez dans les détails, Inspecteur. J’ai passé un coup de fil à l’Escale et j’en ai discuté avec le maire, qui n’a pu qu’admettre que cette affaire ne le concernait pas dans la mesure où July était britannique et Rom sans papier. Aucun des deux n’étant français et ne faisant en aucune manière, partie de ses administrés, il se lavait les mains de ce mariage et il me laissait carte blanche. Il ignorait la double nationalité de July.
- Donc vous les avez mariés.
- Je ne vais pas vous faire un cours de droit canon, Inspecteur, mais ce sont les époux qui se donnent le sacrement de mariage, l’officiant n’étant là que pour bénir leur union. Quoiqu’il en soit, devant Mercure, le meilleur ami de Rom et qui faisait office de témoin, ils se sont mariés.
- Et c’est ce Mercure qui a été assassiné peu après.
- « Assassiner » est un bien grand mot, Inspecteur.
- Vous en avez de bonnes, Révérend ! Il a bien reçu un coup de couteau de cuisine dans le ventre. Il y a quand même cinq morts dans cette affaire et que des jeunes par-dessus le marché.
- En effet, cette plage sanglante a été le théâtre d’un horrible drame. Mais rassurez-vous, j’avais pu entendre Rom et July en confession si bien qu’ils se sont présentés devant le Créateur absous de leur péchés.
- Je ne suis pas certain que dernier point suffise à me rassurer, mais poursuivez, que s’est-il passé exactement ? Je veux entendre votre version.
- Après la courte cérémonie du mariage, Rom, July et Mercure sont retournés sur la plage, il devait être deux heures de l’après-midi. Il n’y avait pas un seul nuage, la chaleur était étouffante et il n’y avait pas d’ombre si bien que peu d’estivants trainaient sur le sable ; la plupart des gens étaient rentrés chez eux, pour déjeuner ou faire la sieste. Les surfeurs eux-mêmes était absents car l’insuffisance de vent ne permettait pas à l‘océan de produire de vagues suffisamment grosses pour intéresser les sportifs. Le trio se dirigeait vers le Cap Ullais, July voulait faire part de son mariage à ses parents et leur signifier par la même occasion qu’ils n’avaient plus le moindre droit sur elle. Mais, quand ils arrivèrent à la villa, ils ne trouvèrent que Thibault qui manifestement, avait bu.
- Où étaient les parents de July ?
- Ayant constaté la disparition de leur fille, ils étaient partis à sa recherche, et après avoir sillonné en vain les routes à proximité de leur domicile, ils s’étaient rendus à la gendarmerie pour signaler sa fugue. Les gendarmes ont dressé une main courante et ils ont essayé de se montrer rassurants. Ils ont sans doute procédé à une rapide enquête de routine pour savoir si un violeur était signalé dans la région.
- Comment expliquez-vous cinq morts ?
- Malheureusement, c’est tout simple. Thibault a pris à partie Rom, il l’a insulté, il l’a provoqué. Il ne pouvait pas supporter que sa cousine puisse avoir un flirt avec un immigré. Il ne doutait pas qu’ils venaient de se marier. Agressif, il voulait en venir aux mains avec Rom qui refusait de se battre et qui est parti. Hélas Thibault, s’armant d’un grand couteau à découper, l’a poursuivi en hurlant, Mercure et July suivaient. Ils ont ainsi parcouru deux ou trois cent mètres sur la plage, puis ils ont filé dans les dunes.
- Rom avait peur ?
- Pas le moins du monde, il ne manquait pas de courage et il savait se battre, mais c’était un gentil garçon plutôt pacifiste. Quoiqu’il en soit, il ne voulait pas de bagarre avec Thibault, parce que c’était le cousin de July et par conséquent, son cousin à lui aussi. Thibault, fou de rage, s’est rué sur Rom, qui a esquivé, mais Mercure ne voulait pas accepter l’humiliation d’un refus de combat et il a voulu prendre la place de Rom pour en découdre. Mercure ramassa une barre de fer rouillé en s’en servant comme d’une épée. July hurlait et elle suppliait Rom d’intervenir. Ce qu’il a fait en s’interposant. Hélas, en agissant ainsi, il a déséquilibré malencontreusement Mercure qui est tombé. Thibault lui a planté alors son couteau en plein cœur. Mercure trépassa sur le coup
- Premier cadavre, qui doit sa mort à Thibault.
- Oui, Inspecteur, mais Thibault n’aurait pas doute pas commis ce meurtre si Rom n’était pas intervenu et s’il ne l’avait pas fait malencontreusement trébucher.
- Que faisait July ?
- July était tétanisée, elle était incapable de bouger, paralysée par l’horreur du spectacle. Rom au contraire, était fou de colère et assoiffé de vengeance. Ne se contrôlant plus, il a arraché l’estoc des mains de Mercure et en a transpercé Thibault, qui mortellement blessé, a zigzagué vers la plage en essayant de retenir tripes et boyaux qui se répandaient sur le sable à travers sa plaie béante. Il s’est effondré rapidement et il a agonisé sous les yeux des vacanciers effarés qui accourraient pour voir ce qu’il se passait.
- Personne ne lui a porté secours ?
- C’était trop tard. Rom et July se sont enfuis, July s’est précipitée chez moi pour tout me raconter alors que Rom cherchait refuge à l’Escale pour demander sa protection au maire.
- Le maire, le patron d l’Escale. II me paraît bien ambigu, celui-là.
- C’est un homme sympathique, avec ses contradictions et au passé contrasté. Un ancien anarchiste, reconverti dans la politique locale et ayant réussi en affaires grâce à ses talents de cuisinier et de gestionnaire Il a su faire de son établissement une des meilleurs tables de la région. Y avez-vous dîné, Inspecteur ? Son poulet chasseur aux morilles est une vraie tuerie !
