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Robert Johnson

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Mememomo

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Sur les traces de Robert Johnson


Robert Johnson.
Où avait-elle entendu ce nom-là ? Ce n’était évidemment pas quelqu’un de son entourage. Quand on a 16 ans, une peau bronze clair, une chevelure indomptable, qu’on s’appelle Myriam et qu’on habite dans une cité, on a plutôt tendance à fréquenter des gens qui s’appellent Ali ou Mohamed. Johnson, cela sonnait anglais ou peut-être plutôt américain. C’était probablement un sportif qui avait remporté une quelconque épreuve et ce nom avait dû être prononcé au journal télévisé, qu’elle regardait d’un œil distrait, surtout si c’était du sport.
Malgré tout, ce nom l’intriguait. Ou plutôt, ce qui la surprenait, c’est qu’il soit resté dans sa mémoire au point de lui revenir constamment en tête. Elle ne possédait ni ordinateur, ni téléphone sophistiqué. Elle n'avait pas d'autre solution que le dictionnaire. Les Johnson étaient nombreux : Andrew, Daniel, Earwin, Lyndon, Michael, Philip, Samuel et Uwe. Un homme politique américain, un autre canadien, un joueur de basket, un président des États-Unis, un athlète, un architecte, un écrivain (britannique) et un autre écrivain, allemand, celui-là. Mais pas de Robert. Donc, c’était presque sûrement un contemporain. En plus, elle lui découvrait deux autres nationalités possibles. Et pourquoi pas un Australien, tant qu’on y était ?
Elle découvrit un Eldrige, une Lucy et même une île. Elle n’eût pas le courage de rechercher qui étaient ces nouveaux venus, se réservant toutefois de vérifier plus tard dans quel océan s’était ancrée l’île Johnson. Il était à espérer que c’était dans une mer chaude et qu’elle pourrait en rêver les jours de désespérance.
En attendant, elle n’était pas plus avancée. Où aller ? La bibliothèque du lycée ne lui fut d’aucun secours : elle était provisoirement fermée car la documentaliste était en congé maladie. Quand elle en parla à sa meilleure amie, Anne-Sophie, celle-ci resta aussi perplexe qu’elle-même mais elle lui promit de faire ses propres recherches dans l’abondante bibliothèque familiale. Anne-Sophie n’habitait pas la cité et ses parents privilégiaient la lecture bien avant toute autre forme d’expression. Myriam se souvenait de l’étonnement qui l’avait saisie la première fois qu’elle était allée chez son amie, devant les murs entièrement couverts par des étagères emplies de livres sur tous les sujets. Pourtant, là aussi, ce fût l’échec et les parents d’Anne-Sophie ne leur furent d’aucun secours.
Restait la bibliothèque municipale où Myriam allait chercher le calme qu’elle ne trouvait ni chez elle, ni parfois au lycée. Elle avait d’ailleurs lié une sorte d’amitié avec la fille qui avait été embauchée (en contrat de qualification) quand tous les volumes avaient été mis sur informatique. Elle reconnaissait que c’était génial : on savait immédiatement ce que contenait un livre, s’il était disponible ou si un autre pouvait le remplacer. Elle restait malgré tout sur la réserve avec la jeune fille : Mélinda (elle lui enviait ce prénom à ses yeux, somptueux) était plus âgée de quelques années, toujours souriante et semblait croquer la vie à pleines dents. Mélinda n’habitait sûrement pas non plus la cité.
Mais ce jour-là, Mélinda n’était pas de service. C’était un mercredi après-midi et une nuée de gamins avait envahi la grande salle, piaillant à qui mieux mieux malgré les rappels à l’ordre, agglutinés autour des ordinateurs. Découragée, elle sortit et tomba dans le hall d’accueil, commun avec la discothèque, sur la borne Internet, installée depuis peu. L’accès en était gratuit et elle s’en était servie à plusieurs reprises, par curiosité ou pour compléter un devoir. Son seul regret était qu’on ne puisse pas imprimer un document. Rien n’est parfait dans la vie.
C’était tellement idiot de ne pas avoir pensé à cette possibilité qu’une bouffée de colère contre elle-même la prit soudain. Évidemment, la place était occupée mais elle avait le temps. Rassérénée, elle s’assit, feuilletant distraitement une brochure qui traînait sur un présentoir, attirée par la couleur lavande de la couverture. Les mots du blues. Les Moddy Blues. Les maudits blues. Blues. Le mot n’évoquait pas grand chose pour elle, vaguement une musique. Sûrement pas du zouk, son style préféré. Selon son habitude, elle commença à regarder la fin : des titres pour enfants, des contes populaires noirs américains, puis l’histoire du blues, le Mississippi, des bandes dessinées, le portrait de Richard Bohringer sur la couverture de C’est beau une ville la nuit. D’autres noms, totalement inconnus puis Indian Blues écrit par un certain Sherman Alexie. Que venaient faire les Indiens là-dedans ? Au bout de trois lignes et à son immense stupéfaction, elle le découvrit. Robert Johnson. C’était un guitariste de blues.
