Rives centenaires

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Recherche scientifique et vécu à l'international m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues le plus souvent inspirées de faits réels. Un pu ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2018 - 2019
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Marie ouvrit les yeux sous la contrainte d’une sensation inhabituelle. Un souffle d’air balayait avec insistance une mèche de cheveux sur son visage. La bouteille de Bourgogne vidée la veille aurait dû prolonger sa nuit jusqu’au milieu de la matinée, mais le réveil indiquait sept heures.
Elle avait vraisemblablement oublié de fermer une fenêtre au rez-de-chaussée avant de se coucher, un moment dont elle ne gardait aucun souvenir. Elle s’engagea dans l’escalier de chêne, éclairé par le vitrail de façade. Un rai lumineux insolite barrait le sol de l’entrée et la porte extérieure était entrebâillée. On s’était introduit chez elle ! Le salon-bibliothèque était dans un désordre indescriptible. Les livres avaient été extraits des rayonnages, les tiroirs béaient et les placards étaient ouverts sur des étagères vides. Un volet avait été forcé et la vitre avait été découpée.

Marie attendit l’arrivée de la police, assise sur le muret de clôture, désorientée. Jamais elle n’avait entendu parler de cambriolage dans le quartier, même quand les parents de son ancien mari l’habitaient. Cédric avait hérité à leur décès de la bâtisse construite au début du siècle sur les rives du Loiret. Sa jeune épouse était tombée sous le charme de cette villa où le temps semblait suspendu et d’où on pouvait imaginer les barques blanches amarrées au petit ponton. Quand des crises de comportement de Cédric rendirent le divorce inéluctable, Marie lui proposa un arrangement : la copropriété de la villa en échange d’une rente à l’issue de laquelle elle deviendrait l’unique propriétaire. Sans ressources, il n’avait eu d’autre choix que d’accepter.
Enfin, un véhicule de police se gara face au portail. Une équipe emmenée par une frêle jeune femme pénétra prudemment dans les lieux, Marie sur leurs talons. Après avoir constaté le désordre du salon, les deux officiers inspectèrent les autres pièces sans déceler de trace de passage.
— Savez-vous ce qui a disparu ? demanda la jeune policière.
— Difficile à dire avec ce désordre, répondit Marie. Il me faut du temps pour vérifier.
— Vous vivez seule ici ? s’étonna la policière.
— Depuis mon divorce, il y a cinq ans.
— Vous n’avez pas peur dans cette maison isolée ?
— J’ai des voisins, objecta Marie.
— Nous les interrogerons, au cas où ils auraient remarqué quelque chose. Faites remplacer cette vitre et essayez de faire un inventaire de ce qui vous a été pris.
Le visiteur semblait s’être concentré sur la salon-bibliothèque, comme s’il cherchait un objet précis. Rien dans la maison n’avait de réelle valeur, pas même les livres de son beau-père, dont les plus anciens dataient pourtant du début du XXe siècle. S’il avait choisi sa cible au hasard, pourquoi avoir pris le risque de s’attaquer à une maison visiblement occupée ?

Perplexe, Marie se força à remettre rapidement les lieux en état. Trois heures plus tard, la pièce avait repris son aspect de toujours. Les fauteuils et les tables étaient à leurs places, ainsi que les bibelots et les statuettes. Le préjudice semblait modeste : un vase en pâte de verre retrouvé brisé et deux cadres disloqués.
Elle décida de ranger les photos du désordre dans l’ordinateur qui occupait un petit bureau Art Déco dans un coin du salon. Quand l’écran prit vie, son cœur faillit s’arrêter. Deux mots le barraient en gros caractères : « Je reviendrai ! ». Ils ne pouvaient avoir été écrits que par le visiteur.
Elle s’apprêtait à rappeler la jeune policière quand la sonnette du portail retentit. De la fenêtre, elle reconnut la silhouette de Paul Torquay, qui habite avec son épouse la maison de l’autre côté de l’impasse. Les liens d’amitié qui s’étaient tissés entre les deux couples avaient disparu après le divorce : tout juste s’ils se saluaient lorsque le hasard les faisait s’apercevoir.