- Comme vous y allez, Révérend ! Mettre des morilles dans poulet chasseur frise l’hérésie. En revanche, j’ai apprécié sa religieuse au chocolat à damner un saint
- On ne fait plus flamber plus les hérétiques sur des bûchers, de nos jours.
- Le regretteriez-vous ? Mais nous nous éloignons de notre sujet. Pourquoi l’Escale n’a pas alerté la police.
- Vous connaissez l’adage, je suppose ? « Anarchiste un jour, anarchiste toujours ». Je crois que c’est de Bassompierre, mais je n’en suis pas certain. En tout cas, l’Escale a conseillé à Rom de fuir, car c’était le seul moyen de lui éviter la prison. July et lui sont allés sur la plage, ils savaient que c’était certainement leur dernière nuit ensemble, ils se sont aimés sur le sable et au petit matin, ils sont venus me trouver en moto, lui conduisant, elle sur le tan-sad.
- Ils ne portaient pas de casque, je parie.
- En effet, Inspecteur, c’était très désinvolte de leur part. Rom a laissé July chez moi et il est parti dans une bruyante pétarade.
- Que s’est-il passé alors ?
- July voulait mourir. Connaissant mes connaissances en herboristerie, elle me suppliait de lui donner un poison mortel afin d’en finir au plus vite. Elle pleurait, elle sanglotait.
- Vous n’avez pas cédé, je suppose.
- Non, mais ce n’était pas facile, car elle pensait ne plus jamais revoir Rom et elle craignait même qu’il se soit donné la mort. J’essayais en vain de la calmer et de guerre lasse, je suis allé chercher un flacon dont le visqueux liquide smaragdin avait l’aspect d’un foudroyant venin de serpent, mais qui n’était en fait qu’un puissant somnifère sirupeux. Elle s’en empara avec reconnaissance, et je lui ai expliqué que ce produit, sans la tuer, allait lui donner l’apparence d’une morte. Croyant à son trépas, ses proches l’auraient alors enterré, car ses parents possèdent un immense caveau familial au cimetière du village. Pour ma part, j’aurais demandé à mon vicaire de prévenir Rom. Il aurait suffi alors qu’il vienne la chercher après l’enterrement, qu’il la réveille, et qu’ils quittent définitivement la région tous les deux.
- Voici un scénario bien alambiqué, Révérend, on pourrait presque croire que vous êtes jésuite. C’était risqué, car n’importe quel médecin légiste aurait eu tôt fait de déceler la supercherie.
- Il n’y a qu’un seul médecin ici, Inspecteur, et on ne peut guère lui reprocher d’être compétent.
- Je vois... Poursuivez Révérend.
- Tout s’est déroulé comme prévu, rentrée chez elle, July a avalé le contenu de la fiole et elle s’est allongée sur le canapé du salon. Ses parents l’ont découverte quelques heures après. Effondrés, ils ont cru à son trépas ; ce en quoi, ils ne furent pas contredits par le médecin appelé en urgence, qui comme je vous l’ai fait comprendre, aurait dû choisir un autre métier. On m’a appelé afin que je puisse administrer les derniers sacrements, ce que j’ai fait car je savais July vivante, mais ce qui dans d’autres circonstances, n’aurait eu aucun sens, car on n’absout pas un défunt ni on n’oint vainement un cadavre. Les obsèques étaient prévues pour le lendemain, et c’est là que le plan a failli.
- Pourquoi ?
- Une simple question de batterie de téléphone portable. Mon vicaire n’a pas pu joindre Rom pour lui expliquer que July n’était pas réellement morte. Il a appris la nouvelle du décès par hasard. Il a assisté de loin à l’enterrement et quand l’assistance se fut dispersée, il a voulu entrer clandestinement dans le caveau. Malheureusement, Paris qui aimait July et la considérait comme sa fiancée, était toujours là. Apercevant Rom, il a voulu le tuer, mais Rom était plus fort et il a envoyé son adversaire ad patres d’un coup de poing efficace.
- Troisième mort ! Ensuite, qu’a fait Rom ?
- Il a ouvert le cercueil, et il a déposé un chaste baiser sur le front de celle qu’il aimait.
- On a l’impression, à vous entendre, que vous étiez présent vous aussi, dans cette tombe, Révérend.
- J’avoue que je brode un peu, mais je suppose que c’est ainsi se sont passées les choses. Rom a avalé alors un peu de cyanure qu’il m’avait chipé lors d’une de ces visites sans que je m’en aperçoive, et il a rendu l’âme à côté de July.
- Quelle triste affaire.
- July s’est réveillé et elle a découvert le corps sans vie de Rom. Désespérée, elle lui a fouillé les poches afin d’en extirper son couteau avec lequel elle s’est donné la mort en se faisant hara-kiri.
- Enfer et damnation !
- Le lendemain, j’ai réuni les gens du Mont Ague et ceux du Cap Ullais, et je les ai exhorté à une prompte réconciliation afin qu’un tel drame ne se reproduise plus. Dans l’émotion, ces braves gens se sont embrassés, mais faut-il placer trop de confiance dans la nature humaine ? Les querelles ne vont-elles pas reprendre ?
- Quoi qu’il en soit, tous les protagonistes étant morts, il n’y a personne à arrêter et l’action de la justice est, de facto, éteinte.
- En effet Inspecteur, je suis heureux d’avoir pu vous aider. Au fait, comment vous appelez-vous ?
- Guillaume.
- Joli prénom...
- Pourtant, je ne l’aime pas, et en anglais, William, c’est pire...
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