Fascinée, elle relut la plaquette avec attention, cette fois. L’introduction qui tentait d’expliquer ce qu’est le blues, les livres qui en parlaient ou le prenaient pour thème de roman mais il n’y avait pas grand-chose de plus sur Robert Johnson, c’était simplement un blues man de génie qui possédait une guitare enchantée. Elle avait franchi une étape, la plus importante, de manière quasiment miraculeuse mais elle n’en avait pas pour autant satisfait sa curiosité. Bien au contraire. Il s’y ajoutait d’ailleurs un élément encore plus mystérieux : qui avait bien pu citer le nom d’un blues man devant elle? Elle ne connaissait personne qui s’intéressât au blues.
A côté d’elle, le tumulte s’était calmé : la plupart des enfants étaient partis, probablement parce que l’heure du goûter approchait. La borne Internet était libre. Dans le moteur de recherche, elle tapa Johnson Robert et tomba immédiatement sur un site qui lui était consacré. La vie de Robert Johnson était extraordinaire : plongée dans sa biographie, Myriam se demandait si elle était véridique, si à partir de ce nom totalement inconnu pour elle quelques minutes plus tôt, elle n’était pas tombée dans un monde parallèle. Né le 8 mai 1911, sur une plantation (de quoi ? ce n’était pas précisé) qui s’appelait Hazelhurst, Robert Leroy Johnson avait passé son enfance sur une autre terre agricole, à Commerce, près de Robinsonville et il était mort empoisonné à la strychnine (probablement par un mari jaloux) le 16 août 1938. Il n’avait vécu que 27 ans et pourtant, aussi bien Eric Clapton que Francis Cabrel se réclamaient de son génie. Génie qui était attribué à un pacte qu’il aurait passé avec le diable à un carrefour et dont il avait fait l’un de ses succès Crossroad Blues. Robert le Diable. C’était surprenant cette légende, en plein cœur de l’Amérique du début du XXème siècle qui rappelait les contes du Moyen Age. A la croisée des chemins : cette expression lui parut mieux convenir. Elle lui évoquait une nuit de pleine lune propice à sacrifier à un rituel magique plutôt qu’un carrefour, inévitablement marqué par une circulation bruyante et des feux tricolores.
Elle prit tout à coup conscience du silence autour d’elle et de la jeune femme qui s’était approchée, lui annonçant l’heure de fermeture. Tant pis, elle reviendrait ou elle se connecterait au lycée quand la documentaliste serait revenue. Il lui faudrait d’ailleurs se munir d’un carnet pour prendre des notes. Elle voulait tout savoir sur cet énigmatique Robert Johnson et ne pas risquer une confusion parmi les noms de lieux ou de personnages qui étaient loin de lui être familiers.
Chez elle, elle appela Anne-Sophie pour lui faire part du résultat de ses recherches.
“C’est fantastique. Ce n’est pas étonnant que mes parents n’aient jamais entendu parler de Robert Johnson : ils n’écoutent que Bach et Mozart. Écoute, ils ne me laisseront jamais me servir d’Internet pour un blues man mais tu connais Émilie ? On peut aller chez elle, demain soir, à la sortie des cours. Ses parents sont super sympas. Ils ont une imprimante : on pourra faire un jeu pour chacune de nous.”
C’est quand même une belle chose dans la vie d’avoir une amie : on se comprend, elle prend toujours parti pour vous et elle trouve la solution qui ne vous serait jamais venue à l’idée. Myriam se coucha en se demandant si Robert Johnson avait aussi eu des amis dans sa brève existence, des amis sur lesquels il pouvait compter.
Le lendemain, toutes trois serrées dans la chambre d’Émilie, elle découvrait qu’il n’avait pas été seul dans la vie et nombreux avaient été ceux qui avaient reconnu son talent dès son plus jeune âge, quand il jouait de l’harmonica comme ses grands-parents qui étaient nés esclaves. Les mêmes morceaux, probablement, qui se transmettaient de génération en génération, pour rappeler la terre où avaient vécu leurs ancêtres et où aucun n’avait l’espoir de retourner.