— Bonjour Marie. Je ne te dérange pas ?
— Pas du tout, répondit celle-ci, encore abasourdie par l’audace du cambrioleur.
— Nous avons vu la police chez toi ce matin. Nous craignions qu’un accident soit arrivé.
— Non, ça va. J’ai été cambriolée cette nuit.
— Tu n’étais pas là ?
— Je dormais. Je n’ai rien entendu.
— On t’a pris beaucoup de choses ?
— Je ne crois pas. As-tu remarqué quelque chose d’anormal hier ?
— Nous sommes rentrés tard. Tout était calme, comme d’habitude.
— C’est l’avantage de l’endroit, remarqua Marie.
— Et parfois un inconvénient, objecta Paul. Tu vas rester ici ?
— Comment cela ?
— Un vol est toujours un traumatisme. Certains peinent à s’en remettre...
— Je me sens surtout contrariée, répondit Marie, faisant taire son angoisse.
— J’aurais pensé... Seule dans cette grande maison isolée. Évidemment si Cédric avait été là...
Merci pour la délicatesse, pensa Marie. Les années n’avaient rien changé. Paul et sa femme avaient ouvertement pris fait et cause pour son mari. Pourtant, Cédric avait manifesté face à eux des signes flagrants de sa bipolarité.

Elle était sur le perron quand son mobile annonça Ludo Duval. Promoteur immobilier, l’homme occupait seulement un mois en été la belle villa style Deauville qui jouxtait la sienne. Ils s’étaient rencontrés à plusieurs reprises sans sympathiser. Le quinquagénaire élégant et sûr de lui semblait n’avoir comme seul intérêt à la conversation avec Marie que le rachat de sa maison, semblant supposer que la vie avec son ex-mari dans les lieux l’en avait dégoûtée. Il avait tout faux. Elle hésita avant de décrocher :
— Marie, le commissariat m’a appelé. Vous avez été victime d’un cambriolage la nuit dernière ? J’espère que ce n’est pas trop grave.
— Merci, non. Le rez-de-chaussée a été chamboulé, c’est tout.
— Vous devez être choquée ?
— Ça va. Ce sont des choses qui arrivent, minimisa-t-elle.
— Vous étiez seule, si j’ai bien compris ?
— En effet.
— Vous ne craignez pas que cela se reproduise ?
La remarque raviva la menace du message :
— Je reste optimiste, répondit-elle néanmoins. Si rien n’a été emporté, c’est que rien ici ne présente d’intérêt.
— C’est une vision, en effet, concéda Duval.
Après une hésitation, il reprit :
— Vous vous souvenez de ma petite proposition ? Si ces événements vous faisaient changer d’avis, elle tient toujours.
— Vous connaissez ma réponse. Ce qui vient d’arriver ne change rien.
— Réfléchissez tout de même, insista-t-il avant de raccrocher. La tranquillité est parfois le bien le plus précieux.
Troublée à l’idée de s’asseoir dans le fauteuil d’où avait été tapé le message, Marie réactiva son ordinateur. L’intrus n’avait pas eu beaucoup d’efforts à déployer. La machine était en veille. Il lui avait suffi d’ouvrir l’éditeur de textes.
— Ce message change complètement la donne, expliqua la jeune policière. De tentative de cambriolage, on passe à menaces et intimidation, un délit lourdement puni.
— C’est peut-être un geste de dépit ? suggéra Marie.
— Il faut beaucoup de sang-froid pour s’installer ainsi en sachant qu’on peut être surpris à tout moment. Je verrais plus une volonté de vous atteindre personnellement. Connaissez-vous quelqu’un qui vous en veuille ? Un différend récent ou ancien ?
Marie réfléchit. Sa vie était sans aspérité. Quelques amies sans histoires, quelques amants de passage dont aucun n’avait franchi le seuil de la villa, et encore pas récemment. La policière insista :
— Souvent, ce type de persécution est l’œuvre d’un proche qui se sent exclu ou bafoué. Comment sont les relations avec votre ancien mari ?
Depuis le début, Marie avait envisagé l’hypothèse d’une intrusion de Cédric. Sa bipolarité l’avait déjà entraîné vers des comportements douteux. Mais elle le savait aussi intelligent et calculateur. Leurs relations étaient souvent rugueuses, mais le pragmatisme l’avait toujours emporté.
— Cette sournoiserie ne lui ressemble pas.
— Si vous le dites, répondit la policière d’un ton sceptique. Passez au commissariat pour faire une main courante. Inutile de vous recommander d’être prudente.
— C’est prévu. J’irai dormir chez une amie.

Quel qu’en soit l’auteur, Marie devait décourager une autre tentative d’intrusion. L’homme de la situation était Raoul Cieslak. Le jardinier d’origine polonaise savait tout faire. Marie faisait régulièrement appel à ses précieux services depuis qu’elle vivait seule.
— Bonjour Raoul. J’ai des travaux urgents à vous demander. Quand seriez-vous disponible ?
— Tout dépend des travaux, répondit-il avec l’accent profond et rocailleux que trois décennies en France n’avaient pas dilué.
— J’ai été cambriolée cette nuit.
— C’est grave ? demanda-t-il.
— Non, mais je voudrais renforcer la protection de la villa. Pouvez-vous vous en charger ?
— Avant de vous le promettre, je dois regarder. Je peux être chez vous dans dix minutes.
— Je vous attends, répondit-elle, un peu rassurée.
Une demi-heure plus tard, tout était réglé, mais Marie fut déçue d’apprendre qu’il faudrait une semaine pour que les travaux soient terminés. Elle devait se préparer à quelques jours d’absence.
Avant de quitter les lieux, elle décida de rendre visite à un autre voisin, Martial Wlamink. Il occupait une vaste étendue herbue mal entretenue au fond de l’impasse, parfois submergée lors des crues. Aucune maison n’avait été construite à cet endroit. Marie n’y avait toujours vu qu’une grande cabane un peu délabrée. Son propriétaire actuel y avait ajouté une sorte de hangar dans lequel il se livrait à son unique activité : entretenir des motos. La soixantaine râblée, il était à l’image des lieux : hirsute, sale, une barbe en broussaille mal entretenue, peu avenant. Pourtant, Marie pouvait se targuer d’entretenir quelques relations avec lui. Au gré des opportunités, il leur arrivait de se retrouver pour partager une bouteille de vin de Touraine. Elle le trouva examinant les cylindres rutilants d’une Harley Davidson.
— Bonjour Martial, cria-t-elle au-dessus de la vieille barrière de bois écaillé.
— Entre, répondit-il sur le même ton, sans la regarder.
Elle s’approcha du hangar dont la porte était relevée. Un fouillis indescriptible de pièces métalliques y régnait. Un établi occupait le fond du bâtiment, sur lequel un ordinateur de dernière génération était posé, incongru dans cet environnement d’un autre temps.
— Tu vois cette merveille ? continua-t-il désignant la moto. Elle a près de quarante ans et elle tourne comme une horloge.
— Elle est à toi ? demanda-t-elle.
— Je n’ai pas les moyens, répliqua-t-il en haussant les épaules.
— Tu as cinq minutes ?
— Pas plus. Il faut que je rende cet engin à son propriétaire. Et il n’est pas très arrangeant.
— Tu sais que j’ai été cambriolée ?
— Oui. Des flics ont débarqué chez moi ce matin.
— Tu n’as rien remarqué d’anormal cette nuit ?
— Non, mais ça devait arriver. Le coin est trop isolé. Ils reviendront, j’en suis sûr.
— Tu risques plus que moi : ces motos doivent valoir des fortunes !
— Je sais me défendre, déclara Wlamink en désignant un râtelier avec trois fusils de chasse au-dessus de l’établi. Mais toi, tu n’as pas peur ?
— Je vais prendre des précautions.
— Tu sais, quand on veut entrer quelque part...
Marie laissa l’homme à ses machines. De retour à la villa, elle emplit un grand sac de voyage de vêtements, puis ferma les volets, sans illusions. Pour la première fois, c’est avec soulagement qu’elle vit la villa disparaître dans son rétroviseur.