Robert Johnson n’était pas esclave, mais les Noirs n’étaient certes pas bien vus dans le sud raciste des années 1920-1930 et le Ku Klux Klan avait réuni 40.000 personnes en 1925 lors d’une marche sur Washington. C’était la période de la Grande Dépression et de la Prohibition. Des mots qui laissaient les trois jeunes filles quelques peu perplexes. L’esclavage, ce n’était tout de même pas si récent.
“Robert Johnson, il a vécu un peu comme s’il était dans la cité,” remarqua Meriam
“Tu exagères, s’écrièrent les deux autres. Bien sûr, le racisme existe mais tu vas au même lycée que nous et tu ne risques pas de te faire lyncher simplement parce que tu as une peau différente de nous.”
Meriam s’entêta, développa son point de vue :
“Mais regardez, enfin ! Ils utilisent les mêmes mots. Cités industrielles, ghettos, krach boursier : on entend ça tous les jours, aujourd’hui encore.”
D’après elle, les mentalités avaient peut-être un peu évolué mais pas partout. On était toujours en butte au racisme quand on n’était pas blanc de blanc et la crise n’avait pas arrangé la situation. Chacun restait engoncé dans son monde à lui et ne cherchait surtout pas à comprendre les autres, ceux qui semblaient trop différents, comme s’ils arrivaient d’une autre planète et qu’ils ne puissent être que des sources potentielles de danger. Elle avait dans l’idée que certaines personnes bien pensantes n’hésiteraient pas à lui faire la peau si elles étaient sûres de l’impunité. Et c’est bien cette crainte qui l’angoissait parfois. Une angoisse qu’elle ne savait comment traduire.
“Robert Johnson devait être pareil : c’est pour ça qu’on a dit que sa guitare était magique, parce que lui, il savait exprimer sa peur. C’est ça le blues : la terreur d’être déraciné, de ne pas savoir d’où on vient, de n’être à sa place nulle part,” affirma-t-elle avec force.
Les deux autres la regardaient, éberluées :
“Mais tu es d’ici. Comme nous. Nous sommes nées dans la même maternité, toutes les trois, tu le sais bien. On a assez plaisanté là-dessus. On n’a jamais fait de différence avec toi, au contraire.”
“Vous non, mais tout le monde ne pense pas pareil. Et moi, je n’ai pas de maison de famille dans le Lot. J’ai des origines africaines, antillaises et arabes. J’ai même une grand-mère française mais elle est morte depuis longtemps et je ne sais pas où elle habitait. Quand j’entends certains dire que je devrais retourner chez moi, que voulez-vous que je réponde , je ne sais pas où c’est chez moi. Je suis de nulle part et de partout. Et moi, je ne sais même pas jouer de la guitare pour conjurer ma frayeur.”
Robert Johnson, non plus, n’avait pas été très au clair avec ses origines : le premier mari de sa mère avait été chassé de la plantation car il s’était battu avec le fils d’une famille influente et l’avait blessé, son père était un métayer qui ne s’était apparemment jamais occupé de lui, c’est finalement un autre beau-père qui l’avait plus ou moins pris en charge mais il avait fini par se disputer avec lui parce que, déjà, il préférait la musique au travail des champs. Sa famille, il se l’était faite lui-même. Il avait épousé à 19 ans Virginia Travis. Mais la jeune femme dont il avait été éperdument amoureux et pour qui il s’était assagi, était morte en couches. Un drame dont il ne s’était jamais remis et qui lui avait fait prendre la route avec sa guitare “une Gibson L-1, en bois à 6 cordes”, celle dont il avait appris à jouer à 16 ans. Celle qui avait été enchantée par le diable. Une phrase les laissait interdites par son hermétisme : on y parlait d’open-tuning qui consistait à jouer de la main droite en technique picking, effectuant ainsi le travail de deux guitaristes, basses et mélodie. Robert Johnson s’était rendu maître de cette technique et de là venait l’une des explications au sujet de ce pacte avec le diable.