Raoul acheva les travaux sans que la bâtisse connaisse de nouvelle intrusion. De lourdes barres d’acier bloquaient désormais les ouvertures et la porte de la chambre avait été renforcée.
Mais deux semaines plus tard, un nouveau coup de tonnerre ébranla Marie. Un matin, après une nuit d’absence due à l’action combinée d’un excellent Bordeaux et d’un somnifère, elle poussa un cri d’effroi : la cuisine était en plein désordre. Les reliefs d’un petit-déjeuner traînaient sur la table, les placards étaient ouverts. La bouilloire électrique laissait échapper un léger nuage de vapeur. Des restes de tartine beurrée avoisinaient une tasse de café à moitié remplie. Marie se précipita dans les autres pièces. Aucune des ouvertures ne présentait de trace d’intrusion, les nouvelles protections étaient en place. La porte d’entrée était verrouillée. Dans le salon, le voyant de l’ordinateur clignotait. Le message était cette fois plus explicite : « Je t’avais prévenue. Tu ne sais pas te débarrasser du passé. À bientôt ».
Elle se précipita chez Martial, toujours occupé auprès de ses motos :
— Qu’est-ce qui t’arrive aujourd’hui ? lui demanda-t-il d’un ton un peu goguenard.
— Mon visiteur est revenu.
— Je croyais que tu avais pris des précautions ?
— Oui. Tout est encore barricadé. Et la porte était fermée à clé...
— Oh là ! Jeune fille, tu commences à dérailler. Tu devrais arrêter tes soirées en solitaire.
— Tu crois que j’aurais pris un petit-déjeuner sans m’en rendre compte ? répondit-elle en essayant de sourire.
— Tu vois quoi d’autre ?
— La serrure a pu être forcée.
— Je vais regarder. Si c’est le cas, il y aura des rayures sur le barillet.
Un quart d’heure après, Martial délivrait son verdict :
— Cette serrure n’a jamais connu que les clés qui lui sont destinées. Combien avais-tu d’exemplaires ?
— Quatre.
— Tu les as toujours ?
— Je vais vérifier.
Marie dut se rendre à l’évidence, un trousseau manquait. L’avait-elle perdu ? À moins que Cédric l’ait subtilisé ? Ils s’étaient rencontrés deux mois auparavant en présence de son avocat. Elle s’était éloignée pour passer un appel et avait laissé son sac à main sur sa chaise. Son ex-mari avait-il déjoué la vigilance de l’homme de loi pour emprunter l’un des trousseaux qu’elle traînait toujours imprudemment avec elle ?
Ses soupçons sur le rôle de Cédric se renforcèrent quand elle voulut remettre la cuisine en ordre. Un pot de sirop d’érable ouvert traînait sur la table. Elle détestait cette liqueur sirupeuse dont son ex-mari était friand. Il avait signé son geste. Pour de tels actes, il risquait la prison ou l’internement. Marie voulait lui laisser une chance, mais il devait comprendre qu’il n’en aurait pas d’autre. Elle se résolut à l’appeler.
— Cédric, c’est moi.
— Je t’avais reconnue, répondit-il, manifestement surpris.
— Tout va bien en ce moment ?
— C’est bien la première fois que tu t’intéresses à mes affaires, répliqua-t-il d’un ton agressif.
— Ce n’est pas à tes affaires que je m’intéresse, mais à ta santé.
Elle le sentit se raidir.
— Ma santé ? Je vais bien. Pourquoi cette question ?
— Tu suis toujours tes soins ?
— Ça te regarde ?
Marie ne savait comment réagir sans déclencher une crise.
— Je n’avais pas de nouvelles, c’est tout.
— Cela ne te gêne pas trop habituellement.
Elle n’avait plus le choix :
— La villa a été cambriolée, simplifia-t-elle.
— Quand ? Qu’est-ce qui a été pris ? Le mobilier de mes parents ? Je savais que tu serais incapable d’en prendre soin ! explosa-t-il immédiatement.
La spontanéité de l’indignation était si forte que Marie en fut déstabilisée.
— Rassure-toi, tempéra-t-elle. Il ne manque rien.
— Alors, ce n’est pas un cambriolage, remarqua-t-il, soudainement calmé.