Sur les routes du delta du Mississippi, il avait joué dans les bars clandestins, chez les coiffeurs, dans les restaurants ou dans la rue, encouragé par son ami, Son Howe, le premier qui avait reconnu son talent... à l’harmonica. Des amis, il en avait eu, rencontrés au hasard de sa vie d’errance, où l’alcool et les femmes avaient la part belle. Johnny Shines avec qui il s’était associé, Sonny Boy Williamson et bien d’autres. Petit à petit, il avait marqué le blues, s’était fait un nom, avait fréquenté des salles plus huppées que les bars glauques et peu recommandables, les “juke-joints” de ses débuts. Il avait même fini par se faire remarquer de Don Law qui préparait une série d’enregistrements de talents locaux et qui l’avait fait venir à San Antonio puis à Dallas. Un premier disque comportant seize titres en 1936, et un second de treize l’année suivante. Terraplane Blues avait été le succès le plus marquant : un hommage à une voiture, la Terraplane, décrite comme infernale et très rapide. “Vingt-neuf chansons, disait le texte, enregistrées dans une chambre d’hôtel qui ont marqué l’histoire du blues.” Une chance qui lui avait permis de passer à la postérité. Jusqu’à ce que cet amoureux du whisky en boive une rasade de trop : la légende disait que, par fanfaronnade, il avait accepté une bouteille non cacheté d’un alcool probablement frelaté et qui contenait de la strychnine.
Sa mort restait un mystère (l’hypothèse du poison n’était pas la seule, il aurait été poignardé ou il aurait succombé à la syphilis) et sa tombe aussi : on ne savait pas s’il avait été enterré au cimetière de Morgan City ou à Quito. Les deux lieux comportaient, l’un un monument à son nom et l’autre, une stèle. Allez donc savoir. Mystère aussi sur une chanson disparue, Mr Down Child, la trentième, et sur son aspect physique. On ne disposait de lui que de deux photos, l’une avec son chapeau et l’autre sans. Une troisième lui avait été attribuée mais il n’était pas sûr que ce soit avec justesse. Sur la photo sans chapeau, avec la raie au milieu, cigarette au bec, la guitare à la main, il avait un air étonnamment contemporain : on n’aurait pas été surpris de le croiser dans la rue.
Cet homme aurait dû disparaître, totalement oublié, mais ses amis avaient continué à jouer ses refrains et en 1962, une maison de disque avait repris seize de ses titres et un film avait même été tiré de sa vie. Outre Eric Clapton et Francis Cabrel, Elmore James, puis les Rolling Stones lui avaient rendu hommage. En 1998, Peter Green et Nigel Watson avaient sorti un CD, The Robert Johnson Song Book. Et maintenant, trois jeunes filles planchaient sur sa biographie comme elles ne l’avaient jamais fait pour aucun travail scolaire, cherchant à sortir du néant cet inconnu qui leur avait fait signe par on ne sait quelle étrangeté du destin.
Car elles ne s’en étaient pas arrêtées là. Au cours des jours qui suivirent, elles entrèrent dans plusieurs sites Internet, imprimèrent les photos et firent le siège de la partie bibliothèque réservée aux disques pour retrouver des enregistrements de Robert Johnson. Elles traduisaient en français les textes anglais de ses chansons, les fredonnaient à tout instant. Elles étaient devenues des fans de Robert Johnson, en particulier, et du blues en général. Leurs progrès en anglais étaient spectaculaires, au grand ahurissement de leurs enseignants qui, jusqu’à présent, n’avaient remarqué chez aucune d’elles la moindre prédisposition à travailler sérieusement cette langue. Quant au professeur de musique, dont elles avaient découvert avec surprise (après un siège en règle, car il n’aimait guère parler de cette passion avec ses élèves) qu’il était lui aussi fan de blues, il était aux anges. Il avait ajouté quelques morceaux de blues à son programme, ce qui avait grandement facilité ses rapports avec des jeunes, plus enclins à s’intéresser à la musique acoustique qu’aux sonates. La guitare et l’harmonica, c’était une avancée par rapport à l’orgue ou au piano. Chez toutes les trois s’amoncelaient, les livres et les CD, au plus grand étonnement des parents qui ne pouvaient pas échapper à cette tornade, car c’était devenu leur unique sujet de conversation. Elles étaient imbattables sur des termes comme riff, slide ou bottleneck. Au lycée, elles s’isolaient, restant entre elles pour se faire part de leur dernière découverte, de la lecture du dernier livre consacré au blues ou de la possibilité d’une autre piste pour continuer la quête qui était devenue le centre de leur univers. Un jeu passionnant qui leur faisait oublier tout le reste. Comment pouvait-on leur demander d’acheter le pain ou de surveiller leur petite sœur alors qu’elles vivaient sur les traces de Robert Johnson, comme un policier traquant un criminel ou un chien flairant l’odeur d’un enfant perdu ?