— Où étais-tu cette nuit ?
— Tu m’espionnes maintenant ? C’est ton avocat qui te le demande ? Tu penses que je suis allé à la villa ? demanda-t-il avec un ton d’incrédulité.
— Je t’en prie... Où étais-tu cette nuit ? répéta-t-elle.
— Chez moi ! hurla-t-il. Tu es satisfaite maintenant ?
— Seul ?
— Tu me fais une crise de jalousie ? Oui, j’étais seul.
Rien d’étonnant, pensa Marie. Aucune femme ne pourrait supporter les changements d’humeur de son ex-mari. Mais de fait, il lui était impossible de prouver qu’il n’était pas sur les rives du Loiret la nuit dernière.
— Avec ce qui vient d’arriver, la police est très attentive. Surtout, ne fais rien qu’elle puisse te reprocher, recommanda-t-elle doucement.
— J’ai tiré un trait sur le passé. Alors, je te rassure, je n’ai pas l’intention d’aller voir comment tu vis, cria-t-il en raccrochant sèchement.
Marie était perplexe. Une telle intonation de vérité pouvait difficilement être feinte. Tout laissait à penser que Cédric ignorait les intrusions. Mais alors, pourquoi avoir signé son dernier geste ? Sa maladie était-elle avancée au point d’en oublier certains de ses actes ?

La conviction que le visiteur nocturne était Cédric rassurait Marie. Elle restait persuadée qu’il ne lui ferait jamais de mal, mais il devait cesser de l’approcher. Pour s’en assurer, elle se fit livrer plusieurs caméras infrarouges qu’elle disposa aux endroits de passage avant de les connecter à son ordinateur portable. S’il tentait une nouvelle intrusion, elle aurait les arguments pour le décider à renforcer son traitement ou pour l’effrayer s’il jouait la comédie.
Durant trois semaines, les caméras ne détectèrent aucune activité nocturne. Marie commençait à se convaincre que Cédric avait compris la menace, jusqu’à ce qu’un bip discret la surprenne au milieu de la nuit. La vigilance à laquelle elle s’obligeait avait au moins l’avantage de l’éloigner des bouteilles et des somnifères. Elle était parfaitement consciente quand les écrans montrèrent une silhouette sur le perron. L’angle de vue ne permettait pas d’identifier le visiteur. La porte s’ouvrit silencieusement, et la silhouette apparut dans l’entrée. Elle se dirigea immédiatement vers la cave où elle disparut. Le seul endroit sans caméra ! Mais elle devinait ce qui s’y passait, aux bruits qui montaient jusqu’à la chambre : l’intrus bousculait tout ce qui s’y trouvait ! Que cherchait-il ? Cette cave humide n’avait jamais recelé que des ferrailles rouillées et des planches pourries. Au bout d’une dizaine de minutes la silhouette réapparut, toujours aussi imprécise. Sans hésitation, elle se dirigea vers le salon et prit place face à l’ordinateur. La caméra intégrée à l’écran montra soudain un visage en gros plan. Marie sursauta, sidérée : ce n’était pas Cédric, mais Raoul Cieslak ! Toutes ses certitudes s’écroulaient. Elle se retint d’intervenir. L’homme de main pianota péniblement sur le clavier pendant quelques instants avant que les caméras enregistrent son départ.

Marie hésitait à prévenir la policière, au cas très improbable où Raoul pourrait justifier ses actes. Elle dupliqua les images de la nuit sur une clé qu’elle envoya à son avocat avec mention de la conserver sans l’ouvrir, puis elle convoqua le jardinier au prétexte de tondre la pelouse. Quand il eut terminé, Marie l’entraîna dans le salon où trônait l’ordinateur.
— Je voudrais vous montrer quelque chose, dit-elle en activant la machine.
Jamais Marie n’avait vu un visage changer aussi vite. De bronzé, presque basané, il vira au blanc cireux en quelques secondes.
— Vous voyez ce petit boitier sur l’armoire ? C’est une caméra. Il y en a partout dans la maison. Elles fonctionnent en permanence, même la nuit. Vous devinez ce que j’ai à vous montrer ?
— Je n’ai pas le temps. Je dois partir, bafouilla-t-il en repoussant sa chaise brutalement.
— Je vous conseille de rester. J’appuie sur une touche et la police arrive, répliqua-t-elle en brandissant son téléphone.
Marie lança le film. Les images défilaient, suivant les déplacements de la silhouette imprécise.
— Cela vous dit quelque chose ? demanda-t-elle brutalement.
L’homme bredouilla une vague dénégation. Le défilement s’arrêta sur le gros plan final :
— Et ce visage, il ne vous dit rien non plus ? demanda-t-elle sur le même ton.
Raoul se tassa encore, agité de sanglots.
— C’est moi, murmura-t-il d’une voix presque inaudible.
— Vous pouvez m’expliquer ce que vous faisiez ici ?
Résigné, Raoul hocha la tête avant de se lancer dans un monologue haché de sanglots :
— J’ai besoin d’argent. Ma fille est malade en Pologne et son mari est un bon à rien. On m’a proposé de l’argent. Je ne voulais pas. Mais ils ont insisté. Il s’agissait seulement de vous effrayer.
— Mais pourquoi ?
— Pour vous faire partir. Ils veulent votre maison.
— Pourquoi vous ?
— Parce que je connais vos habitudes, je suppose.
— Et pourquoi cette mise en scène du petit-déjeuner ?
— Ils voulaient faire accuser votre ex-mari. Ils pensaient que ce serait facile de s’en débarrasser à cause de son état de santé.
— C’est ignoble, explosa Marie. Vous avez accepté de vous prêter à cela ?
— C’était pour ma fille, plaida l’homme de main.
Le stratagème était astucieux. Elle ne pouvait vendre la villa avant d’avoir remboursé Cédric. S’il avait été reconnu coupable, il aurait été interné. Sans ressources, il aurait été obligé de vendre sa part, que Marie n’avait pas les moyens de racheter.
— Pourquoi avoir forcé le volet la première fois ?
— Je n’avais pas les clés. Je savais qu’il y avait peu de risques que vous m’entendiez. J’ai changé le barillet et remplacé vos clés. Vous ne vous êtes aperçue de rien. J’en ai gardé une.
— Et les messages ?
— On m’avait indiqué ce que je devais écrire.
— Maintenant, il faut me dire qui sont ces « ils ».
— Non, je vous en supplie. Ils sont dangereux, plaida Raoul.
— Raison de plus pour les dénoncer. À vous de choisir. Si vous vous taisez, j’appuie sur ce bouton, menaça à nouveau Marie.
L’homme se redressa. Son visage blême était ravagé, ses yeux rougis par les larmes. Un léger spasme agitait sa lèvre inférieure. Un mouvement de la main de Marie le décida :
— C’est... monsieur Duval et ses sbires, lâcha-t-il finalement.
— Ludo Duval ?
— Il m’avait déjà demandé de vous intimider au début de l’été. J’avais refusé. Mais l’état de ma fille s’est aggravé. J’ai fini par accepter, à condition de ne pas vous faire de mal.
— Pour vous l’angoisse n’est pas un mal ? Et faire accuser un homme malade non plus ? hurla-t-elle.
Elle laissa le jardinier se lever pesamment et disparaître derrière le portail. Elle tenta de joindre le promoteur, mais une assistante anonyme répondit qu’il ne serait pas joignable avant plusieurs jours. Furieuse, Marie demanda à ce qu’il la rappelle d’urgence pour parler d’un entretien qu’elle avait eu avec Raoul Cieslak. Le message était clair et il ne devrait pas tarder à se manifester.
Le jour même, l’assistante rappelait. Duval proposait de lui téléphoner trois jours plus tard. Pas vraiment le signe d’une grande panique ! À moins qu’il veuille se donner le temps de nouvelles exactions.

Consciente du risque qu’elle avait pris en dévoilant le film, Marie continua à passer ses nuits barricadée, le regard rivé sur l’écran qui relayait les images des caméras. Elle se réveillait épuisée par un sommeil haché de rêves sombres et de réveils en sueur.
Elle fut surprise de reconnaître plus tôt que convenu la voix cassante du promoteur :
— Bonjour Marie. Alors, vous avez changé d’avis pour votre maison ? Vous vendez ?