Il avait indubitablement mené une vie peu recommandable mais il avait l’aura d’un artiste maudit. Ce n’était pas de sa faute si sa femme et son enfant étaient morts. Qui n’aurait perdu les pédales dans de telles circonstances ? Ce n’était pas un modèle de vertu, tant s’en faut, mais pas non plus un délinquant. Il aimait rire et s’amuser. Où était le mal ? Elles avaient été touchées par un propos de Johnny Shines, notant que, malgré les conditions de leur existence, Robert était “tout propre comme s’il sortait d’une église le dimanche”. Autre trait agréable de son caractère : il n’hésitait pas à transmettre son savoir. Il avait appris sa technique au fils de l’une de ses maîtresses, Estella Coleman. Robert Jr Lockwood était devenu à son tour un blues man réputé.
“Drôle de professeur,” s’exclamaient en chœur les trois jeunes filles sous l’œil peu compréhensif des parents dont la seule inquiétude, pourtant non justifiée, était de voir baisser leurs résultats scolaires.
Ce fut la mère d’Émilie qui prit l’initiative : le festival Blues-sur-Seine allait bientôt avoir lieu. Voulaient-elles assister à ces concerts ? Elle se ferait un plaisir de les emmener et bien entendu de les raccompagner : leurs familles ne devraient pas faire de difficultés. Blues-sur-Seine contre Blues-sur-Mississipi, un fleuve pour un autre : elles acceptèrent avec hésitation, à la fois tentées et craintives. Et si les blues men du XXIe siècle n’avaient pas le génie de Robert Johnson ? Le diable en avait peut-être assez de passer des pactes avec des musiciens déjantés.
Elles se rendirent au premier concert avec des mines de chattes se demandant quand elles allaient se faire échauder. Ce qui les surprit tout d’abord, ce fut le public. Des gens de tous les âges, dont beaucoup semblaient se connaître et s’interpellaient d’une travée à l’autre. Ils étaient manifestement venus pour s’amuser. Anne-Sophie, plus habituée à la solennité des concerts classiques, ouvrait des yeux ronds. C’était un univers qui les déroutait toutes les trois. Puis les musiciens entrèrent sous les applaudissements et elles se laissèrent emporter par la musique, sans plus se poser de questions.
Elles ne s’en posèrent pas davantage au cours des soirées ou des après-midi qui suivirent. A ceci près qu’elles faisaient désormais partie intégrante de l’assistance et qu’elles aussi interpellaient les spectateurs rencontrés lors des séances précédentes, discutant avec ardeur des mérites comparés des groupes. Elles avaient assisté à un débat suivant un concert et n’avaient pas hésité le moins du monde à s’adresser au guitariste qui, payant de sa personne, leur avait apporté, avec beaucoup de simplicité, des éclaircissements sur la fameuse technique de l’open-tuning.
Un mercredi après-midi, dans le hall d’entrée d’une bibliothèque, ce fut un festival d’harmonica. « Le ruine babines » expliqua le musicien avec un accent canadien, visiblement outré, qui fit éclater de rire la salle composée en majorité d’adolescents. S’y ajoutaient deux ou trois personnes âgées et quelques parents avec leurs jeunes enfants. Lesquels étaient venus chercher de la lecture et s’étaient arrêtés un instant dans le hall avant de finir par s’installer confortablement sur les chaises, presque toutes occupées. Décidément, c’était un milieu où les trois jeunes filles se sentaient en parfaite harmonie et dans lequel elles avaient l’impression d’avoir baigné toute leur vie.
Quelques jours plus tard, dans le chœur de la collégiale, elles écoutèrent des gospels. Les voix poignantes des choristes, toutes des Noires, transportèrent Meriam de tristesse. Comme si, elle aussi, elle avait vécu l’enfer sur un bateau de négrier menant sa cargaison de « bois d’ébène » d’Afrique en Amérique, comme si elle avait trimé dans les champs de coton ou de canne à sucre, comme si elle avait laissé une partie de son existence entre les rives du Mississippi et celles du Niger, du Sénégal ou du Congo. Elle se jura, qu’un jour, quand elle serait plus vieille, elle irait voir ces fleuves, qu’elle naviguerait sur ces eaux qui avaient peut-être vu naître, souffrir et mourir ses ancêtres, qu’elle s’y plongerait pour retrouver des racines dont elle ne savait à peu près rien mais qu’elle s’inventerait au fur et à mesure de son existence, avec toujours à ses côtés la présence du grand rire de Robert Johnson et de sa guitare enchantée. Elle ne savait toujours pas pourquoi ce nom s’était imposé à elle : c’était peut-être une facétie du diable mais elle s’en moquait totalement, sûre que son blues man de héros appréciait le sel de la plaisanterie et la guiderait à la croisée des chemins. Crossroad Blues.

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