— Vous vous moquez de moi ? s’étrangla-t-elle de rage. Je suis au courant de vos magouilles et de vos tentatives d’intimidation.
— Calmez-vous, répondit-il, apparemment serein. De quoi parlez-vous ?
— Les intrusions chez moi, je sais que c’est vous qui les avez commanditées.
— Vous êtes devenue folle ! Avec votre mari, cela fait deux !
— J’ai surpris Raoul Cieslak chez moi.
— C’est affreux. Je n’aurais jamais pensé ça de lui. Mais quel lien avec moi ?
— C’est vous qui lui avez demandé de m’effrayer. J’ai enregistré ses aveux.
Le ton posé de Duval se fit soudain compatissant :
— Pauvre homme. Il ne devait plus avoir sa tête. C’est justement à son sujet que je vous appelais. Son absence va être un vide terrible.
— Son absence ?
— Vous ne saviez pas ? Il vient d’avoir un accident. Chez moi, en réparant une gouttière. Il est mort. Vous devriez aller voir. Les secours sont peut-être encore là.
Marie jeta un regard à l’extérieur. Une ambulance et des voitures de police barraient l’impasse.
— Je vous rappelle, hurla-t-elle.
La jeune policière vint immédiatement vers Marie quand elle l’aperçut derrière le portail.
— Que s’est-il passé ? demanda cette dernière.
— L’échelle sur laquelle travaillait la victime a glissé. Il est tombé sur le dallage en béton.
— C’est arrivé quand ?
— Ce matin. C’est un de vos voisins qui l’a trouvé.
— Qui ?
— Un certain Wlamink. Il passait quand il a entendu des bruits. Il nous a appelés immédiatement mais il était trop tard. Il est encore là.
La silhouette rebondie de Martial était tassée sur le rebord d’un petit muret. Il semblait tétanisé alors que l’on chargeait le brancard dans l’ambulance. Sa grosse bouille était rougie et ses yeux disparaissaient sous les larmes. Marie s’assit à côté de lui :
— Tu n’es pas trop choqué ? demanda-t-elle doucement.
— Ça va, murmura-t-il en soupirant.
— Que s’est-il passé ?
— J’ai entendu du bruit en passant. Je me suis arrêté. J’ai vu cet homme sur le sol. Il était mourant.
— Tu le connaissais ?
— Je sais qu’il faisait les jardins dans le quartier.
— Rentre chez toi, conseilla Marie. Je passerai ce soir.
Le motard se leva pesamment et se dirigea vers le portail sans un regard vers le sol taché de sang. Un rugissement de cylindres emplit la scène du drame.
Marie rappela Duval :
— Raoul est mort, confirma-t-elle.
— Hélas, un accident ne prévient pas.
Ce mépris vaguement menaçant exaspéra Marie. Elle ne put se retenir :
— Vous l’envoyez chez moi pour m’effrayer, il me raconte vos manigances et après, il meurt. Vous ne trouvez pas cela étrange ?
— Vous insinuez que je l’aurais tué ? Je suis à cinq mille kilomètres de chez vous.
— Dans votre métier, vous devez bien côtoyer des gens prêts à tout pour de l’argent.
— Vous avez une drôle de conception de mon métier !
— Pourtant, vous avez forcé ce pauvre Raoul en sachant qu’il n’avait pas le choix ! hurla-t-elle.
— Vous divaguez. Il m’a accusé parce qu’il savait que nous avions un différend. Cherchez ailleurs... ou trouvez des preuves... Bon courage. Un détail : ce monsieur est mort et votre vidéo ne constitue pas une preuve. N’importe quel juriste vous le confirmera !

Des coups violents frappés à la porte d’entrée surprirent Marie au sommet de sa fureur. Martial Wlamink était sur le seuil, ivre, tenant à peine debout. Il avait dû passer des heures à boire vu sa résistance à l’alcool. Elle hésita à la faire entrer, mais il la bouscula et s’affaissa dans un des fauteuils du salon. Il semblait à la fois désemparé et déterminé.
— Je suis un homme fini, marmonna-t-il.
— Pourquoi ? s’étonna Marie.
— Je dois des sommes astronomiques à des gens pas recommandables. J’ai acheté des motos que je n’arrive pas à revendre, le fisc me harcèle. Je n’ai plus que cette baraque et ce terrain.
— Tu peux toujours les vendre.
— Cela ne vaut rien. Je n’ai même pas de permis de construire. Mais monsieur Duval est prêt à me racheter très cher le tout s’il peut regrouper les trois parcelles. Je pourrais repartir à zéro ailleurs. C’est pour cela que tu dois lui vendre ta villa.
— Tu es venu me voir pour me dire cela ? Alors qu’un homme est mort à côté ce matin ? s’indigna Marie.
— Il le faut. Sinon, tu ne seras jamais tranquille. Regarde ce qui vient d’arriver à ce pauvre Polonais.
— Tu me menaces ? demanda Marie, ahurie.
— Pense ce que tu veux.
Marie frémit. Elle se souvient de la déclaration du motard aux policiers. Comment avait-il pu entendre les cris d’un mourant avec le casque et le bruit du moteur ? Une idée terrifiante la saisit. L’homme assis en face d’elle était un assassin. Un assassin ivre, buté et aux capacités intellectuelles limitées.
— C’était toi qui as demandé à Raoul de s’introduire ici et de m’effrayer ?
— C’est monsieur Duval qui a eu l’idée.
— Et tu l’as tué pour qu’il ne parle pas ?
Martial Wlamink ne répondit pas, mais à la courbure du dos, au plissement des yeux, au tremblement des mains, Marie devinait la réponse. Il avait suffi d’un coup d’épaule.
— Tu es devenu fou, dit Marie.
— Tu vends ta maison et je disparais. Tu n’entendras plus jamais parler de moi.
— Tu vas passer de longues années en prison, le défia-t-elle tout en se rapprochant de la porte du salon.
— Tu n’as aucune preuve. Elles sont au paradis avec ton jardinier.
Marie fit encore un pas en arrière :
— Tu te trompes, il en reste une, objecta-t-elle.
— Je ne te crois pas, répondit-il avec un air de défi.
— Tu devrais. Raoul ne savait pas se servir d’un ordinateur. Il tapait les messages en suivant des instructions ligne par ligne. Il m’a laissé le papier dont il se servait. Ce ne sera pas difficile de savoir à qui appartient l’écriture, répliqua Marie en brandissant un feuillet plié.
Soudain, Wlamink poussa un hurlement et s’extirpa du fauteuil où il était vautré avec une agilité incroyable. Les battoirs de ses mains tentèrent d’attraper Marie. Mais la jeune femme avait anticipé sa réaction et déjà elle gravissait l’escalier. Le motard tenta de la suivre mais le poids, l’âge et l’ivresse eurent raison de sa volonté. Elle parvint dans la chambre et rabattit le loquet de la porte sécurisée. Les tambourinements rageurs de son poursuivant ne l’ébranlèrent même pas. Le silence se fit soudain. Tremblante, Marie attendait l’instant où Wlamink reviendrait avec un fusil. Soudain, un rugissement de moteur poussé à son maximum emplit l’espace avant de s’évanouir.
Les policiers ne délivrèrent Marie qu’au bout d’une heure, la plus longue de sa vie. Elle s’effondra quand ils lui annoncèrent qu’un motard venait de se tuer sur la nationale 20. Il avait heurté un arbre à près de deux cents kilomètres heures.

Trois mois s’écoulèrent avant que Marie retrouve un semblant de sérénité. Duval assista, impassible et silencieux, aux obsèques de Raoul. Nul ne saurait jamais s’il avait commandité les intrusions ou si le jardinier l’avait accusé par crainte du motard. Un panneau « À vendre » était placardé sur le portail de sa villa. Un matin, Marie découvrit que les portes du hangar de Wlamink battaient : les motos et le matériel qu’il recelait avaient disparu. La cabane avait été vandalisée et on s’était acharné sur l’intérieur, dont il ne restait rien. Un jour tout serait rasé.
La sérénité des rives centenaires reprendrait bientôt ses droits.

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